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Hirst présente l'oeuvre la plus chère jamais produite à Londres

For the Love of God (Damien Hirst/Prudence Cuming Associates Ltd/Science Ltd and Jay Jopling/White Cube).

Pour entrer dans la galerie White Cube de Londres, le visiteur doit se procurer un ticket (gratuit) pour admirer, par groupe de trois ou quatre personnes maximum et en l'espace de deux minutes chronométrées par un agent de sécurité intransigeant, l'oeuvre d’art la plus onéreuse jamais produite.

Il s’agit d’un crâne du XVIIIe siècle auquel on a rajouté une dentition humaine et que l’on a agrémenté de 8600 diamants de petite taille et d’un diamant plus important, incrusté dans le front. Soit en tout 1106,18 carats. Cette œuvre, qui aurait pu surgir de l’imagination d’un scénariste pour le prochain James Bond, a coûté près de 20 millions de dollars à l’artiste anglais Damien Hirst, qui seul l’a financé.

Damien Hirst, chouchou du marché de l’art international et acteur central du renouveau de l’art contemporain anglais des années 90, gère une véritable entreprise de création artistique. Un artiste qu'on connaît autant pour ses sculptures, peintures, dessins et installations que pour le marketing qu’il orchestre lui-même pour chacune de ses expositions.

Il a ici tout conçu, depuis la façon dont les spectateurs voient le crâne (puisqu’en l’occurrence il s’agit d’un véritable spectacle) jusqu’au reste de l’exposition, qui occupe les deux espaces monumentaux de la galerie, dans le West End (Mason’s Yard) et dans l’est branché de Londres (Hoxton Square).

Cent vingt secondes riches en émotion

Le crâne, pièce centrale du dispositif, est exposé dans un espace séparé. Armé d’un ticket spécialement conçu et dessiné par l’artiste, le spectateur curieux y parvient après avoir franchi plusieurs contrôles de sécurité et laissé son sac a l’entrée.

"For the Love of God" ("Pour l’amour de Dieu"), se présente un peu, et peut-être de facon ironique, comme la huitième merveille du monde : le crâne "apparaît" au centre d’un espace completement sombre, éclairé de facon admirable et visible derrière une épaisse protection de verre.

En l’espace de cent vingt secondes, on traverse toute une série d’émotions, de l’éblouissement à l’agaçement, de l’admiration à l’incompréhension. Mille questions surgissent. S’agit-il d’un pied de nez au monde de l’art avec ses envolées quasi boursières, à une époque ou une toile de Rothko se vend quasiment a 54 millions d’euros?

S’agit-il, contre la fatuité d’une simple toile faite de matériaux de peu de valeur, d’exhiber un objet dont la valeur est presque éternelle et infinie, dans le temps et l’espace? Car, même si un diamant n’a de valeur que parce que nous lui en attribuons, qui oserait prétendre que ça ne vaut rien?

Pour autant, un crâne, même couvert de diamants, vaut-il plus que la vie? La vie est-elle éternelle jusque dans la mort? Hirst semble poursuivre ici son étude de la vie et de la mort, de leur aspect tout aussi miraculeux que fragile.

Cette pièce, admirable autant qu’obscène, n’est que l’aboutissement d’une oeuvre accompagnée,et même portée par la controverse. Malgré son prix de vente, 100 millions de dollars, cinq acheteurs potentiels -dont semble-t-il le chanteur George Michael- sont prêts à l’acquérir. Peut-on en conclure que plus aucun prix n’effraie dans un monde où il y a compétition pour acheter ce qu’il y a de plus cher?

Si les diamants sont certifiés "conflict free" (c’est-à-dire produits hors des zones de conflits en Afrique et donc ne finançant pas la guerre), on peut légitimement se demander pourquoi dépenser autant pour une œuvre dont la seule qualité est d’apparaître chère dans un monde ou les inégalités ne cessent de croître.

