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Ma cité vue d'en face par un couple de béninois
LE MONDE | 05.12.07 | 14h52  •  Mis à jour le 05.12.07 | 14h52

e supermarché Simply Market, aux allures d'entrepôt, joue les postes frontières en plein coeur de Villiers-le-Bel, dans le Val-d'Oise. Une démarcation invisible, faite de bitume et de quelques carrés de verdure. D'un côté, la cité du Bois-Joli, boulevard Salvador-Allende, qui s'est enflammée deux nuits durant après la mort de deux jeunes gens le 25 novembre. Une dizaine de barres de dix étages, des escaliers qui sentent l'urine, des ascenseurs souillés par les crachats. De l'autre, à quelques pas, un quartier résidentiel formé de petites HLM récentes aux murs blancs, sans tags. Une sorte d'éden où la violence des banlieues semble n'être qu'une légende.

 

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La famille A. a vécu des deux côtés. Cinq années "d'enfer" au Bois-Joli, à quatre dans une chambre de 9 m2, sous-louée dans un F4 pour 300 euros par mois. Puis, depuis quinze mois, dans un charmant F2 qui sent encore le neuf, loué 400,10 euros par mois, de l'autre côté de la "frontière". A l'intérieur, une télévision bas de gamme avec sa télécommande enveloppée dans un sachet en plastique, une table, deux canapés en cuir. Un sapin de Noël vient réconforter une déco économe.

 

"UNE RÈGLE D'OR"

 

Venus du Bénin, le père Fabien, 43 ans, catholique, la mère Assia, 34 ans, musulmane, et les enfants Nelly, 6 ans, et Kevin, 4 ans (prénoms d'emprunt), veulent garder l'anonymat par peur des représailles. Les parents osent à peine arpenter les rues avec des journalistes. Par gêne, surtout par crainte de se faire repérer par les jeunes du quartier. "Il y a une règle d'or ici, explique Fabien. Il ne faut jamais se faire remarquer. Sinon, tu t'attires des problèmes."

Des problèmes ? Il n'en a plus depuis qu'il vit dans son nouvel appartement, rue Général-Archinard. Et il peut enfin dormir. Fabien A. est constamment en manque de sommeil. Il cumule deux contrats dans le gardiennage. Du lundi au jeudi, il passe ses nuits à surveiller un immeuble dans le 2e arrondissement de Paris. Trois jours par semaine, de 9 heures à 19 h 30, il garde un autre bâtiment à Saint-Denis. Total de ses salaires : environ 2 000 euros net. "Avec un smic, on ne vit pas en France, insiste-t-il. Si on veut vivre correctement, faut travailler dur." Il voudrait un troisième contrat pour combler ses dimanches.

"Avant, dans la cité, je ne pouvais jamais faire de somme, explique-t-il. Il y avait trop de bruits de motos." Les deux-roues sont une des plaies du quartier, surtout l'été, avec la pratique du "wheeling" - conduire sur la seule roue arrière... "Je n'ai jamais vu quelqu'un de la cité leur dire d'arrêter, raconte Assia. Leurs parents n'y arrivent pas. Alors, nous..." Il serait dangereux d'intervenir, mieux vaut se taire. Baisser les yeux en entrant dans le hall quand on croise des jeunes. Eviter de porter la cravate, des lunettes de marque... "Il faut s'habiller comme eux, toujours en jean, s'énerve Fabien. A aucun moment, ils ne doivent penser que tu peux avoir de l'argent."

S'il cumule deux contrats, c'est pour que sa famille ne manque de rien. "Je veux que mes enfants portent des Adidas et qu'on mange bien", lâche-t-il. Sa femme fait des ménages dans un pavillon de trois étages, dans une famille aisée de "Blancs" à Asnières (Hauts-de-Seine) de 9 heures à midi, le lundi et le mercredi. Départ à 7 h 30. Bus, RER, encore bus. Trois heures aller-retour de trajet pour trois heures de travail à 9 euros brut de l'heure.

C'est Fabien qui emmène les enfants à l'école. Le mercredi, il emmène son fils à l'hôpital. Kevin est autiste. A 4 ans, il ne parle pas, crie tout juste "Papa", "Maman". De rares sourires éclaircissent son visage. Sur les photos de famille, il pleure. Tout le contraire de sa grande soeur Nelly. Malicieuse, une bouille rieuse, elle adore sa classe de CP. Mais, depuis la semaine dernière, elle ne va plus à l'étude, fermée "jusqu'à nouvel ordre" à la suite des "échauffourées qui se sont produites à Villiers-le-Bel", a fait savoir l'école. "La maîtresse nous a dit que les bagarres n'allaient pas durer longtemps", raconte la fillette. La maîtresse a toujours raison... La petite a eu très peur lors des deux nuits d'affrontements : "J'arrivais pas à dormir à cause des hélicoptères."

Cette extrême violence est une surprise pour la famille béninoise. Le supermarché Aldi a été pillé et brûlé dans la soirée du 26 novembre. "C'est dur, lâche Assia. Aldi, c'était le magasin le moins cher du quartier." Pourtant, la famille A. aime la France et ne veut plus la quitter. "Le Bénin ne m'a rien donné. La France m'a tout offert", explique le père. Il veut devenir français. Sa fille l'interpelle : "Mais, c'est pas possible, Papa. Les Français sont blancs. Toi, t'es noir."


Mustapha Kessous
Article paru dans l'édition du 06.12.07

Tag(s) : #POLITIQUE FRANCAISE
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