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Education en diaspora : Inquiétants risques de dérives des enfants originaires d’Afrique  

02/09/2007

 

Pierre Kassenti

Echec scolaire, reproduction des inégalités, ghettoïsation et perte totale de repères sont les termes et qualificatifs peu amènes qui reviennent dans les propos et analyses des professionnels de l’enseignement au sujet de l’épineux problème des enfants noirs et d’origine africaine dans les grandes métropoles d’Europe. Sous les vocables de minorités ethniques, issus de l’immigration, venus d’ailleurs …, leur désignation pudique ne fait pas de doutes. Ces craintes d’une dérive irrémédiable des jeunes "Blacks" sont partagées en partie par une élite d’enseignants africains, caribéens, noirs de France qui affronte chaque jour ces "publics" différents comme disent avec tact les spécialistes des sciences de l’éducation. Les révoltes violentes de novembre 2005 en France en furent probablement une des plus visibles manifestations. A ceci près que l’on tienne pour donnée l’attitude historique globale des Etats et sociétés européennes, caractérisée par une relégation structurelle des populations ne rentrant pas dans la catégorie dite des européens "de souche".

 

 

"C’est avec eux que j’ai le plus de problèmes, chaque année", avouait la mine défaite et presque blasée le proviseur adjoint d’un lycée professionnel, d’origine africaine en février 2007. Insultes, mépris, manque total d’intérêt, échec et attitudes gravissimes d’irrespect et même de complexes de supériorité [peu courants mais significatifs] à l’endroit des enseignants et personnels d’origine africaine, tels sont quelques contradictions croissantes que développent bien des jeunes Noirs scolarisés dans les banlieues françaises.

Un jeune Français d’origine guinéenne, parlant d’une cité plus "chaude" que celle où il réside dans le fameux 93 en région parisienne disait en se prenant la tête entre les mains, "cette cité, c’est l’Afrique !" avec un français approximatif trahissant de sérieuses lacunes scolaires. L’Afrique, l’anti-référence. Une attitude qui dépasse le seul aspect du conflit de génération ou d’affirmation de la personnalité mais qui puise dans la profonde perte de repères de jeunes. Ils ne peuvent complètement s’assimiler à la culture et surtout aux classes sociales subalternes et silencieuses de leurs parents, pourtant ils sont d’évidence en quête de modèles difficiles à trouver autour d’eux. L’image médiatique d’une Afrique misère ne peut elle non plus être en l’état motrice pour une jeunesse avide d’imaginaires de réussite, de succès, de réalisation. Certes, hélas, le moins bon de la culture Hip-Hop a pris le relais, largement aidé par des sociétés européennes où le racisme et la négrophobie explosent depuis l’aggravation des inégalités sociales liées au capitalisme financier et au retour des idéologies colonostalgiques plus moins masquées battant le pavillon de la fierté culturelle blanche.

 

Le résultat de sociétés à ascenseur social racialement biaisé, dotées d’institutions scolaires structurellement conservatrices des inégalités sociales et raciales est entrain de s’étaler au grand jour. Son grand œuvre ? une jeunesse ségrégée spatialement et économiquement qui pourrait ne savoir que s’enfermer, se coupant de l’humus culturel de leurs parents et des éléments de base de réussite dans les appareils sociétaux occidentaux même inégaux, l’école, le capital relationnel des familles, une dose minimale de mérite et d’opportunité. Paradoxalement, beaucoup de réussites scolaires et professionnelles de Noirs en Europe relèvent d’enfants noirs longtemps scolarisés en Afrique, souvent venus dans le secondaire ou à l’université en Europe. Dans d’autres cas, ils ont eu la chance de tirer le meilleur des incitations au travail, à la persévérance, à l’émulation omniprésentes dans les cultures africaines. Là aussi, une éminente question de transmission, de capacité et de contextes de transmission des valeurs africaines en diaspora.