Animaux découpés et baignés dans le formol

Ce crâne est qualifié par certains de farce, et certains journalistes de la presse conservatrice anglaise y voient la fin de la carrière de Hirst, le reste de l’exposition propose une serie d’œuvres dans la lignée des travaux precedents de l’artiste et de son atelier. Hirst qui, comme un peintre classique, ne fait que dessiner des croquis et apporter une touche finale, confie la réalisation des ses pièces à de nombreux assistants.

 


Cliquer ici pour voir le diaporama en plein écran.

 

Ainsi, les deux étages des deux vastes espaces de White Cube, une galerie qui représente et expose les stars internationales de l’art (d'Andreas Gursky a Tracey Emin en passant par Jeff Wall) sont couverts de toiles, collages et animaux coupés, cloué et collés dans d’immenses coffres en verre et baignés dans le formol.

Soutenu par Saatchi et vainqueur du Turner Prize en 1995, Hirst est depuis longtemps connu pour ses animaux, en général de grande taille, coupés et placés dans du formol. Cette obsession de Hirst pour la science de la vie et la mort est tres présente ici, que ce soit avec un requin tranché en deux dans le sens de la longueur ("Death Explained", "La Mort expliquée"), un mouton ("Black Sheep", "Mouton noir") ou encore deux vaches dont le corps est coupé au niveau des pattes avant ("Love’s Paradox" , "Paradoxe de l’amour").

D'autres pièces "animalières" se penchent de façon provocatrice sur la mythologie chrétienne: moutons dépouillés et crucifiés dans "God Alone Knows" ("Dieu seul sait"), chèvres agenouillées en position de prière devant un squelette de nouveau-né en argent et en couveuse dans "The Adoration" (L’Adoration), uvache debout sur ses pattes arrière percée de dizaines de flèches dans "Saint Sébastien, Exquisite Pain" ("Saint Sébastien, douleur exquise").

En procédant ainsi, Hirst nous confronte avec ce que nous ne voyons pas, ou refusons de voir, dans notre vie quotidienne. Le visiteur se retrouve face à l’intérieur du corps des animaux, c’est-à-dire a l’intérieur de notre propre corps, de notre corps-machine et de notre corps-science.

Des images de cellules atteintes de maladies graves

Cette fascination du corps et de l’humain est manifeste aussi dans les toiles (à la précision quasi-photographique) représentant la naissance de son dernier enfant. Le surgissement de la vie par la mise au monde est mis en parallèle avec le phénomène de la maladie, dans des toiles de très grandes tailles sur fond rouge, composées à partir d’images agrandies de cellules atteintes par diverses formes de maladies graves, avec notamment de lames de rasoir, des cheveux, des bouts de verre et du vernis.

Ces images abstraites ne deviennent vraiment incommodes qu’à la lecture des titres: "Skin Cancer" ("Cancer de la peau"), "Salivary Gland Cancer" ("Cancer des glandes salivaires"), "Fungal Liver Infection" (Infection fongique du fois) ou encore "Prostate Blood Clot" (Caillot de sang dans la prostate).

Le systematisme de l’approche de Hirst dans son découpage très précis des maux humains et des corps animaux, tout comme ses étagères de pastilles pharmaceutiques ou d’espèces de poissons, constituent son originalité dans un monde de l’art souvent trop uniforme.

Ne cessant d’étonner, Hirst agace aussi par ses provocations constantes et par son marketing forcené. Qu’inventera-t-il pour faire suite au cràne incrusté de diamants de ‘In the Love for God’? Ira-t-il un jour jusqu'à exposer, pour l’amour et en l’honneur de Dieu, des êtres humains découpés et placés dans un bain de formol?

Beyond Belief, exposition de Damien Hirst à la galerie White Cube, 25-26 Mason's Yard, St. James's Londres SW1Y6BU (plan) et 48 Hoxton Square, Londres N1 6PB (plan) - Rens.: 00 44 (0) 20 7930 5373 - jusqu'au 7 juillet - Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h - Entrée gratuite.

Diane Gabrysiak et Anne Maniglier.

Tag(s) : #INEDITS

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