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Courrier international - n° 869 - 28 juin 2007
Amériques
ÉTATS-UNIS - Pourquoi le Pentagone lorgne sur l’Afrique
Alors que les Etats-Unis sont de plus en plus dépendants du pétrole africain, le ministère de la Défense a décidé de faire de ce continent l’une de ses priorités stratégiques. Et de renforcer sa présence sur le terrain
Le Pentagone redoute que les Etats-Unis ne soient de moins en moins à même de mener la guerre contre le terrorisme en Afrique ; il a donc décidé de réorganiser la structure globale de son commandement militaire. Cette décision, lourde de conséquences, revient à admettre que les Etats-Unis doivent redéfinir l’ensemble de leur politique militaire s’ils espèrent pouvoir conserver un certain contrôle sur l’Afrique pendant toute la durée de ce que l’ancien ministre de la Défense Donald Rumsfeld a baptisé la “longue guerre”.
Et ce, d’autant plus que le continent le plus négligé de la planète revêt une importance croissante dans la mesure où les groupes pétroliers occidentaux exploitent de plus en plus les abondantes réserves de la côte ouest de l’Afrique.
Aujourd’hui, le Pentagone dispose de cinq commandements opérationnels unifiés, qui couvrent le monde entier. Or l’Afrique est partagée entre trois d’entre eux. L’essentiel du continent, soit quarante-trois pays, est sous la responsabilité du Commandement européen (Eucom). Le reste est réparti entre le Commandement Pacifique et le Commandement centre (qui gère également les conflits en Irak et en Afghanistan). Le Pentagone travaille désormais à l’élaboration d’un commandement militaire unifié pour le continent africain, qui s’appellera “Africom”.

Deux priorités : le pétrole et la lutte contre le terrorisme

Le Pentagone espère avoir finalisé la structure et bouclé le budget d’Africom cette année. Le nouveau commandement devrait pouvoir être opérationnel et indépendant d’Eucom vers le milieu de 2008. “La rupture avec l’Europe aura lieu avant le 30 septembre 2008”, affirme le Pr Peter Pham, consultant spécialiste de l’Afrique auprès du Pentagone.
La nouvelle stratégie africaine de l’Amérique est le reflet de ses deux priorités au Moyen-Orient : le pétrole et la lutte contre le terrorisme. Pour l’instant, les Etats-Unis assoient leur stratégie sur l’Initiative de lutte antiterroriste transsaharienne, aux contours flous. Son but est d’interdire l’immense Sahel, une zone difficile à surveiller, aux réseaux terroristes. Mais, à en croire certains observateurs, les Etats-Unis, ne disposant pas d’une politique africaine cohérente et uniformisée, voient leurs efforts contrariés au Moyen-Orient. De source militaire américaine, un combattant étranger sur quatre en Irak vient d’Afrique, essentiellement d’Algérie et du Maroc. Les Etats-Unis s’inquiètent également de plus en plus de la “radicalisation” des musulmans d’Afrique, phénomène accentué par l’implantation de religieux extrémistes (souvent wahhabites) venus de la péninsule Arabique. “La menace terroriste a connu un véritable regain en Afrique l’an dernier”, assure Peter Pham.
Mais cette nouvelle orientation dans la lutte contre le terrorisme est rendue d’autant plus urgente par la dépendance croissante de l’Occident vis-à-vis du pétrole africain. En mars 2006, s’exprimant devant le Sénat, le général James Jones, alors chef d’état-major d’Eucom, assurait : “L’Afrique fournit actuellement plus de 15 % des importations de pétrole des Etats-Unis. Des explorations récentes effectuées dans la région du golfe de Guinée laissent envisager la présence de réserves qui pourraient représenter de 25 % à 35 % des importations américaines dans les dix ans à venir.”
En 2005, les Etats-Unis ont importé plus de pétrole du golfe de Guinée que d’Arabie Saoudite et du Koweït ; d’ici dix ans, ils importeront davantage de pétrole d’Afrique que de l’ensemble du Moyen-Orient. Les géants pétroliers comme ExxonMobil, Chevron, le français Total et les britanniques BP et Shell prévoient d’investir des dizaines de milliards de dollars en Afrique subsaharienne.

