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CRISE ETAT ET OPÉRATEURS DU GSM : Graves conséquences d’une libéralisation chaotique  
     
 
L’Etat a pris ses responsabilités, en toute connaissance de cause, en suspendant les Opérateurs GSM Areeba et Moov. Mais il est à noter que cette décision a eu comme un effet de traumatisme dans l’opinion, car elle a touché à des aspects profondément sociaux : la fin d’activités génératrices de revenus pour de milliers de jeunes chômeurs, souvent des chefs de famille ou des jeunes filles qui gagnent ainsi leur vie honnêtement, sans aller grossir le rang de la prostitution déguisée. S’il est vrai que la décision a pour but de moraliser ce secteur, il n’en crée pas moins des effets économiques et sociaux désastreux qu’il faudra vite endiguer. Mais au-delà, le débat est plus que profond.
 
     
 
Date de publication : 16-07-2007
Auteur(s) / source : Léon Brathier
 
     
 

   Le vendredi dernier, c’est avec grise mine et tristesse que beaucoup de ces jeunes filles et jeunes gens qui avaient pris les cabines téléphoniques comme activité de gagne-pain face au chômage, se sont retrouvés en quelques heures dans leur situation antérieure : celle de l’oisiveté et de manque de travail. Pour beaucoup d’entre eux, ce vendredi 13 (le 13 étant un chiffre funeste selon les superstitieux) aura été celui d’une véritable apoplexie. Tout le pays était sous le choc parce qu’il venait de renouer avec la réalité : celui d’un Etat qui n’existait que sur des fondations précaires. Peu de choses solides et orthodoxes auront donc été faites par les cadres et la classe politique du Bénin pendant ces dix dernières années. On le savait déjà, mais il a fallu l’électrochoc. L’homme de la rue, touché directement par les conséquences d’une suspension, ayant pour but de corriger une gabégie de décideurs politico-administratifs, mesure toute l’ampleur des dysfonctionnements sur lesquels sont fondés plusieurs chantiers dont l’Etat a eu la responsabilité ces dix dernières années.

             Le peuple trinque

   Et c’est le peuple qui trinque du dîner de gala de ceux qui ont dirigé et continuent de le faire, le Bénin pendant cette décennie de combinaisons tortueuses et d’arrangements économiques anormaux. On n’exagèrerait pas en affirmant que tous les ingrédients qui font les républiques bananières sont donc réunis, en un héritage explosif, enfoui dans le système social et économique, comme une poudrière. Si les Béninois n’avaient pas un fond pacifique, ils auraient réagi comme des désespérés à cette décision de suspension qui les lèse. Eux qui devront être sacrifiés sur l’autel des gabégies d’hier, qu’une classe politique au pouvoir n’a pu combattre, pour des raisons de partage des fruits d’une prospérité en trompe oeil, n’ayant profité en gros qu’aux décideurs politiques, et en miettes au reste de la société, obligé de tendre la main à cette obole pour survivre. Les cabines téléphoniques qui ont fleuri particulièrement à Cotonou sont ainsi l’illustration de ce « petit cadeau » utile fait au petit peuple au chômage, par les géants du Gsm occupant ainsi l’espace délaissé par l’impuissance de l’Etat face aux réponses efficaces à donner à la précarité sociale surtout chez les jeunes.. Il en a été de même de la vente illicite de l’essence kpayo. La seule différence avec les cabines téléphoniques informelles, réside dans la puissance des lobbies locaux qui gèrent le secteur du kpayo. Un vivier électoral qu’aucun régime ne peut aujourd’hui vouer aux gémonies. Quoique toute cette jeunesse, qui vit de la téléphonie mobile, constitue déjà, une houle de fond qu’il ne faudrait pas négliger. La problématique se résume donc à une importante interrogation. Tous ces consommateurs et tous ces jeunes abusés, qui ont trouvé dans ses dysfonctionnements des petites voies de sortie de la précarité et du chômage, devra-t-on les retourner désabusés à l’oisiveté et à la délinquance économique et sexuelle ? La question est brutale peut-être même excessive au goût de certains décideurs, mais il fallait la poser, pour se saisir de ce choc afin de mieux organiser l’avenir.

   Le vrai débat sur ce qui est arrivé devrait se faire donc. C’est une question de responsabilité historique de mal gouvernance, d’un héritage pesant que tous les Béninois devront partager, mais pas au même degré d’implication. Si de gros opérateurs Gsm connus en Afrique et dans le monde ont pu s’installer et imposer leur loi depuis des années, c’est parce que les cadres ont été habitués à saborder des entreprises publiques pour faciliter leur bradage au privé. L’objectif premier d’installation de toutes ces sociétés n’était-il pas, en sous main, de dépecer l’office public de télécommunication et de vendre ses dépouilles au plus offrant dans des opérations où des privés associés à des compatriotes pouvaient imposer leur loi, comme étant des patriotes « sauveurs » des télécommunications publiques, viciées elles-mêmes par les mauvaises pratiques des agents, les mauvaises pratiques et les mauvaises gestions des dirigeants qui ont mis l’Opt en difficultés durables ?

   On se doit de reconnaître que dans toute situation de libéralisation de secteur économique , il y a toujours ce type ce vampirisme qui pousse tous les acteurs,  cadres, vendeurs au nom de l’Etat et les acheteurs qui adorent la surenchère du bradage, à perdre tout le sens de protection de l’intérêt national. Les acheteurs ne faisant pas la charité sont toujours tout aussi agressifs, et persuasifs sinon dissuasifs. Tout cela s’ajoutant au reste, l’appât du gain dressé par les vautours du rachat, embrouille et piége même les intelligences les plus fines habituellement. Il suffit que l’environnement administratif et politique ne soit pas assez dissuasif pour doper les scrupules et que la complaisance politique autorise tout raccourci. Qu’importe la nature du chat, l’essentiel c’est qu’il attrape la souris ! La vérité c’est que cet environnement a prévalu ces dix dernières années. Même si le premier magistrat du pays était prêt, les moeurs politiques et administratives n’étaient pas prêtes. Le peuple en trinque aujourd’hui.

