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L’entrée explosive de la Chine en Afrique


Depuis l’époque coloniale, l'Occident a toujours cru devoir revendiquer une mainmise exclusive sur l’Afrique sub-saharienne. Les longues luttes entreprises pour mettre fin au colonialisme et à l'apartheid n'ont pas changé cet état d’esprit. Même indépendants, les pays de la région sont demeurés otages des occidentaux à travers une combinaison d’accords qui se sont révélés spécieux à l’application, de restrictions d’accès à leurs marchés, de manipulations politiques et d’interventions militaires, d’interdiction de lever des fonds sur les marchés financiers internationaux, savourant ainsi l’accoutumance à l’aide et une montagne d'accumulation de dettes relatives à des projets et programmes qui n’étaient ni économiquement viables, ni financièrement justif iés.

L’on constate que ce rapport de force jusqu’ici favorable aux occidentaux est maintenant en train d’être mis en mal par l’entrée tonitruante de la Chine dans l’arène africaine. En l’espace d’une décennie, la Chine a modifié l'équilibre des forces en Afrique. Elle y est parvenue en investissant des milliards de dollars dans les secteurs du pétrole, des mines, des transports, de l'électricité et des télécommunications, ainsi que dans différentes infrastructures. Rien qu'en 2004, sur un total de 15 milliards de dollars des investissements directs dont a bénéficié l’Afrique, la part de la Chine s'est élevée à 900 millions de dollars.
 
Elle a également déboursé environ 2,3 milliards de dollars pour acquérir une participation à hauteur de 45 % dans l'un des champs pétroliers offshore du Nigeria, et investira 2,25 milliards pour développer des réserves. L'Angola qui exporte 40 % de sa production de pétrole vers la Chine, a bénéficié d'un prêt de 2 milliards de dollars en échange d'un contrat prévoyant la livraison quotidienne de 10 000 barils de pétrole. Le Soudan, qui fournit 7 % des importations pétrolières de la Chine, bénéficie de la plus grande part des investissements chinois. La China National Petroleum Corporation détient 40 % des parts de la Greater Nile Petroleum Company, et a investi 3 milliards de dollars dans la construction d'une raffinerie et d'un pipeline. Quelque 4 000 soldats de l'Armée populaire de libération sont déployés au sud du Soudan pour protéger le pipeline.
 
La Chine, voyant aussi dans l’industrie du voyage et du tourisme, secteur au potentiel énorme en termes de génération de revenus, de création d’emplois et de soulagement de la pauvreté des masses, n’est pas demeurée en reste. Ainsi a-t-elle entamé dans ce domaine un programme de coopération avec les gouvernements africains pour le développement de ce secteur en encourageant l’investissement dans l’éducation, la culture et le développement des capacités existantes. Cette collaboration a déjà commencé à générer des dividendes sous la forme d’une implication grandissante de la Chine dans le secteur du transport : construction de routes, de chemins de fer, de ports et d’aéroports.
 
Les données concernant les échanges commerciaux traduisent également l’influence croissante de la Chine en Afrique. Les échanges sino-africains ont été multipliés par sept dans les années 1990. Ils ont doublé entre 2000 et 2003, atteignant 18,5 milliards de dollars. En 2005, ils ont approché les 40 milliards de dollars et ont été de l’ordre de 60 milliards de dollars en 2006. Les échanges commerciaux et les investissements chinois ont favorisé la croissance économique du continent qui a atteint le taux record de 5,2 % en 2005. De surcroît, la Chine a annulé 10 milliards de dollars de dettes bilatérales. A ce jour, elle a accordé le statut commercial de nation la plus favorisée à 41 Etats africains et a exonéré de droits de douanes 190 produits en provenance des 28 nations les moins développées du globe, dont la majorité sont des produits de provenance africaine.
 
