Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

 

Suspension de réseaux Gsm au Bénin : La responsabilité de Bénin Télécoms S.A.
(Le Matinal 23/07/2007)


Il est de notoriété publique que la société Bénin Télécoms (ex Opt) a cumulé, au cours des quinze dernières années, de lourdes dettes évaluées à plus de 160 milliards de Fcfa à ce jour alors que, dans la plupart des pays du monde, les opérateurs historiques généraient des « cash flow » colossaux. Ces erreurs de gestion et cette impasse dans laquelle la société a été conduite est aujourd’hui une grande mesure à la base de la crise des Télécoms au Bénin. ...

Pourquoi cette faillite ?
Elle s’explique avant tout par une gestion aussi mauvaise que peu professionnelle.

Les cadres dirigeant l’entreprise, dont certains siègent aujourd’hui au sein de l’Autorité Transitoire de Régulation, se sont détournés des objectifs de développement de la société dont ils avaient la charge, au profit de leurs intérêts personnels. Certes, la gestion a été mauvaise au niveau de l’exploitation des ressources humaines (non recrutement, absence de formation continue, etc.). Mais ceci n’explique que l’immobilisme de Bénin Télécoms, pas son gouffre financier. Manifestement, les énormes pertes ayant abouti à la dette de 160 milliards de FCfa évoquée plus haut, ont deux sources principales : des investissements détournés de leur sens et les non facturations d’appels internationaux. En ce qui concerne les investissements, il s’agit de la signature de nombreux contrats peu favorables ou peu profitables à Bénin Télécoms ou d’investissements dans de multiples équipements télécoms très largement surfacturés et qui, parfois, n’ont même jamais été déployés. Mais, compte tenu de la faiblesse des investissements réalisés par Opt/Bénin Télécoms, attestée par sa taille lilliputienne pour un opérateur historique, ce n’est pas, et de loin, la source principale des pertes de l’entité publique. La question de la facturation du trafic international demeure ésotérique pour les non initiés, alors que les opportunités de fraudes et de malversations sont nombreuses, non pas bien sûr auprès des abonnés directs au téléphone fixe (particuliers et entreprises), mais auprès des entreprises locales ou internationales de télécommunications, partenaires professionnels de Bénin Télécoms, tels que :
Les opérateurs Gsm locaux
Les distributeurs de cartes téléphoniques
Les fournisseurs d’accès indirects ou de services
Les opérateurs internationaux (étrangers) Bien entendu, parmi ces partenaires, la plupart sont parfaitement honnêtes, mais quelques uns n’ont pas hésité à devenir les complices des cadres de Bénin Télécoms, qui ont fait en sorte que le trafic passant par cette dernière en provenance de partenaires ciblés, ne soit pas comptabilisé ou, au contraire, le soit1.

Comment comprendre que l’opérateur téléphonique public soit incapable d’identifier, en amont, d’où provenaient ces trafics non imputés ?

Cela s’explique par la non appropriation, par Bénin Télécoms, des outils de facturation (« billing system » en jargon télécom), capables de lui permettre de gérer et de facturer en conséquence, les partenaires utilisant sa plate-forme, pour les terminaisons d’appels de toutes natures et ce, bien que le premier métier d’un opérateur télécoms soit de contrôler sa plate forme en gérant (mesurant) les flux entrant et sortant. Cette invraisemblable carence technique (il s’agit d’équipements coûtant moins de 500 millions de FCFA alors que les pertes annuelles résultant de la sous facturation des opérateurs internationaux s’élèveraient à 12 milliards de FCFA) ne peut s’expliquer que par la volonté délibérée des cadres de Bénin Télécoms qu’il en soit ainsi, pour s’enrichir frauduleusement.

Les objectifs de Bénin Télécoms
Le Gouvernement du Changement, en prenant fonction, s’est trouvé face à une situation ahurissante en ce qui concerne l’opérateur public de télécoms, lequel, contrôlant le réseau « cuivre », l’arborescence de la fibre optique, etc., aurait dû être « une vache à lait financière ». Or, l’on s’est retrouvé devant le gouffre évoqué plus haut, grossissant, chaque mois, de 2 milliards de FCFA supplémentaires. Les autorités, plutôt que d’entreprendre la lourde tâche de redresser méthodiquement Bénin Télécoms, en pourchassant les prévaricateurs, en recyclant le personnel, en embauchant des ingénieurs formés aux dernières technologies, etc., a préféré les bonnes vieilles méthodes marxiste-léninistes de retour au monopole et à la contrainte.

