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Camille Amouro est écrivain-journaliste. Actuellement directeur de La Médiathèque des Diasporas, qu’il a créée en 1994, il a publié un certain nombre d’études ou donné des conférences sur les sociétés et les cultures d’Afrique de l’Ouest, au Bénin, en Europe et en Amérique du Nord. consulté son site Internet www.oduland.com

1) Quelle appréciation portez-vous sur la gouvernance au Bénin ?

Le 24 juillet 2006, un ancien ministre des finances du Bénin a été arrêté. L’événement a fait immédiatement coulé beaucoup de salives. La presse et Radio Trottoir l’ont largement relayé. Au cours d’une perquisition, la police aurait découvert chez cet individu l’équivalent de plus de deux cent millions de francs CFA en monnaie locale et en devises ainsi que quatre bidons d’un liquide non encore identifié. Plusieurs versions se sont succédées sans qu’aucune éclaire réellement sur les causes réelles de cette arrestation. Détournement de dénier public, sur la base de la dénonciation anonyme d’un trafiquant de stupéfiant, fouille et prise d’une importante quantité de cocaïne et d’importantes devises, prise d’une poudre blanche en cours d’analyse ainsi qu’une importante somme d’argent, poudre blanche qui serait probablement de la fausse cocaïne, et, enfin, quatre bidons d’un liquide…

Quoi qu’il en soit, l’ancien ministre des finances est arrêté et cet épisode des scandales politico financiers qui alimentent désormais la vie publique béninoise témoignent de l’absence de transparence dans la gestion judiciaire de l’Etat.

Dans une atmosphère de paupérisme généralisé qui coïncide fort curieusement avec le relèvement de la croissance économique, avec une urbanisation d’autant plus criarde qu’elle expose sans hypocrisie les contrastes, avec aussi le train de vie d’une bourgeoisie nouvelle, jeune, dynamique, fonceuse, encore une fois, la grande majorité de la population se résigne dans le salamè . En fait, le Renouveau démocratique béninois a engendré une nouvelle classe de riches, sujette à toute la mythopolique actuelle : trafic de drogue, vol et vente d’organes sexuels, assassinats rituels, sacrifices d’éléments corporels, généralement associés à des immunités parlementaires ou à des protections au niveau le plus élevé de l’Etat. C’est que ces nouveaux riches se sont imposés sur la base de relations évidentes ou supposées avec le pouvoir politique et l’on pense qu’ils le contrôlent désormais.

Pour dire les choses rapidement, du point de vue de la gouvernance, il y a aujourd’hui deux Bénin. Il y a l’Etat, que l’on peut assimiler à ce que Levis-Strauss appelle un mot mana, c’est-à-dire un machin des francophones de Cotonou. Et il y a le pays avec ses habitants. La seule relation objective entre les deux, c’est que périodiquement, ces francophones de Cotonou vont payer les gens du pays afin que ces derniers votent pour eux.

On remarquera d’ailleurs que ces votes ne sont basés sur aucun programme. Et pour cause : s’il y avait un programme, c’est qu’il concernerait la gestion de l’Etat, ce qui ne représente rien pour la population. Par ailleurs, même au sein des francophones de Cotonou, les programmes ne peuvent rien signifier dans la mesure où le débat politique n’aborde jamais les questions essentielles d’orientation économique ou de conception culturelle de la société actuelle. Les recettes fiscales représentent plus de quatre-vingt-dix pour cent des recettes budgétaires et aucun débat sérieux n’est mené pour réfléchir sur les moyens de diversifier ces recettes. Huit citoyens sur dix au moins, ignorent qu’ils paient la TVA sur la majorité des produits de consommation. Ils pensent plutôt que l’argent vient des institutions internationales et ne savent pas que l’Etat dépense ce qu’il gagne. Il y a un SMIG, mais plus de la moitié des travailleurs sont payés en dessous et l’ignore d’ailleurs. Dans ces conditions, les gouvernements successifs naviguent à vue et l’ingérence des institutions financières internationales, dans la mesure où elle s’opère au plan macro-économique, ne peut pas tenir compte des besoins réels de la population. L’Etat n’intéresse que les gouvernants, à titre individuel, dans un souci de profit. De temps en temps éclate un scandale sans que l’on comprenne vraiment les tenants et les aboutissants. Quelques arrangements politiques plus loin, ces mêmes scandales se dissipent et l’on parle beaucoup d’impunités sans jamais savoir, de manière précise, par rapport à quel délit.