Depuis les années 1960, plus de 15 000 médecins chinois ont exercé leur profession dans 47 pays africains traitant environ 180 millions de patients. La Chine accorde également l’hospitalité à des milliers de travailleurs et d’étudiants dans ses universités et ses centres de formation. En 2004, elle a contribué à hauteur de 1 500 soldats aux forces de maintien de la paix des Nations unies opérant en Afrique, notamment au Liberia et en République démocratique du Congo. De surcroît, Pékin a élargi sa coopération aux domaines militaires. C’est le cas avec l’Ethiopie, le Liberia, le Nigeria et le Soudan.
 
Le rapprochement sino-africain n’a malheureusement pas que des cotés idylliques. A cet égard, trois préoccupations plutôt inquiétantes sont à relever.
 
La première concerne les déficits démocratiques et le non respect des droits de l’homme observé en Chine et dans nombre de pays africains.
 
La seconde tient au fait que certains pays africains sont devenus des acheteurs boulimiques d'armes et d'équipements militaires chinois. Dans un continent aussi instable que l’Afrique, saturé de matériel de guerre et ensanglanté par des conflits à répétition, l'arrivée d'armes supplémentaires n'est pas ce qu’il y a de plus souhaitable. Mais, comme l'a dit le ministre des Affaires étrangères chinois, Zhou Wenzhong, ‘les affaires sont les affaires et la Chine ne mêle pas les affaires et la politique’. C’est sur la base de ce credo qu’elle a vendu des armes aussi bien à l’Ethiopie qu’à l’Erythrée durant la guerre frontalière qui a opposé ces deux pays entre 1998 et 2000, pour un coût total estimé à 1 milliard de dollars. Elle vend également, comme déjà mentionné, des armes au gouvernement du Soudan dont une fraction de la population issue d’Arabes et d’esclaves noirs, s’identifie aux Arabes en reniant sa négritude et en commettant sans état d’âme un génocide à l’encontre de leurs citoyens noirs du Darfour, sous la houlette de la classe dirigeante arabe au sein du gouvernement. Sur ce point, force est de constater qu’en raison de ses très importants intérêts dans le secteur pétrolier soudanais, la Chine a allégrement transgressé le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats prôné par elle.
 
La troisième concerne l’un des traits prédominants du caractère chinois. Fiers à juste titre de leur histoire et de leur culture multi-millénaire, les Chinois tendent à vivre en autarcie partout où ils s’implantent. De ce fait, ils ont pu être de mépris ou de racisme à l’égard des populations au sein desquelles ils vivent. Entrepreneurs hors-pair, ils ont été les vrais architectes du développement des pays du sud-est asiatique. En 1998, bien que ne représentant que 3 % de la population de l’Indonésie, la minorité chinoise n’en contrôlait pas moins 70 % du secteur privé indonésien. Leur organisation de vie qui a des relents d’apartheid, combinée à leurs succès, en ont fait la cible de la vindicte populaire dans quasiment tous les pays de la région. La démission en mai 1998 du président de l’Indonésie Suharto fut, par exemple, accompagnée d’une éruption de violence à l’encontre des Chinois.Il reste, malgré tout, que la Chine est devenue la grande puissance que nous connaissons aujourd’hui et qu’elle n’aurait jamais cessé d’être si elle ne s’était volontairement confinée dans un isolement qui, selon une croyance ancestrale, était censé la prémunir contre les mauvaises influences des autres peuples du monde, ce qui a pu la conforter dans l’idée qu’elle se fait de sa supériorité. Maintenant qu’elle s’est ouverte au monde et pour une meilleure coopération sino-africaine bénéfique à tous, il serait hautement indiqué que les Africains, de concert avec les Chinois, agissent pour surmonter les handicaps qui font l’objet de nos préoccupations décrites plus haut et qui risquent, si l’on n'y prend garde, de compromettre le bel élan prométhéen que la Chine a amorcé en Afrique, mais qui ne laisse pas de nous inspirer à la fois crainte et admiration.  
 
Sanou MBAYE Economiste sénégalais
Ancien haut fonctionnaire de la Banque africaine de développement
Tag(s) : #Politique Africaine

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