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Fonac : entre l’enclume de la vérité et le marteau de l’imposture

Ne nous voilons pas la face : un peuple pauvre dans sa majorité, dans un pays où le plus grand nombre ne mange pas à sa faim, où les besoins les plus élémentaires de santé ne sont pas satisfaits, un tel peuple ne peut que se montrer ultra sensible, et ceci jusqu’à l’hystérie, devant tout cas de corruption.

Dans le bimensuel catholique « La Croix du Bénin » N° 613 du 15 juillet 1994, l’ancien Président de la République, le Dr Emile-Derlin Zinsou a peint la corruption et en a souligné les conséquences pour un pays pauvre avec force, assez de force en tout cas pour que de milliers de pauvres en révolte se reconnaissent dans son propos (Citation) : « Il est inadmissible qu’au moment où nous avons besoin d’argent pour construire et développer le pays, aider les pauvres, les sans emploi, nettoyer les villes, redresser notre économie, etc. quelques uns puissent impunément se l’approprier de façon injuste ». (Fin de citation)

Voilà campé le contexte social, humain et psychologique dans lequel est intervenu le grand déballage du Front des organisations nationales contre la corruption (FONAC). Cet organisme vient, en effet, de mettre sur la place publique les résultats de ses investigations. Sont épinglées certaines entreprises soupçonnées de malversations, de mal gouvernance portant sur des sommes estimées à plusieurs milliards de nos francs. Il s’agit notamment de l’Office de gestion du stade de l’Amitié (OGESA), de la Société béninoise de l’Energie électrique (SBEE), de la Société nationale des Eaux du Bénin (SONEB).

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Au-delà des entreprises épinglées, ce sont des personnes, des personnalités, dont on estime la responsabilité engagée dans ces affaires, qui sont mises à l’index ; ce sont des noms de citoyens bien connus qui sont cités ; ce sont des visages que l’on a mis sur les fautes de gestion relevées. Nous ne sommes plus dans l’anonymat. A ce stade d’élaboration et de présentation des choses, l’idée de corruption, donc de faute, est accréditée. Une telle idée a été enfouie dans les consciences. De ce fait, les mis en cause ont été déjà jugés et condamnés par la plupart de leurs compatriotes.

Dans un contexte de pauvreté notamment, comme le nôtre, l’étalage de cas de corruption, comme vient de le faire la FONAC, servie en la circonstance par l’artillerie lourde des médias, a tôt fait de livrer en pâture, sinon à la vindicte populaire des gens à qui on doit pourtant reconnaître le droit de s’expliquer et de se défendre. En droit, la présomption d’innocence n’est pas une vaine prescription.

On doit savoir que c’est l’émotion qui domine, colore et oriente les réactions collectives d’un groupe humain que l’on remonte et dynamise ainsi dans son attente de casser du voleur, celui-là qu’il attend depuis toujours au tournant, contre lequel il nourrit une haine inextinguible, qu’il ne cesse d’accuser de tous les péchés, qu’il tient pour responsable de sa pauvreté, donc de ses malheurs.

Dans un contexte de pauvreté notamment, comme le nôtre, l’étalage des cas de corruption comme vient de le faire le FONAC, a tôt fait d’offrir gratuitement des moutons du sacrifice et facilement des boucs émissaires à une opinion publique déjà très remontée contre la corruption et qui n’attend que la toute première occasion pour en découdre avec toute personne accusée, à tort ou à raison, de corruption.

Dans un contexte déjà chauffé à blanc, où les esprits sont prêts à tout, on ne peut se permettre de livrer, de jeter dans le domaine public certaines informations sensibles, sans s’entourer de quelques précautions, sans connaître le climat dans lequel on le fait, sans comprendre l’état d’esprit des gens, sans appréhender les conséquences d’une initiative, forcément populaire, mais dont peut douter qu’elle soit sage et heureuse.

C’est très exactement la mécanique qui se déclanche, les réflexes qui sont à l’oeuvre dans les cas de vindicte populaire. « Olé ! Olé ! » « O voleur ! O voleur ! ». Voilà l’appel à la chasse à l’homme. Voilà l’appel au meurtre. Aucun des justiciers de circonstance, accourus de toutes parts, ne prend la peine de réfléchir, de peser et de soupeser sa responsabilité dans le lynchage sans pitié qui va se conclure par la mort d’un individu. Et dire que ceux qui ont choisi cette justice sommaire de la rue ne sont même pas sûrs que la victime soit effectivement coupable de ce pour lequel on a ainsi brutalement décidé de sa mise à mort ?

Le FONAC, que personne ne blâmera d’avoir remué la boue de la République, puisque telle est sa vocation, telle est sa raison d’être et telle est son utilité sociale, irait cependant vite en besogne s’il n’avait pas une lecture correcte et sans reproche du contexte ; s’il n’avait pas une claire conscience de ses limites dans son travail d’investigation, tout cas étant presque toujours d’une grande complexité ; s’il ne montrait pas assez de vigilance pour ne pas être victime d’une manipulation toujours possible.

Dans le cas où les résultats des enquêtes du Front ne seraient pas suffisants et laisseraient à l’erreur une certaine marge, même la plus petite, la plus étroite, cela suffit pour mettre à mal sa crédibilité. Dans le cas où les résultats des enquêtes du Front auraient la dureté et la solidité du béton armé, il restera toujours à trouver une bonne pédagogie communicationnelle pour les faire apprécier par l’opinion. Voilà qui place le FONAC entre l’enclume de la vérité et le marteau de l’imposture.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 29 juin 2007

Tag(s) : #Actualités Béninoises

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