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05/05/2013

Le suicide, le martyre et le jihad dans le Coran, la théologie islamique et la société

Par : Christine Schirrmacher

« Quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la terre, c'est comme s'il avait tué l'humanité entière. Et quiconque sauve une vie, c'est comme s'il sauvait l'humanité entière. » (Sourate 5:32).

L'islam cautionne-t-il la violence ? Ce verset de la 5° sourate du Coran, qui fait écho presque mot pour mot à des passages de la Mishna et du Talmud faisant référence à Israël, est fréquemment cité dans les récents débats autour des attentats-suicide dans l'islam. Est-il la preuve que l'islam interdit de tels attentats ? Les attentats-suicide perpétrés presque quotidiennement ces dernières années par des extrémistes qui se réclament de l'islam pour justifier leurs actes posent la question : l'islam est-il une religion intrinsèquement violente ou une religion de paix ? Les réponses des musulmans eux-mêmes à cette question divergent.

Certains considèrent la violence comme totalement contraire à l'islam et affirment que « le terrorisme n'a rien à voir avec notre religion », d'autres considèrent les attentats qui font des victimes « innocentes » comme mauvais et incompatibles avec l'islam. Il y a aussi ceux qui pensent qu'en cas de guerre, comme celle qui oppose aujourd'hui Israël et la Palestine, les incidents violents sont inévitables et peuvent être justifiés : « Nous sommes en guerre, une guerre telle que nous n'en avons jamais connue avant de toute notre histoire. Si des civils sont tués au cours d'opérations palestiniennes, ce n'est pas un crime. »

Après les attentats du 11 septembre, certains musulmans ont conclu que leurs auteurs ne pouvaient pas être des musulmans, mais des terroristes dont la religion ne jouait aucun rôle dans leurs actes. Cette solution de facilité ne tient pas compte des déclarations orales ou écrites de nombreux extrémistes qui affirment que l'islam est leur principale motivation.

En fait, la réponse à la question de savoir si l'islam est une religion violente ou une religion pacifique en elle-même, manipulée à des fins politiques est probablement : un peu des deux.

Il est important de définir les termes importants de ce débat. Il est absolument indéniable que le Coran condamne clairement le meurtre d'innocents. Dans la jurisprudence islamique, le meurtre, le terrorisme et les agressions contre des victimes innocentes, y compris les blessures physiques, sont des crimes graves et punissables par la loi. La charia réserve la peine capitale aux crimes tels que l'adultère, la sédition, l'apostasie, ou dans les cas prévus par la loi martiale.

Toutefois, tous les musulmans ne considèreraient pas un attentat-suicide à la bombe comme un meurtre, en raison des divergences d'opinion entre musulmans sur l'exemple de vie de Mohammed. De 610 à 622, les premières années de son enseignement, celui-ci était un prêcheur qui invitait ses compatriotes à la foi en Allah seul Créateur et Juge et enseignait des principes moraux, comme l'honnêteté dans le commerce et l'attention aux parents âgés.

Les dix dernières années de sa vie, après son émigration (hijra) à Médine en 622, Mohammed est devenu un chef militaire, politicien et législateur. Pendant cette période, il parvint à assembler un plus grand nombre de disciples, à la tête desquels il a mené plusieurs campagnes militaires contre ceux qui résistaient à son message et à sa domination, essentiellement trois grandes tribus juives et plusieurs tribus arabes. Le Coran condamne ces « infidèles » et leur opposition à l'islam qui, dans de nombreux versets, est assimilée à une opposition à Dieu et à son Prophète. Les ennemis de Mohammed sont appelés « alliés de Satan » : « Les croyants combattent dans le sentier d'Allah, et ceux qui ne croient pas combattent dans le sentier des idoles. Eh bien, combattez les alliés du diable, car la ruse du diable est, certes, faible. » (4:76)

La vie de Mohammed se caractérise à la fois par son enseignement moral et ses campagnes militaires. Tout musulman pieux a le devoir de suivre son exemple. L'avis des théologiens diverge toutefois sur le rôle à jouer par chaque musulman dans la lutte pour défendre et propager l'islam.

Le Coran appelle les croyants musulmans à participer à la lutte contre les ennemis et les adversaires de l'islam. Les passages suivants montrent que Mohammed a plus d'une fois appelé ses disciples à combattre : « Le combat vous est prescrit alors qu'il vous est désagréable. Or, il se peut que vous ayez de l'aversion pour une chose alors qu'elle vous est un bien. Et il se peut que vous aimiez une chose alors qu'elle vous est mauvaise. C'est Allah qui sait, alors que vous ne savez pas. (2:216) et : « Combats dans les sentiers d'Allah, tu n'es responsable que de toi-même, et incite les croyants au combat. » (4:84)

Les « infidèles » et « hypocrites » doivent être combattus : « Ô Prophète, lutte contre les infidèles et les hypocrites, et sois rude avec eux ; l'Enfer sera leur refuge, et quelle mauvaise destination ! » (9:73)

Les extrémistes qui assimilent la lutte contre les « infidèles » des premiers musulmans aux conflits contemporains peuvent difficilement être accusés de mal interpréter le Coran, dans la mesure où ceux qui résistent à l'avancée de l'islam ne peuvent en aucun cas être considérés comme des « victimes innocentes », surtout en Israël où il n'y a pas une famille qui ne compte pas de militaire. Du point de vue des extrémistes, il est évident que même ceux qui ne sont pas directement impliqués dans la guerre doivent également être considérés comme des ennemis de l'islam. Selon eux, il est licite de verser le sang des ennemis de l'islam qui résistent à sa propagation, comme le fait Israël du fait de sa seule existence. Il s'agit, en définitive, de défendre l'islam.