Un livre ne suffirait pas pour décrire la mal gouvernance au Bénin. Il me semble d’ailleurs qu’à quelques différences près, la situation ne doit guère être fondamentalement différentes dans les autres pays de notre région.

On pense que l’élection de Yayi Boni à la tête du Bénin en mars 2006 est le fait d’éléments objectifs qui ont permis l’émergence d’une vie politique relativement stable, d’un certain nombre de points forts du système, dont le respect aboutit à un certain calme. Le partage équilibré des pouvoirs de la République, la liberté d’association qui entraîne l’existence de plusieurs dizaines de partis politiques, le rôle des médias, la pression des syndicats, le respect des Droits de l’homme, un statut reconnu de l’opposition, bref, tout l’arsenal volontariste d’une ambiance qui suscite la quiétude des Béninois, tout en donnant à l’extérieur une image positive du pays. Réduire l’évolution sociale et politique du Bénin à cela paraît cependant une leurre.

En effet, la stricte majorité des Béninois n’ont jamais été engagés à l’Etat béninois, ne se sont jamais sentis concernés par la gouvernance, ne reconnaissent même pas la « nation béninoise » . Les facteurs psychologiques et politiciens qui aboutissent à l’élection un tel ou tel président trouvent leur motivation dans les machines de communication largement soutenues par une puissance financière insoupçonnable.

2) Quelles sont les crises qu’a connues la gouvernance au Bénin de la période coloniale à nos jours ?

A l’époque précoloniale, le Sud du Bénin a été la plaque tournante de la traite négrière et du commerce triangulaire . Les caravansérails du Nord sont devenus le lieu de refuge d’une grande partie de la population du Sud de l’empire Sonrhaï, lors du déclin de ce dernier : le dendi . Cette période est stigmatisée par l’irresponsabilité de chefs de bandes vis-à-vis de leur histoire et par la déshumanisation du peuple. Elle a empêché la construction de structures politiques d’envergure et enregistré des intrigues d’autocrates égoïstes avec des « royaumes » imaginaires.

L’héritage de ce passé reste culturel. Les peuples du Bénin ont résisté à la barbarie par des formes de langage spécifiques . Sur le plan individuel, la précarité a exacerbé la peur de nuisances multiformes : la sorcellerie, la mesquinerie, le rejet de l’expression directe, la trahison, la méfiance vis-à-vis de l’autre , le refuge dans des pratiques religieuses ou mystiques à travers le vodun… tout un paradigme éthique appelé béninoiserie.

Puis, aux chasseurs d’esclaves, la colonisation a fait succéder un pouvoir dictatorial, en créant une classe de collabos. Le Dahomey doit à ces derniers le sobriquet de quartier latin . Même Béhanzin, revendiqué comme héros de la résistance nationale, écrivait : « … J’ignore encore aujourd’hui la raison de l’attaque inopinée de mes troupes par les miliciens de M. Ballot, tandis que j’allais précisément combattre les Kintons pour lui rendre service, c’est-à-dire pour être utile à la France. (…) Pendant tout le cours de la guerre aveugle que la France m’imposa, je m’efforçai constamment de m’entendre avec elle et je me bornai à reculer. »

L’assimilation des cadres dahoméens a permis à la religion chrétienne de s’imposer en obligeant à la clandestinité les pratiques religieuses locales. Les rares réactions enregistrées, notamment à travers les groupes de presse, visaient des causes personnelles : le colonialisme a institué un apartheid efficace, en tendant l’appât de certains privilèges pour ceux qui accompagnaient le projet, au sein de la population. C’est la politique de diviser pour régner :