 

Le constat d’échec n’est qu’à peine tempéré par l’existence de réussites sociales (faiblement) visibles dans les médias et en politique, très peu mais avec des effets à long terme de décloisonnement mental. La classe des ingénieurs, informaticiens, et personnels d’encadrement ou employés noirs qui prend racine en France pourrait avoir une taille critique suffisante à relever le défi scolaire et éducatif. Elle semble ne pas avoir pris la mesure effective de la question. Elle pourrait le payer cher lorsque les générations suivantes s’avèreront incapables de conserver le peu qui leur aura été légué (opportunités sociales, inflexion des préjugés, acquis théoriques de la diversité, …) en exerçant des effets de régression communautaire et une perception encore plus péjorative des Noirs.

 

En attendant, poussée par des structures mentales collectives fermées à l’acceptation des autres, desservis par la méconnaissance des parcours scolaires gagnants dans leurs environnements familiaux dont les investissements scolaires sont inefficaces -il y a cependant beaucoup d’exceptions méritoires-, les jeunes originaires d’Afrique vivant dans les banlieues présentent souvent des profils inquiétants.

 

Redoublements, absence totale de motivation, absence d’horizons scolaires ou professionnels, certains se disent rébellion contre la société et appliquent la théorie de leurs dires par des vols en supermarchés, des petits trafics, des deals entre Blacks. Ils revendiquent pour quelques uns ces larcins et incivilités qui ont de moins en moins rapport avec ce qu’ils nomment leur haine contre la société et leur volonté de s’en sortir. Les espoirs d’un rap provocateur susceptible de motiver cette jeunesse en envoyant des signaux à la société globale s’envolent chaque jour au rythme du gangsta rap, ses images obscènes et sa déification de l’argent. La répression policière veille et se durcit, il va sans dire, mais il y a cependant des situations de dérives graves risquant de conduire à une lente mais résistante autonomisation de la ghettoïsation. Ce n’est pas pour nier des réussites éclatantes et une prise de conscience dans certains milieux et familles de l’enjeu éducatif et de sa complexité en diaspora pour les Africains et Noirs descendants d’Africains.

Tout de même, bien des enseignants noirs s’interrogent sur la reprise en main des familles tout en relativisant. Les familles concernées, dans lesquels les meilleurs résultats scolaires ne sont pas nécessairement sanctionnés par des positions sociales correspondantes, intériorisant la norme de la trahison républicaine, de la racialisation de l’échec socio-scolaire, ne disposent pas toujours de l’équipement intellectuel leur permettant de suivre et d’orienter leur progéniture à bon escient. Leurs propres chemins de croix d’immigrés en galère, entre régularisations, travail clandestin ou exploité, discriminé, ne laissent pas beaucoup de marges de manoeuvres.

 

Il reste alors la solution de la mutualisation des efforts. Celle de la mise sur pieds d’associations de parents d’élèves de quartiers dits difficiles, de parents d’enfants originaires d’Afrique ou de réseaux relationnels pouvant anticiper les problèmes d’orientation très documentés, et animer une véritable interface capable de doter les jeunes de modèles, d’exemples de leurs semblables en diaspora et en Afrique, afin de les arracher à l’enfermement dans l’unique monde panoptique de la cité et de ses valeurs absolutisées.

De telles initiatives centralisées ou décentralisées pourraient naître assez rapidement dans la mesure à la fois de l’urgence et du nombre croissant d’enseignants africains, caribéens, originaires d’Afrique eux-mêmes parents d’élèves. Si l’irruption de la génération des jeunes des années 2000 n’avait pas pu être gérée par les communautés noires d’Europe du fait de l’histoire récente des flux migratoires et de leur nature, il n’en sera pas de même des plus jeunes qui ne pourront toutes choses égales par ailleurs, qu’aller plus loin dans les inquiétantes dérives de leurs aînés.

Tag(s) : #POLITIQUE FRANCAISE

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