Pour les musulmans chiites, la souffrance joue un rôle particulier. En 680, Hossein, le petit-fils et dernier descendant direct de Mohammed, a été vaincu par une armée sunnite supérieure en monde, mettant fin aux espoirs des chiites de prendre le pouvoir. Tous les ans, au mois de Mouharram, les chiites se remémorent la passion de Hossein, dont ils voient la souffrance et la mort injuste comme un modèle pour tous les musulmans opprimés, dont ils se considèrent les héritiers. Enfin, dans la culture islamique du Moyen-Orient, défendre la Palestine, c'est défendre l'honneur de la nation arabe et/ou de la communauté islamique contre l'arrogance de l'Occident « chrétien ».

Le martyre

Il faut ici évoquer l'enseignement du Coran sur le martyre et sa place dans la théologie islamique. La plupart des musulmans croient que celui qui meurt dans le jihad, c'est-à-dire en luttant pour la cause de Dieu, pour accomplir les desseins divins ou pour promouvoir la voie divine, est récompensé par un accès immédiat au Paradis. Plusieurs passages du Coran affirment que les guerriers morts sur le champ de bataille ne meurent pas réellement, mais ne font qu'échanger leur vie ici-bas contre une vie dans l'au-delà : « Qu'ils combattent donc dans le sentier d'Allah, ceux qui troquent la vie présente contre la vie future. Et quiconque combat dans le sentier d'Allah, tué ou vainqueur, Nous lui donnerons une énorme récompense. » Ou encore : « Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier d'Allah, soient morts. Au contraire, ils sont vivants […] et joyeux de la faveur qu'Allah leur a accordée, et ravis que ceux qui sont restés derrière eux et ne les ont pas encore rejoints : ne connaîtront aucune crainte et ne seront point affligés. » (3:169-170)

D'après la tradition islamique, ceux qui meurent de mort naturelle sont interrogés à-propos de leur foi par les deux anges de la tombe, puis doivent éventuellement souffrir pendant quelque temps pour leurs péchés en Enfer, dont ils peuvent être délivrés par l'intercession de Mohammed pour entrer au Paradis. En revanche, les martyrs, dont la foi est certaine, entrent au Paradis immédiatement après leur mort sans devoir passer par cet interrogatoire ou par un quelconque purgatoire. Les martyrs sont aussi enterrés dans leurs vêtements tachés de sang, sans lavement rituel du corps.

Plusieurs versets du Coran associent le Paradis et un engagement sacrificiel pour la cause de Dieu pouvant mener jusqu'à la mort : « Lorsque vous rencontrerez les infidèles au combat, frappez-les au cou. Puis, quand vous les avez dominés, enchaînez-les solidement. […] Et ceux qui seront tués dans le sentier d'Allah, Il ne rendra jamais vaines leurs actions. Il les guidera et améliorera leur condition, et Il les fera entrer au Paradis qu'Il leur aura fait connaître. » (47:4-6)

Cette conception du martyr comme quelqu'un qui sacrifie volontairement sa vie pour Dieu est différente de celle du Nouveau Testament et de l'Eglise primitive, qui considèrent comme un martyr quelqu'un qui est mis à la mort parce qu'il refuse de renier sa foi face au choix ultime du reniement ou de la mort.

Interdiction du suicide et obligation du jihad

Le Coran (4:29) et la tradition islamique interdisent tous deux le suicide, dans le sens d'une personne qui met fin à sa vie par désespoir à cause des circonstances de sa vie, parce qu'elle manque de tout ou par peur de la torture, doutant ainsi de la Providence divine.

Avec cette logique, un attentat qui sera vraisemblablement fatal à son auteur n'est pas considéré comme un suicide, mais comme le jihad, une action légitime dans les voies de Dieu, en dernier recours, pour lutter contre l'oppression injuste de la communauté musulmane. Le jihad peut aussi être interprété comme la défense des droits humains des musulmans palestiniens qui en sont privés et comme un barrage à la tyrannie et à l'injustice. Pour les musulmans, cela peut prendre la forme d'actions pacifiques comme la propagation de l'islam sur Internet, la distribution de copies du Coran ou l'octroi de bourses étudiantes pour des universités islamiques.