« On était nommé citoyen français par décret. Le devenaient les fonctionnaires, les notables, ceux dont les mœurs et les attitudes étaient reconnues satisfaisantes, convenables, dignes d’une telle distinction, par l’Administration française. Beaucoup de gens cherchaient à accéder à la citoyenneté pour échapper aux injustices, et se mettre à l’abri, autant que faire se peut, du fait du prince. Un « commandant de cercle » pouvait jeter « un sujet » en prison pour ne l’avoir pas salué. Le « citoyen » était justiciable du tribunal français avec les garanties que cela comporte ; les autres, les « sujets » étaient traduits devant un tribunal indigène, plus expéditif. D’ailleurs, il y avait le code de l’indigénat pour les uns, le droit français pour les autres. »

Dans ces conditions, les précurseurs de l’intelligentsia du Dahomey se sont battus « pour être Français à part entière, ne plus être ni sujet, ni citoyen de « seconde zone » , comme on disait. » Cette lutte égoïste est la marque caractéristique de toute l’évolution politique des Béninois, avec des survivances très explicites dans la politique actuelle : transhumance politique , impossibilité de concevoir et de défendre un projet de société, manque de confiance systématique en les leaders, multiplicité des partis…

En 1960, le Dahomey s’est vu, malgré lui, indépendant. « Contraints à des gouvernements d’union, de fragiles coalitions se font et se défont continuellement au gré des problèmes du moment. Les tentatives d’unification partisane ne sont en fait que des surenchères destinées à renforcer le leadership de l’un ou de l’autre des protagonistes, et ne présentent aucun fondement nationalitaire. »

De 1960 à 1972, le Dahomey a été marqué par des coups d’Etat et putschs répétés, ce qui lui a valu le nom « d’enfant malade de l’Afrique » . Des gouvernements d’alliance se sont faits et défaits au gré des égoïsmes jusqu’à aboutir à un triumvirat appelé Conseil présidentiel en 1970. Une fracture grande entre les cadres de Cotonou et le reste du pays explique le soutien de la population lorsqu’un groupe d’officiers a déposé le conseil présidentiel en 1972, mettant fin à l’instabilité politique et engendrant une conscience nationale. Les Dahoméens sont désormais contraints de se sentir béninois et non plus membres d’ethnies ou de clans.

Les ligueurs , jeunes cadres de gauche organisés en structure trotskiste et infiltrés dans la plupart des mouvements de jeunes et de travailleurs se sont associés au militaires pour une « une politique nouvelle d’indépendance nationale » .

En 1975, le Dahomey devient Bénin. Le gouvernement s’ouvre aux cadres civils à travers le Parti de la Révolution Populaire du Bénin qui apparaît comme une parade au Parti communiste. Le Parti Communiste Dahoméen, seule opposition, devient officiellement clandestin, illégal. C’est qu’une disposition d’Avril 1974 avait dissout les organisations et mouvements de jeunes « dont la multiplicité et la divergence dans l’orientation politique signifiaient dispensions des énergies et négation de la base populaire qu’exigeait l’application du Discours programme de politique nouvelle d’indépendance nationale » .

Malgré de bons résultats dans l’éducation, l’autosuffisance alimentaire, la couverture sanitaire et l’emploi, favorisés par la stabilité politique, le parti unique n’a pas convaincu. La lutte contre la sorcellerie, les dispositions relatives aux dépenses abusives lors des funérailles, mariages et autres cérémonies, les campagnes de salubrité obligatoires et tout ce qui impose une contrainte particulière aux individus tel le port de casque obligatoire pour les cyclistes ont été largement vilipendés. Des abus ont été signalés, notamment dans la lutte contre le communisme ou dans les camps de concentration qui servaient à parquer les « sorcières » , sans jugement. L’implication de la population a été réduite aux élections locales qui étaient certes des actes de démocratie directe. Mais les localités n’ayant que peu de pouvoir tout compte fait, on ironise sur le « centralisme démocratique et la ligne de masse »  : « au comité central, tout le monde n’est pas au centre »  !

