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Interview Lionel Zinsou

Afrique : les raisons d'espérer

 © Le Point

L'Afrique a mauvaise presse. La situation est souvent décrite de manière catastrophique. Le banquier d'affaires Lionel Zinsou, d'origine béninoise, trouve qu'on exagère. Rencontre.

L ionel Zinsou, 50 ans, normalien, agrégé d'économie, associé-gérant chez Rothschild, n'a jamais coupé avec l'Afrique, avec ses racines. Né d'une mère française, son père était médecin de Léopold Sédar Senghor, son oncle a été président du Bénin. Le banquier d'affaires, associé à Yoplait, espère ouvrir dans ce pays, début 2006, une petite unité de production de yaourts. Le 4 juin il a inauguré à Cotonou une fondation - une première en Afrique - pour accueillir les oeuvres d'artistes africains contemporains. Alors que les chefs d'Etat de la planète réunis les 6 et 7 juillet près d'Edimbourg, en Ecosse, se penchent sur le sort de l'Afrique et que des concerts sont organisés un peu partout pour attirer l'attention sur le continent noir, Lionel Zinsou livre ses impressions. Pour lui, paradoxalement, l'Afrique n'est pas si mal partie.

Le Point : D'où vient votre optimisme sur l'Afrique ?
Lionel Zinsou : Tout simplement du fait que le continent noir est la zone qui se développe le plus rapidement après l'Asie. Au cours des cinq dernières années, sa croissance a été plus forte que celle de l'Amérique du Nord et de l'Amérique latine, sans parler de l'Europe. Le climat économique s'améliore parce qu'une partie des conflits dont on parle tant se règlent, au Congo-Brazza, en Angola. Maintenant qu'il connaît la paix, le Mozambique affiche le plus fort taux de croissance du continent (15 %) !

Oui, mais il y a la Côte d'Ivoire...
En Côte d'Ivoire, ce n'est pas le chaos, même si la situation se dégrade sérieusement. Jusqu'à 1999, les statistiques ont fait état d'une croissance de 6 à 7 %. Depuis le coup d'Etat, la croissance a ralenti, mais jusqu'à 2004 on n'est pas tombé en récession. Le coton sort toujours, le cacao et le café aussi.

De là à parler de « boom »...
L'Afrique fait preuve d'une vitalité incroyable. Le succès des télécoms est prodigieux, tout comme celui d'Internet. A Cotonou on fait la queue devant les cybercafés, que l'on trouve d'ailleurs maintenant dans n'importe quelle sous-préfecture. C'est étonnant, en pleine nuit, de voir miroiter dans certaines maisons l'écran bleuté des ordinateurs. Au-delà de l'anecdote, on n'imagine pas que les économies africaines ont des taux d'épargne record. Au Togo, au Bénin, au Burkina, la population gagne en moyenne 1-1,5 dollar par jour, mais parvient à économiser entre 15 et 20 % de ces revenus. Aujourd'hui, il y a plus d'argent en Afrique que de projets à financer.

Alors pourquoi cette agitation pour annuler la dette des pays pauvres ?
C'est un beau coup politique de la part du Premier ministre britannique, Tony Blair. Il a amené les Etats-Unis sur des positions que défend depuis longtemps la France. Médiatiquement, il rafle la mise. La gauche britannique donne des leçons au monde. Sur le fond, cela ne change pas la donne. Mais symboliquement cela remet l'Afrique au centre.

L'Afrique n'attend donc plus rien des pays industrialisés.
N'allons pas si loin, mais le prestige de l'Afrique du Sud sur le continent est de ce point de vue intéressant.

L'Afrique du Sud ?
La commission de réconciliation imaginée par Mandela a accompli une oeuvre immense. Les Sud-Africains ont réussi à faire triompher la raison sans dissimuler les souffrances de l'apartheid. Ils ont su gérer magnifiquement la transition. L'Afrique du Sud exerce une magistrature morale exceptionnelle sur tout le continent. La vraie défaite de l'Europe est morale.

L'Afrique du Sud est-elle pour autant une force d'entraînement économique ?
L'Afrique du Sud est un pôle de référence. Quand vous êtes rwandais, congolais, mauricien, malgache, voire réunionnais, le pays développé le plus proche et le plus sympathique, c'est l'Afrique du Sud. C'est là que vous trouverez tous les services rares, qu'il s'agisse de technologies, de finances, de télécoms. Ce pays est développé et il est des nôtres. Pour le continent, c'est un espoir fantastique.

Il n'empêche que l'image renvoyée par le continent reste catastrophique...
Vous faites allusion à un type de littérature comme « Négrologie », de Stephen Smith.

Si l'on veut...
J'ai une vision totalement opposée à celle-là. Ce qui est en cause, ce qui est dénoncé, c'est sûrement l'attitude des élites, des nomenklaturas, des soit-disant amis de l'Afrique, des mafieux de la « Françafrique », de certaines bonnes âmes de l'humanitaire mais jamais des peuples. Tout ce qui marche en Afrique est arraché aux élites et vient de la base.