Cette stratégie s’est articulée autour de deux axes.
Le premier vise à faire du « cash » très vite. Il s’agit donc d’augmenter, en dehors de toutes règles de droit, le coût des licences des opérateurs de GSM (ciblant plus particulièrement les opérateurs étrangers Télécel et Spacetel opérant sous les marques Moov et Mtn ex Areeba) en prenant pour référence un pays comme la Côte d1voire dont le PIB est au moins trois fois celui du Bénin, voire le Nigeria ou le Maroc ; on néglige également le fait que tous les autres pays accordent des exonérations fiscales et douanières importantes qui, n’existant pas au Bénin, ont assuré à l’Etat de très importantes rentrées en droits de douane (à défaut d’impôts sur les bénéfices, puisque les opérateurs GSM béninois sont déficitaires sur la durée)2. Le second axe consiste à concentrer tout le trafic entre opérateurs locaux et tout le trafic international sur la plate forme de Bénin Télécoms. En ce qui concerne le trafic international, ceci permet de s’adresser à des opérateurs internationaux de second choix moins coûteux, tout en maintenant au même niveau les tarifs appliqués aux abonnés ; bien entendu, la conséquence est non seulement une dégradation du service, mais aussi une gène pour les opérateurs privés de Gsm qui donnent finalement à leurs abonnés une mauvaise qualité de service à leur corps défendant et sont empêchés d’aller rechercher eux même les meilleurs rapports qualité/prix à (’international. La même remarque s’applique aux appels entre opérateurs : Bénin Télécoms ne fait que prélever sa dîme tout en rendant le trafic aléatoire du fait de ses insuffisances techniques.


Les conséquences

Bien entendu, cette politique n’est pas sans conséquences néfastes pour les télécoms béninoises et l’économie en général.

A. à court terme
Les communications télécoms au Bénin sont sacrifiées à la politique ci-dessus évoquée et sont devenues totalement aléatoires. Il est clair que Bénin Télécoms n’a pas les moyens humains et matériels d’acheminer correctement le trafic (inter opérateur et international) dont il s’est fait attribuer le monopole par l’Etat. 2 Sur la base d’un Pib béninois représentant le tiers du Pib de la Côte d’Ivoire (voir annexe), le coût d’une licence pour 10 ans au Bénin devrait être de 7 milliards de Fcfa ; si l’on considère qu’un opérateur Gsm béninois a payé en 5 ans, 10 milliards de FCFA de droits de douane dont son homologue ivoirien est exonéré, cela ramènerait le coût (normal) d’une licence au Bénin à -3 milliards de FCFA, c’est à dire une subvention à l’installation donnée par l’Etat béninois aux opérateurs pour qu’ils s’installent ! Par ailleurs, il faut savoir que Bénin Télécoml a demandé aux opérateurs privés l’acheminement de tous leurs appels inter opérateurs ou internationaux, par sa plate forme Alcatel. Or, à ce jour, cette plate forme, qui est au cœur du scandale Opt/Titan n’est pas, pour d’obscures raisons, sous contrat de maintenance, laissant l’ensemble des abonnés, particuliers comme entreprises, à la merci d’une défaillance de cet équipement. Par ailleurs, faute de disponibilité de cartes d’extension, cette plate forme n’aurait pas la capacité d’absorber un trafic supplémentaire conséquent, ni de répondre aux besoins d’acheminement des partenaires. Il est à noter que lorsqu’on parle des clients des opérateurs privés, on parle de pratiquement 90% des abonnés téléphoniques : sur 1.350.000 abonnés téléphonique, Bénin Télécoms en compte moins de 150.000 (environ 70.000 clients du fixe et 70.000 clients de Libercom) ; les opérateurs privés se partagent donc environ 1.200.000 clients abonnés.