Les menaces de plus en plus directes du Parti Communiste Dahoméen créent une situation de tension et de paranoïa générales d’autant plus sensibles que la conjoncture économique internationale n’a pas été anticipée par le pouvoir. On retourne à la situation de 1972, avec des salaires impayés et un endettement grave. A l’issue de dix-sept années de pouvoir, Mathieu Kérékou convoque « une conférence nationale des forces vives » .

Ce qu’il faut retenir, c’est que la période dite révolutionnaire a été marquée par la prise en main de l’Etat par des Béninois et que pour une fois, une opposition réelle s’est constituée à travers le Parti Communiste resté clandestin. La stabilité politique et le soutien populaire a permis l’émergence d’une classe moyenne. La course à l’enrichissement personnel n’a pas été encouragé. Les riches, ce sont les méchants et ceux qui prennent leur distance vis-à-vis du pouvoir sont considérés comme des réactionnaires.

La Conférence nationale, la première du genre en Afrique, a renversé le parti unique et une période transitoire a permis de relancer une vie partisane dite du renouveau démocratique.

En 1991, Nicéphore Soglo, ancien conseiller de Kérékou puis agent à la Banque mondiale bat ce dernier au cours d’une élection. Il décide de faire revenir la croissance et réduire le déficit budgétaire. Tétanisés par la crise économique, les individus se sont relégués dans une vision de paupérisme où la magouille, la gabegie et le clientélisme sont célébrés comme des valeurs sociales. Des partis politiques ont poussé comme des champignons et personne n’est en mesure d’en déterminer le nombre. Une constitution sur mesure écarte de la course au pouvoir les anciens leaders (Maga, Ahomadégbé, Zinsou). Très rapidement, Soglo se rend impopulaire. Sans parti, sans programme, mais soutenu par une écrasante majorité des formations politiques, Kérékou réussit à reprendre le pouvoir en 1996, puis en 2001, et sa majorité s’agrandit au jour le jour.

Dans le livre qu’il a consacré au retour de Kérékou, Emmanuel Adjovi montre que ces élections ont été démocratiques et proclame triomphalement le tort de Chirac à vouloir pour l’Afrique une démocratie tropicalisée. En vérité, la famille Soglo n’a pas voulu abandonner le pouvoir. L’audience populaire de Kérékou, son ancrage dans l’armée, son respect à l’intérieur du continent africain et, précisément, le soutien de Chirac ont été pour beaucoup dans la seconde alternance. Et d’ailleurs, comment expliquer que pour remplacer Kérékou à l’issue de ses deux mandats légaux, en 2006, un autre homme sans parti et sans programme, en plus vivant et travaillant dans un pays voisin ait été élu, loin devant les leaders traditionnels ?

3) Connaissez-vous des anciens royaumes du Bénin dont les modes de gestion des affaires peuvent nous inspirer à refonder la gouvernance au Bénin ?

Globalement, non. Je suis né dans le pays otamari, de parents d’origine yoruba et j’ai grandi en pays gbé. Ce que je sais, par le peu que l’histoire officielle enseigne, c’est qu’en dehors du pays tamberma avec une structure sociale basée sur la famille (tata), les autres aires ont subi ce que Jean-François Bayart appelle dans L’illusion identitaire, 1996, « Le chassé-croisé des traditions » et que je considère, moi, comme une assimilation d’un regard européocentrique. C’est-à-dire qu’à un moment donné, les Occidentaux ont débarqué, qu’ils ont transposé leur type d’organisation sociopolitique à des sociétés différentes et que ces sociétés ont fini par se comporter ainsi qu’on a bien voulu les appréhender. Nombreuses sont aujourd’hui les études qui reconnaissent un bouleversement des coutumes intégré par la domination de la culture occidentale (que Benedict Ruth estime hasardeuse). Huenumadji Afan stigmatise une crise culturelle « c’est-à-dire que les schémas culturels édifiés à des moments donnés de l’histoire des sociétés, et qui ont réussi à s’imposer comme des structures opératoires universelles et définitives, ces schémas culturels sont aujourd’hui en faillite, sans que malheureusement l’on s’en aperçoive. » (« Pour un humanisme de l’Homme » , Lomé, Propos Scientifiques, 1989).

