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Bénin: Les boulangers de Cotonou roulent à perte


Fraternité (Cotonou)
 

 

Angelo Dossoumou

L'impact économique du délestage, qui dure depuis plus d'un an au Bénin, est insoupçonnable. Chez les boulangers, la vente du pain est difficile et la réalisation de bénéfices devient une équation à plusieurs inconnues.

Les boulangers de Cotonou, capitale économique du Bénin, ne savent plus où donner de la tête à cause du délestage. Le prix du gas-oil à la pompe ne cesse de grimper. Or, il faut du gas-oil pour faire tourner les groupes électrogènes qui fournissent l'énergie pour produire le pain. Les prix des intrants ont aussi augmenté. Fabriquer du pain devient un casse-tête chinois.

Toutefois, les boulangers vaquent à leurs occupations. A la boulangerie "Le Charbon bleu" de Avlékété Kondji dont les murs sont par endroits blanchis ou noircis par la farine de blé et la fumée et d'où se dégage une forte odeur de pain, l'enfourneur Raphaël Sossou, torse nu, et son coéquipier Damien Godobissi arrivent vers 22h comme à l'accoutumée. Ils travaillent jusqu'au lendemain à 15h. Deux sacs de farine de blé (50Kg chacun), améliorants, levure et eau froide sont disposés dans le pétrin. Après une demi-heure de pétrissage, la pâte obtenue est transférée sur une table où six personnes s'activent à malaxer, peser, découper et ranger des baguettes de pain sur des planches ou des chariots en attendant la cuisson. Celle-ci dure 15mn et se fait dans l'un des huit casiers du four indiquant une température de 253°C. A l'entrée de la boulangerie où des femmes revendeuses de pain rivalisent de gentillesse pour écouler leurs produits, un groupe électrogène de 33 Kva ronfle. Signe que le courant électrique, fourni par la Société béninoise d'énergie électrique (SBEE), n'est pas disponible cette nuit. Le délestage bat son plein à Cotonou. A l'intérieur, les ouvriers s'affairent. Ils travaillent à la chaîne.

Leurs efforts génèrent des baguettes de pain emportées au fur et à mesure par des revendeuses et autres distributeurs. C'est dans cette ambiance qu'apparaît le patron de la boulangerie, Fernand Kindéhoumè, aux environs de 23h. « Depuis le démarrage du délestage en mai 2006, affirme-t-il je n'ai presque plus le temps de m'occuper d'autre chose. Il faut s'assurer que le gas-oil est assez suffisant. Ma facture d'électricité s'élevait à 200 000 Fcfa et il n'a guère diminué avec le délestage. » Le boulanger doit prévoir 50 litres de gas-oil par jour au moins 22 000 Fcfa pour faire tourner le groupe électrogène et le four. A cela, s'ajoutent les frais d'entretien, estimés à quelque 40 000 Fcfa par moi.

Grognes en perspective

« La situation est préoccupante », souligne le gérant de la Boulangerie St Daniel. Le prix de la farine de blé aussi a gonflé, passant de 15 000 à 16 000 Fcfa. « Les améliorants et les levures coûtent de plus en plus cher et avec ça, il faut faire face aux salaires des ouvriers, aux impôts, aux taxes à la mairie, aux factures d'électricité et d'eau et à diverses autres menues dépenses », se résigne le gérant de St Daniel.

La crise énergétique actuelle, comparable à celle qu'a connu le pays en 1998, n'épargne pas les revendeuses. Elles ne souhaitent pas une augmentation du prix du pain. Nadia, une revendeuse traînant une trentaine de baguettes de pain nouvellement acquises, réfléchit à haute voix : « Nous achetons le pain à 90 Fcfa, et nous le revendons à 110 Fcfa. Ce n'est déjà pas facile de l'écouler à ce prix. Nous sommes par moments obligées de le brader à des prix plus bas, notamment quand il n'est pas vendu le jour où il est sorti du four. Si le prix du pain monte, les populations vont grogner ».

 

Les consommateurs ont eux aussi leurs opinions. Justin, professeur de comptabilité, note que les charges des boulangers ont augmenté, mais que paradoxalement, le prix du pain n'a pas varié. Cela ne lui paraît pas normal. Il propose que le gouvernement ajuste les impôts et les taxes pour soulager les boulangers. Le président de la Ligue pour la défense des consommateurs du Bénin (Ldcb), Romain Houéhou, trouve « le cas des boulangers ne doit pas être traité de façon isolée. Tous les secteurs de la vie économique sont frappés par le délestage. Il est donc temps que les boulangers s'équipent et disposent de groupes électrogènes insonorisés, car, ils font des affaires. » Il pense que « l'Etat ne saurait dédommager les boulangers seuls au risque de mécontenter les autres opérateurs économiques ».

Les fonctionnaires du Ministère de l'industrie et du commerce (Mic) disent être conscients des difficultés des boulangers. « Mais, affirme un cadre qui requiert l'anonymat, il est impossible de régler au cas par cas les problèmes des opérateurs économiques affectés par le délestage. Il faut avoir plutôt une vision globale des problèmes et envisager des solutions qui prennent en compte tous les secteurs. »

En attendant, le pain continue de nourrir au quotidien des millions de Béninois aux dépens des boulangers. « Pour un aliment aussi indispensable, l'Etat doit réagir promptement. Le pain, c'est d'abord l'aliment du pauvre et ensuite de tout le monde. Normalement, nous devons le céder à un prix plus élevé que les 90 Fcfa que nous pratiquons actuellement ». Fernand espère que cet appel qu'il lance ne tombera pas dans des oreilles de sourd.

Tag(s) : #Politique Béninoise

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