Mais les Etats sont toujours en crise.
Les Etats africains vont mal, les grandes villes vont mal, l'ordre public va mal. Quand vous êtes à Abidjan, Cotonou ou Lagos, au fond vous êtes très pessimiste, vous vous dites que l'Afrique n'y arrivera pas, que c'est le chaos. Mais si vous faites 150 kilomètres, alors vous devenez euphorique... Le désordre dans les capitales aujourd'hui est le même que celui constaté à Manille ou Jakarta. La vérité est que l'Afrique est en pleine surchauffe. On refuse de voir la croissance économique exceptionnelle de l'Afrique durant la dernière décennie. Il est à la mode de nos jours de magnifier l'Asie en général et de déprécier l'Afrique en particulier. La vérité, c'est que ce sont les deux continents les plus proches par la performance économique depuis dix ans.

Tout de même, l'Afrique n'est pas l'atelier du monde...
C'est vrai. Elle possède une économie de services (de 60 à 70 % du PNB). En termes d'emploi, l'agriculture fixe la majorité de la population. L'industrie ne joue pas un rôle moteur. Même si partout il y a des activités extractives, agroalimentaires, des industries d'emballage, chimiques, des fabriques de médicaments, des huileries, des brasseries. Mais les marchés sont trop petits. Le PNB du Bénin équivaut à celui de la ville de Nantes. Cette balkanisation est une entrave à l'essor de l'industrie. Mais l'Afrique, c'est le triomphe du petit commerce. Allez vous promener dans les rues de Dakar ou de Lomé et arrêtez-vous à un feu rouge. Vous verrez alors les commerçants venir à vous. Les touristes pensent qu'ils ont affaire à des mendiants. S'ils regardaient les choses avec les mêmes lunettes qu'ils ont en Asie, ils s'extasieraient devant le dynamisme des autochtones.

Votre expérience de businessman au Bénin confirme-t-elle ces impressions ?
Complètement. Pour signer le contrat de mon usine de yaourts, j'ai pu accomplir toutes les formalités un samedi. Vous voyez ça ici, en France... D'ailleurs, si je m'étais aperçu que j'avais oublié mon costume à Paris, un tailleur, après être passé à mon domicile, me l'aurait livré dans la journée... En Afrique, il y a une souplesse et une flexibilité incroyables, absolument incroyables, dont on n'a pas idée en Europe.

Mais qui veut investir en Afrique ?
Les Européens, c'est vrai, ne sont plus les seuls candidats. Ils sont relayés par les Chinois et les Indiens, qui sont de plus en plus présents, et remontent toutes les filières, qu'il s'agisse de noix de cajou, de coton, d'huile... Le coton ne prend plus la direction des filatures des Vosges, il part dans le Jiangsu.

Tout de même, les campagnes africaines, ce n'est pas le paradis...
La révolution agricole, au lieu de prendre deux siècles comme en Europe, va se faire en trente ans. Le problème, c'est que si la maladie sévit, si la guerre civile éclate, si des populations sont déplacées, victimes de razzias, tout s'arrête, ça c'est clair. Sinon, la productivité et les revenus dans les campagnes s'améliorent. Bien sûr, l'exode rural continue. Mais il faut cesser de regarder les gens qui s'installent dans les villes comme des économiquement faibles. Si les gens viennent en ville, c'est parce que c'est là qu'il y a des emplois, c'est là qu'il y a tous les services, tout ce qui manque.

Oui, mais tous n'ont pas un emploi...
L'existence de déracinés est due à une croissance trop rapide. Echappant à tout contrôle familial ou tribal, ces déracinés vont peut-être vous « braquer » ou « piquer » votre 4 x 4. A Lagos ou Johannesburg, on vit derrière des barbelés. A Cotonou, ça va à peu près. A Dakar, ça commence à devenir critique. Les expatriés et les bourgeois qui habitent les beaux quartiers trouvent cela pénible. Mais n'exagérons rien. Il est fini le bon vieux temps des colonies, quand les Blancs dans leurs costumes blancs vivaient dans les quartiers blancs. A l'époque, les exclus, on ne les voyait pas. Ils étaient dans la brousse, ils n'étaient pas aux portes de la ville.

La famine n'a pas disparu d'Afrique.
Non, parce que la guerre n'a pas disparu non plus. Mais aujourd'hui, sur le continent, il y a davantage de gens qui meurent du sida que de faim.

Le sida, ce fléau...
Sans doute. Mais ce que l'on sait moins, c'est que la première cause de mortalité en Afrique, ce n'est pas le sida, c'est la rougeole, puis le paludisme.

L'aide au développement est-elle encore utile ?
Quand ils accordent des prêts, le FMI et la Banque mondiale mettent de plus en plus de conditions. Les ONG prennent une part très importante dans les programmes d'aide. Il y a moins de perte en ligne qu'auparavant...