Un renforcement de la présence militaire américaine

Mais, bien que le golfe de Guinée soit l’une des rares régions du monde où la production pétrolière est vouée à augmenter de façon exponentielle dans un avenir proche, c’est aussi l’une des plus instables. Dans les trois grands pays producteurs de la région (le Nigeria, la Guinée-Equatoriale et l’Angola), la manne pétrolière n’a été pour beaucoup qu’une malédiction, enrichissant les élites aux dépens de populations appauvries. L’Angola est aujourd’hui le principal fournisseur de la Chine, et les Chinois, gourmands en pétrole comme toute l’Asie, couvent d’un regard envieux les réserves de l’ensemble de la région.
L’Afrique de l’Ouest court le risque de connaître le même sort que le delta du sud du Niger, d’où provient la majeure partie des 2,4 millions de barils produits quotidiennement au Nigeria. Depuis 2003, le delta est pour ainsi dire une zone de guerre, où des bandes rivales lourdement armées s’affrontent pour l’accès aux oléoducs, tout en réclamant leur part de pétrodollars. Le vol de pétrole coûte chaque année près de 4 milliards de dollars au Nigeria. Quant aux compagnies étrangères, elles ont dû ralentir leur production après des enlèvements perpétrés par les militants du delta. Les incertitudes de cet ordre contribuent à la flambée mondiale des prix.
La nouvelle politique africaine du Pentagone devrait comporter un volet humanitaire “substantiel”, ayant notamment pour objectif d’endiguer l’instabilité et la criminalité. Mais, en réalité, la Chine, en pleine ascension économique, est prête, de son côté, à proposer des milliards sous forme de prêts et de projets d’infrastructures à des taux défiant toute concurrence, pour s’assurer le contrôle de zones lucratives. Pour Nicholas Shaxson, auteur de Poisoned Wells : the Dirty Politics of African Oil [Puits empoisonnés : les sombres enjeux du pétrole africain], “Africom surgit dans le contexte d’un conflit montant avec la Chine à propos du pétrole”.
Africom se traduira par un net accroissement de la présence militaire américaine sur le continent. Actuellement, les Etats-Unis comptent 1 500 hommes déployés en Afrique, principalement à Djibouti. Mais ce chiffre pourrait doubler. Washington procède d’ores et déjà à des exercices navals au large du golfe de Guinée, notamment pour empêcher les insurgés du delta d’atteindre les plates-formes pétrolières. Le Pentagone prévoit en outre de muscler les capacités militaires des gouvernements africains afin que ceux-ci puissent se charger eux-mêmes de leurs dissidents, des unités américaines de “réaction rapide” étant disponibles en renfort si besoin est. Mais d’aucuns redoutent que les nombreux régimes autoritaires d’Afrique subsaharienne ne se servent de ces forces d’élite pour faire taire leurs opposants.
Le renforcement de la présence militaire américaine est déjà perceptible en Somalie, où, de concert avec l’Ethiopie, Washington a discrètement ouvert un nouveau front dans sa guerre contre le terrorisme. La cible : les islamistes basés dans le pays, qui, d’après les Américains, sont responsables des attentats de 1998 contre les ambassades des Etats-Unis au Kenya et en Tanzanie. Au début de l’année, des forces spéciales américaines y ont opéré des frappes aériennes contre des militants supposés d’Al-Qaida. D’après l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, des interrogateurs du FBI ont également été envoyés dans les prisons éthiopiennes, où des centaines de suspects sont détenus depuis l’invasion de la Somalie par les troupes d’Addis-Abeba, en décembre dernier.
Les risques liés à cette approche plus belliqueuse de la politique américaine en Afrique sont manifestes. “On court clairement le danger que les Etats-Unis soient considérés comme des exploiteurs impérialistes, prévient Shaxson. La présence militaire américaine va faire grincer des dents dans certains pays. Les Etats-Unis doivent se montrer prudents.”
Le Pentagone, lui, espère qu’Africom ouvrira une ère plus constructive pour la politique américaine dans la région, en rupture avec le passé. “Politiquement, l’Afrique est importante, et ce sera de plus en plus le cas dans les années à venir, insiste Pham. “Le tout est de savoir si Washington saura poursuivre son effort.”
Christopher Thompson
New Statesman
Tag(s) : #Politique Internationale

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