Ainsi, dans l’aire gbé, on pu distinguer des sociétés de type autocratique, inspirées à partir du féodalisme, où le roi choisit son successeur. De même l’influence du prédicateur Ousmane Dan Fodio a pu établir en pays batoonu une organisation lointainement inspirée de l’Islam, tout comme chez les Dendi. Chez les yoruba en revanche, la structure politique est basée sur la désignation, par ifa d’une lignée de la famille royale. Ensuite, un collège d’électeurs constitué par les chefs de castes (chasseurs, guérisseurs, forgerons, porte-parole du palais…) qui, eux, n’appartiennent pas à ladite famille, choisissent un individu dans ladite lignée qui devient roi à vie. Quoi qu’il en soit, le peuple n’est pas directement associé à la gouvernance.

En définitive, ma vision personnelle et mon code de conduite me pencher pour la tradition otamari qui représente pour moi un gage certain de liberté et d’équité. Toutefois, dans le cadre d’une réflexion globale sur l’Etat moderne, je pense qu’une transposition est impossible, surtout avec notre mentalité d’esclavagistes.

4) Peut-on trouver des mécanismes de redevabilité du pouvoir vis-à-vis des populations à l’heure où les gouvernants ne pensent qu’à satisfaire les injonctions des institutions internationales ?

Rétrospectivement, nous avons observé que dans la période précoloniale, l’Etat n’existait pas. Le régime d’apartheid de la période coloniale qui a inventé le territoire actuel ne l’a pas consacré davantage. L’autorité, c’était le Blanc et le territoire national ne représente rien aux yeux du citoyen ordinaire.

Dans une enquête que j’ai effectuée auprès de cinquante personnes à la volée, en décembre 2004, réactualisée auprès de trente-deux personnes en juillet 2006, seuls quatorze enquêtés savaient traduire le mot « Etat » dans leur langue. Il faut signaler que tous mes enquêtés sont de niveau universitaire et que la plupart ont fait ou font des études de droit ou de linguistique. La détermination de l’échantillon a tenu compte du fait que l’enquêté doit au préalable être au courant des mots du corpus en Français : Etat, territoire, pays, gouvernement, nation, politique, pouvoir, histoire, société, économie, chef, citoyen, roi, président, élection, dictature, démocratie, armée, constitution, assemblée nationale, progrès, parti.

En considérant que toutes ses personnes sont des locuteurs permanents de leur langue, comme elles l’ont attesté, on peut concevoir que la diglossie caractéristique de cette population se traduit socialement par une ambivalence.

Le terme « axosu » qui continue de désigner Etat en fongbe vient littéralement de « axo » (dette), et, soit « asu » (mâle), soit « su » (grand). L’Etat serait donc une entité de pression à qui l’on devrait rembourser beaucoup. Ni la notion de territoire, ni celle de population, encore moins celle de gouvernement n’y transparaît. D’ailleurs, malgré les efforts des médias gouvernementaux à inventer des mots pouvant traduire ces notions, elles demeurent non fonctionnelles dans la langue.

En yoruba, « oba » ou monarque a initialement le sens de père. En batoonu, la chose est un peu plus complexe, « sako » signifie terre et « suno » signifie chef. Le mot Etat en tant que tel est étranger, tout comme en dendi ou « ten » peut se traduire par « pays » .