Les Etats seraient-ils moins voraces ?
Sans aucun doute. Peu à peu, les Etats ne se mettent plus systématiquement dans la poche la différence entre les prix bas servis aux producteurs de coton, cacao ou café... et les prix plus élevés du marché mondial. Cette fiscalité ruinait les agriculteurs et les conduisait à délaisser les cultures d'exportation pour plonger dans l'autoconsommation complète. La famine n'était plus loin.

Les cultures d'exportation ne se sont-elles pas développées au détriment des cultures vivrières ?
Quelle erreur ! Les cultures vivrières, tous les économistes du développement en conviennent, progressent en parallèle, voire un peu plus vite que les cultures d'exportation. Les gens ne sont pas fous.

L'émigration africaine n'est-elle pas un syndrome de la mauvaise santé économique ?
Tout au contraire. Les diasporas, en réinvestissant dans les pays d'origine, font des miracles. On l'a vu pour la Chine ou pour l'Europe de l'Est. Les Balkans sont restés debout grâce aux envois de leurs émigrés. Eh bien, pour l'Afrique, c'est pareil. Dans certains pays comme le Sénégal, le Mali ou le Burkina, les sommes expédiées par les émigrés représentent entre une et deux fois l'aide publique au développement. C'est massif.

Les richesses naturelles peuvent-elles faciliter le développement de l'Afrique ?
Il ne faut pas en attendre grand-chose. Le Nigeria est un pays autant construit que détruit par le pétrole. En moyenne période - cela est bien établi -, la rente que procurent les richesses naturelles n'a à peu près que des effets pervers sur l'économie. Aucun grand pays développé n'a réussi à sortir de la misère grâce aux richesses naturelles.

Les liens économiques entre l'Europe et l'Afrique semblent se distendre...
L'Afrique, à mon avis, est un symptôme du déclin européen. Les Européens, comme frappés de cécité, ne veulent pas voir le potentiel du continent noir. Les Européens ne nous voient plus, ils ne nous comprennent plus, on ne les intéresse plus. Les Européens ne voient pas que l'Afrique représente un potentiel fantastique, ils ne cherchent plus du tout à comprendre. Peu d'intellectuels s'y intéressent et ceux qui le font ne sont pas écoutés. Les politiques, à part Jacques Chirac, n'en parlent plus.

C'est terrible ce que vous dites...
Les Européens regardent de leur balcon du Nord ces gens qui grouillent là-bas, au Sud, du côté de l'Afrique, ces pauvres qui ont le sida et vivent dans la misère crasse des bidonvilles. Les Européens ne sont plus à la hauteur des attentes. En Afrique, les jeunes professeurs ou les jeunes médecins - le niveau d'éducation en Afrique monte - s'intéressent à Lula le Brésilien, à Mandela l'Africain. Autour d'eux ils voient d'abord les Chinois, qui investissent les campagnes ou achètent des usines. Dans les ports africains les bateaux s'en vont vers la Chine, remplis de coton, et reviennent pleins de tee-shirts. Comment font les Chinois ? C'est la question que se posent les Africains.

Les Européens doivent-ils ouvrir des usines en Afrique ?
Les Européens ne réalisent pas que, pour une PME, diriger une affaire en Chine, c'est la croix et la bannière. Ce serait tellement plus simple d'opérer au Mali ou au Sénégal. L'avenir du monde ne passe pas forcément par Bangalore et Shenzhen. Il passe aussi par Bamako et Ouagadougou.

Un film récent, « Le cauchemar de Darwin », montre les méfaits des investissements étrangers en Afrique...
Le film est sans doute spectaculaire mais déformant. Imaginons que l'on représente l'Europe à travers la mésaventure de MetalEurope.

Evoquer la colonisation mène-t-il à quelque chose ?
On peut, si l'on y tient, expliquer le chaos et la misère qui règnent en Afrique par la traite des esclaves, la colonisation, l'économie de plantations... Mais si on dit que ce qu'on voit c'est une société qui va trop vite, un bouillonnement, une croissance un peu anarchique, alors on relativise les conséquences de la colonisation. Si l'on ajoute à cela la vitalité démographique, alors...

Les Etats-Unis s'intéressent-ils à l'Afrique ?
Les Etats-Unis regardent l'Afrique de très près. Ils investissent massivement dans le pétrole au Tchad, en Guinée équatoriale, au Nigeria, en Angola... Ils ont des pays-relais sur le continent comme l'Afrique du Sud, l'Ouganda et même le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi... Aujourd'hui, les Africains attendent de plus en plus des Etats-Unis, ou en tout cas de l'Amérique du Nord. Ceux qui nourrissent des réserves idéologiques vis-à-vis des Etats-Unis se tournent en effet vers le Canada.

Alors, avec la France, le divorce est définitif.
C'est trop dire qu'il y a divorce. Mais pour moi qui suis français à tous égards et africain par devoir et par affection, le plus terrible, c'est que ça n'a même plus d'importance...

Tag(s) : #Politique Béninoise