         Ce qui a permis l’abus de position dominante

   Toute honnêteté envers le peuple voudrait, par conséquent, qu’une commission parlementaire se penche sur ce dossier des Gsm, pour situer les responsabilités dans la création de toutes ces sociétés. Quels sont les montages financiers et techniques de ses sociétés dès le départ et comment ont-elles évolué? Quelles sont les responsabilités de leur évolution dans la situation de dysfonctionnement ? Quelle est la part de responsabilité des ministres de tutelle et des cadres dans l’évolution de ce dossier? Autant de questions qui pourraient orienter la représentation nationale vers la mise en place d’instruments légaux pour mieux cerner les opérations de libéralisation des secteurs économiques gérés encore par les entreprises publiques. Le parlement se doit d’écouter tous les ministres de la communication qui se sont succédés, les cadres qui ont travaillé sur les dossiers de projet de privatisation du secteur Télécom et son ouverture aux opérateurs privés en téléphonie mobile comme fixe. Savoir comment et dans quelles conditions on en est arrivé au lent démantèlement des télécommunications au profit de privés installés sur des fondations peu orthodoxes. Est-ce le fruit d’une incompétence face à un secteur en évolution ou simplement l’installation d’un système rodé de malversations ? Si les Béninois devraient payer le prix de sacrifices dus à la mal gouvernance d’hier, il faut qu’ils en connaissent les responsables et leur motivation.

    De toutes les façons, tous ces grands groupes qui se muent en de pieuvres géantes pour créer des sortes de cartels qui imposent leurs diktats économiques aux gouvernements ne sont pas à leur premier conflit avec les Etats qui eux, ont le devoir de défendre l’intérêt des citoyens, mettre l’humain au centre du souci économique. Autant le contentieux Etat et opérateurs Moov et Areeba fait beaucoup de bruit au Bénin parce que ces opérateurs sont en mutation incontrôlable dans leur structure, autant leur offensive pour étendre leurs activités dans le secteur de la communication au-delà de ce que l’Etat croit devoir leur accorder pour éviter qu’il prennent en otages tout un secteur, suscite des réactions ailleurs qu’au Bénin.

   La situation de crise que le Bénin traverse est quasiment identique à celle provoquée, il y a quelques années au Cameroun avec Mtn. Au centre de ce contentieux, Mtn aurait voulu contourner l’Etat pour prendre pied dans l’accès internet en rachetant une société qui s’en occupait dans le pays. L’agence de régulation, que la société prétend avoir donné l’accord de rachat d’une société d’accès internet qui permettait à Mtn de prendre pied dans cette branche, hors des limites de la licence qui lui a été accordée, se rétracte. La polémique a été intense entre l’agence de régulation et l’opérateur Gsm au point que l’intervention de l’autorité politique a fait reculer l’opérateur. Les mêmes causes pouvant provoquer les mêmes effets, ce dossier doit être traité avec circonspection. L’Etat et les Gsm doivent régler ce contentieux dans l’intérêt de cette multitude qui subit les préjudices de ce mauvais contrat et de cette mal gouvernance du passé.

       Moraliser la libéralisation du patrimoine public

Certes on se doit de reconnaître que les investisseurs ont besoin d’un environnement rassurant pour s’installer et prospérer. Certaines interventions dans les médias pour soutenir l’organe de régulation des télécommunications du Bénin dans cette crise, ont parfois pris des allures jacobines qui étaient loin de donner une image sereine du combat que mène le gouvernement pour faire respecter les règles élémentaires qu’un pays se doit d’imposer pour ne pas livrer tout un secteur de son économie, pieds et mains liés et à n’importe quel prix, à une multinationale fut-elle constituée également de capitaux nationaux. Seul l’Etat est encore dans l’obligation absolue de contribuer au bonheur des citoyens, de leur créer des biens et des services essentiels qui soient abordables, de leur donner la possibilité d’opérer librement dans tout secteur de l’économie, sans être écrasés par des mastodontes qui pourraient user de leur position dominante pour liquider à la longue les Pme du secteur, si on ne limitait par les expansions tentaculaires.

   Cette question d’expansion des multinationales, les conditions dans lesquelles elles s’installent et opèrent doivent pourvoir être traitées non plus seulement au niveau des Etats mais aussi dans les instances sous régionale comme la Cedeao, l’Uemoa, les autres structures d’intégration économiques du continent, la commission de l’Union africaine. Les multinationales n’ayant pas de frontière et donc tentées par l’imposition de pratiques trop orientées vers le grand profit au détriment des retombées locales, il importe qu’à un haut niveau de décision, les Etats du continent s’entendent pour avoir des normes communes qui permettent à la fois de faciliter les investissements lourds de ces opérateurs, en plaçant les pressions fiscales et administratives dans des limites raisonnables, mais en contrepartie en obtenant toujours des multinationales qu’elles garantissent des retombées acceptables pour les pays en matière de prix au consommateur, de création d’emplois, de respect des obligations fiscales, contractuelles et légales qui régissent les activités secteur par secteur. Ni faire une politique du quasi retour au monopole du parapublic avec les risques d’échec que cela comporte ni justifier la libéralisation par un démantèlement systématique de tous les secteurs stratégiques en les bradant à n’importe quel prix et à n’importe quelle condition, avec la collusion des cadres et de la politique. Ce devrait-être désormais le leitmotiv de l’Etat.

Tag(s) : #Politique Béninoise