D'un autre côte, le jihad peut aussi prendre des formes violentes, surtout lorsqu'il s'agit de défendre l'islam contre ses « ennemis ». Le Coran promet le pardon des péchés à ceux impliqués dans cette forme de jihad : « Et si vous êtes tués dans le sentier d'Allah ou si vous mourez, un pardon de la part d'Allah et une miséricorde valent mieux que ce qu'ils amassent. » (3:157) En fait, celui qui sacrifie sa vie dans le jihad n'est même pas considéré comme mort : « Et ne dites pas de ceux qui sont tués dans le sentier d'Allah qu'ils sont morts. Au contraire ils sont vivants, mais vous en êtes inconscients. » (2:154)

Le Coran promet le Paradis en récompense à tous ceux qui meurent dans les voies de Dieu : « Je ne laisse pas perdre le bien que quiconque parmi vous a fait, homme ou femme […] Ceux qui ont émigré ou qui ont été expulsés de leurs demeures, qui ont été persécutés dans Mon chemin, qui ont combattu, qui ont été tués, Je tiendrai certes pour expiées leurs mauvaises actions, et les ferai entrer dans les Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, comme récompense de la part d'Allah. Quant à Allah, c'est auprès de lui qu'est la plus belle récompense. » (3:195)

Les kamikazes palestiniens ou indonésiens ne considèrent pas leur acte comme un suicide qui sera puni par Dieu dans l'au-delà, mais comme le sacrifice de leur vie pour défendre l'islam et mettre fin à l'agression (occidentale) de la communauté islamique (Oummah). S'il est vrai que l'islam interdit le meurtre d'innocents et appelle à la paix, d'après l'interprétation religieuse traditionnelle, cette paix ne surviendra que lorsque l'humanité entière sera soumise à la charia et que l'islam sera universellement reconnu. Les avis musulmans divergent la question des moyens légitimes pour imposer la charia, de la propagande religieuse, aux pressions juridiques, à la guerre et au terrorisme.

Pour cette raison, les intellectuels musulmans ont généralement des difficultés à condamner clairement les attentats-suicide. Souvent, ils les condamnent dans des déclarations adressées au monde occidental, mais les approuvent lorsqu'ils s'adressent à la communauté islamique. Le Grand Cheikh d'Al-Azhar, grand mufti d'Egypte, Sayyid Mohammed Tantawi, s'est récemment adressé aux pays occidentaux en qualifiant ces attentats d'illégitimes. Commentant l'attentat contre l'ambassade américaine au Kenya en 1998, il a déclaré : « Toute explosion qui mène à la mort de femmes et d'enfants innocents est un acte criminel commis par des chiens, des lâches et des traîtres. » Il a tenu des propos similaires à la suite des attentats contre le World Trade Center, à New York, en 2001, déclarant que la charia « refuse tout attentat à la vie humaine, et au nom de la charia, nous condamnons tous les attentats contre des civils, quelle que soit leur communauté ou leur Etat responsable d'un tel attentat ».

Pourtant, déjà en 1998, Tantawi avait déclaré publiquement aux médias arabes que les attentats des Palestiniens sont légitimes : « Tout musulman, Palestinien et Arabe a le droit de se faire exploser au cœur d'Israël » et « les opérations-suicide sont des actes de légitime défense et une forme de martyre, tant qu'elles sont perpétrées dans l'intention de tuer des soldats ennemis, non pas des femmes et des enfants. »

Le célèbre cheikh d'origine égyptienne Yusuf al-Qardawi, plus haute autorité sunnite au Qatar et expert en droit islamique (mufti) reconnu, fait la distinction entre « terrorisme » et « martyre » et considère comme légitimes les attentats-suicide palestiniens, mais pas ceux de 2001 contre le World Trade Center : « Le Palestinien qui se fait exploser défend sa partie. Lorsqu'il attaque un ennemi occupant, il attaque une cible légitime. C'est différent de quelqu'un qui quitte son pays pour frapper une cible avec laquelle il n'a aucun conflit. »

Les réticences des musulmans à condamner les attentats-suicide s'expliquent par leur devoir de solidarité avec l'Oummah, la communauté islamique mondiale, qui leur interdit de critiquer d'autres musulmans et de prendre ainsi le parti de non-musulmans. Certains musulmans pensent peut-être que la mort dans un attentat-suicide était prédestinée (mektoub) et qu'il est par conséquent interdit de la critiquer puisque ce serait remettre en cause un décret de la divine Providence. Il faut enfin prendre en compte les éventuelles différences linguistiques et sémantiques entre des termes anglais utilisés dans des déclarations adressées à l'Occident et leur équivalent arabe.

Ceux qui prennent pour modèle le début de la vie prophétique de Mohammed et considèrent la propagation de l'islam et l'invitation à y adhérer comme les seuls moyens légitimes de servir la cause divine aujourd'hui voient l'islam comme une religion de paix. Pour ceux qui interprètent les textes coraniques sur la lutte contre les infidèles comme s'appliquant directement aux événements contemporains en Palestine ou à l'« oppression » occidentale des pays musulmans, l'islam est une religion potentiellement violente.

Le suicide, le martyre et le jihad dans le Coran, la théologie islamique et la société
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