B. à moyen terme
Les chiffres ci-dessus montrent bien que c’est le secteur privé qui a été le seul acteur du développement de la téléphonie moderne au Bénin. Il est clair qu’il ne pouvait en être autrement avec une société nationale qui, au plan technique, n’a pratiquement pas recruté d’ingénieurs depuis 1987, et qui, au plan financier, a été systématiquement pillée par ses cadres. Or, rien n’a été fait pour assainir la société, à l’exception du recrutement récent de quelques cadres de direction et de l’incrimination de deux dirigeants de haut niveau. Dans ces conditions, il est difficile de croire qu’il soit possible d’atteindre les objectifs du Plan-Tic du Gouvernement. Le futur numérique du Bénin est enterré à cause d’une société nationale aux abois qui a décidé de vivre d’expédients au lieu de se réformer en profondeur.

C. à long terme
Bien évidemment, le fait que désormais Internet, le cellulaire et le fixe soient de très mauvaise qualité au Bénin et que le. pays va prendre un retard de plus en plus grand par rapport aux avancées technologiques dans les Tic, rendra de moins en moins attractif un pays déjà frappé, en ce qui concerne la distribution d’électricité, par des délestages récurrents. Par ailleurs, la remise en cause de conventions signées par l’Etat, pour 10 ans non renégociations, fait dorénavant du Bénin un risque juridique majeur pour tout investisseur existant ou potentiel. Mais le pire est le caractère quasiment haineux et xénophobe de la véritable campagne d’opinion déclenchée par le Gouvernement à l’encontre des opérateurs (sud-africains et ivoiriens) de Gsm, pour les contraindre à passer par ses nouvelles conditions. On ne peut pas à la fois parler de « guerre de libération économique » et appeler les investisseurs du monde entier à s’installer au Bénin.


Recommandations

A Bénin Télécoms
Il est urgent que Bénin Télécoms acquière un « Billing System » parfaitement intégré dans son réseau afin de pouvoir contrôler son trafic. C’est un investissement d’un demi milliard de Fcfa environ qui lui permettrait d’augmenter ses revenus en supprimant des pertes du genre « péruvien ». L’obtention de meilleurs résultats d’exploitation implique un meilleur contrôle de son trafic en général, une meilleure ingénierie de son réseau et, par conséquent, le recrutement d’une centaine d’ingénieurs hautement qualifiés en Ntics et responsabilisés. Bien entendu, il convient que Bénin Télécoms procède, de toute urgence, à un audit permettant d’évaluer les compétences techniques de son personnel et de rechercher les auteurs des détournements. Après quoi, il est urgent de trouver un partenaire technique international capable de proposer un plan de développement, à qui l’on garantirait une place au capital, une fois la société redressée.

B Les opérateurs privés
II faut terminer la guerre stérile qui est faite aux opérateurs étrangers de Gsm. Elle repose sur une évaluation totalement erronée de la réalité qui va jusqu’à confondre chiffre d’affaires et profits3. Dans la réalité, le marché béninois n’est pas rentable pour ces opérateurs, du fait du trop faible coût des communications et de l’absence de tout avantage fiscal. Le Bénin devrait plutôt décorer leurs dirigeants d’avoir suppléé les carences de Bénin Télécoms et injecté des dizaines de milliards de Cfa dans l’économie béninoise, désormais sans perspective de les rentabiliser. Bien loin de réinstaurer le monopole de Bénin Télécoms, il conviendrait, comme cela se fait ailleurs, d’autoriser les opérateurs Gsm à avoir des liaisons directes entre eux et à l’international, pour faire jouer la concurrence, laquelle entraînera une meilleure qualité de service, une croissance de la consommation et le développement des Tics béninoise. 1 Nous voulons citer le cas du Pérou qui imputait (facturait) à Bénin Télécoms un très important volume de trafic téléphonique vers sa plate forme, alors /que les raisons d’appeler le Pérou à partir du Bénin sont inexistantes. Il s’agissait donc d’un détournement artificiel du trafic pour faire payer au Bénin, des appels émis ailleurs, à destination du Pérou. Il est clair que ce trafic, d’un montant non négligeable, à destination du Pérou, ne pouvait pas provenir de ses abonnés directs (téléphones fixes) mais d’une entreprise locale ou internationale de télécommunications, partenaire professionnel de Bénin Télécoms, qui profitait des carences techniques de la société publique avec la complicité de ses cadres.

Abdourahamane Touré

 

© Copyright Le Matinal

Tag(s) : #Le matinal

Partager cet article

Repost 0