L’ambivalence sociale de la plupart des citoyens béninois induit chez eux une indifférence totale vis-à-vis des affaires de la cité. On comprend que pendant la période révolutionnaire les citoyens se soient contentés du pouvoir local, laissant au PRPB le soin d’organiser et de dominer tout le reste. La démocratie locale était directe et fondée uniquement sur les rapports sociaux : salubrité du quartier, sécurité, bon voisinage… En minimisant davantage le pouvoir local, le renouveau démocratique a supprimé l’esquisse d’esprit citoyen en construction. La démocratie partisane est entendue comme du clientélisme. Et comme les partis ne sont jamais constitués sur la base d’une vision du monde et d’une politique de développement de la cité, les citoyens ne peuvent pas se sentir concernés par eux.

C’est ce que je transcrivais déjà dans ma pièce Gogo La Renverse, en 1996 :

Ce qu’il ne comprend pas, Yamaha, c’est que la démocratie, c’est pour éviter le bain de sang ! Sinon, quand la dictature a organisé la démocratie, tout le monde aurait refusé ! Mais tout le monde a accepté. C’est seulement après qu’ils se sont rentrés dedans. Mais c’est à leur niveau !

Il y a ceux qui parlent le gros français. Il y a ceux qui parlent le petit français. Il y a ceux qui se souviennent brusquement de nos langues à la veille des élections. Il y a ceux qui ne disent rien et qui distribuent de l’argent. Il y a ceux qui portent une veste. Il y a ceux qui portent le col Mao. Il y a ceux qui portent agbada. Il y a ceux qui se mettent carrément en pagne. Mais c’est à leur niveau.

Tout ce que je sais, c’est que délabrement là, ce n’est pas bon. Démocratie, c’est mieux parce qu’ils nous ont dit que si tu bouffes un peu, tu laisses un autre bouffer un peu. Seulement, cinq ans là, c’est beaucoup. Voyez vous-même, nous sommes cinq millions de chairs dans ce pays. Si on laisse chacune bouffer cinq ans, il faudra vingt-cinq millions d’années pour que tout le monde ait la chance de bouffer. Cela veut dire que certains ne boufferont jamais ! Sans compter que nous avons des enfants et que nos enfants auront des enfants et que la seizième constitution nous autorise même à bouffer pendant dix ans.

Vous voyez maintenant, c’est à leur niveau ! Nous, on est là toujours. Si ça tombe, on prend. Mais, pendant les élections, on joue. On mise quoi ! ils deviennent nos chevaux PMU.

Cette conception de l’Etat aboutit à un individualisme forcené, à l’oisiveté et à la magouille, l’Etat étant considéré comme une manne à laquelle l’on ne peut accéder que par des intrigues. Et le symbole de Ghézo, « la jarre trouée » , remis au goût du jour par Soglo au début du Renouveau démocratique fonctionne comme un adjuvant.

En effet, pour Soglo comme pour Ghézo, le pays représente une jarre trouée et tous les fils du pays doivent boucher les trous de la jarre placée au-dessus d’eux. « Bouchez donc votre jarre ! Moi, c’est ce qui se trouve dedans qui m’intéresse !  » pensent intimement beaucoup de citoyens qui conçoivent mal qu’ils travaillent pour une entité qu’ils ne contrôlent pas. Cette attitude se décline jusqu’aux plus petites entreprises où un employé n’assume jamais sa tâche sans la présence menaçante du patron. Il arrive fréquemment que l’employé vole les éléments et outils de travail, paralysant ainsi l’entreprise sans que cela choque massivement. De même, c’est une chance si vous confiez votre véhicule à un garagiste et qu’il vous le retourne sans avoir dérobé une pièce. C’est une compétition à la tromperie et à l’abus où l’on regarde avec pitié celui qui veut demeurer honnête.

En un mot, je dirais que nous avons fait économie d’au moins une étape dans notre évolution sociopolitique et qu’il convient d’en tenir compte : nous n’avons jamais encore décidé de nous constituer en Etat, collectivement. Or, sans une telle décision, transparente, claire, sans aucune manipulation…, je veux dire sans une déclaration populaire d’indépendance, nous ne serons jamais suffisamment impliqués pour que des gouvernants, quels qu’ils soient, se sentent redevables à nous.

Tag(s) : #Politique Béninoise

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