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Critique de la politique africaine

Introduction à l’analyse de la politique du ventre

Critique de la politique africaine

 

Le mode domination politique de la société africaine postcoloniale, laisse l’analyse politique contemporaine perplexe [1]. Ce « système » apparaît au spécialiste de la science politique, d’abord comme une hybridation d’institutions politiques et juridiques précoloniales et modernes. Mais en réalité il s’agit d’une confusion qui aboutit à l’interpénétration du domaine public et du domaine privé. A cause de cette imbrication de structures socioculturelles d’origines opposées, le système politique de la société postcoloniale, n’est ni un Etat moderne, ni non plus un système communautaire. C’est pourquoi à la suite de S. EISENSTADT [2], reprenant les travaux de MAX WEBER [3] sur les types d’autorités, JF. MEDARD [4] , a vulgarisé le concept de « Néopatrimonialisme », pour qualifier ce système politique ambigu.

I. LA NATURE DES POUVOIRS AFRICAINS POSTCOLONIAUX

On sait que pour Max WEBER, le patrimonialisme est un sous-type de l’autorité traditionnelle, qui autorisait en Europe au Moyen Age, le prince à considérer les ressources de son royaume ou de sa seigneurie comme étant le contenu de son trésor personnel. Ce mode de domination politique était alors légitime, car il était en congruence avec son propre code culturel. Mais la confusion de l’espace public et de l’espace privé en Afrique contemporaine place les dirigeants africains dans une situation inauthentique.

Car voulant construire un Etat moderne, fondé sur un type d’autorité légal rationnel, dont la légitimité résulte de la mise en œuvre de l’idéologie de l’intérêt général, servie par des fonctionnaires recrutés sur des critères méritocratiques, les dirigeants africains au contraire se comportent comme des seigneurs féodaux, en personnalisant et en personnifiant leur pouvoir, disposant ainsi des ressources publiques comme s’il s’agissait de leur patrimoine privé.

Cette contradiction est l’essence même du néo-patrimonialisme, qui définit la nature du pouvoir, dans la société postcoloniale.

Or à y regarder de près, le comportement aberrant des dirigeants politiques africains contemporains, ne nous rappelle ni celui des rois et empereurs de l’époque précoloniale, ni moins encore celui des pharaons de l’Egypte, de la Nubie et d’Axoum, dont l’action politique était orientée et encadrée par la pratique de la MAAT. Mais ce comportement s’avère être l’héritage direct d’autres autorités qui ont régné en maîtres absolus sur l’Afrique et y ont laissé des traces profondes sur la psychologie des Africains : il s’agit des « Seigneurs de la brousse », les administrateurs coloniaux et des Négriers. Nous avons là sous les yeux le premier indicateur de la pathologie de la société postcoloniale, qui prouve qu’elle reproduit les conditions de domination de la Traite Négrière et de la Colonisation.

Cette confusion de l’espace public et de l’espace privé dans la psychologie des acteurs politiques et des fonctionnaires africains, donne une liberté sans limites à la faction au pouvoir dans le trafic d’influence et la capacité de détourner des sommes colossales du Trésor public, par des mécanismes administratifs et financiers bien rodés. Chaque poste administratif et politique est transformé en patrimoine privé, source d’enrichissement personnel pour celui qui l’occupe et de promotion sociale pour son entourage familial et immédiat.

Dans ce contexte, les capacités intellectuelles et professionnelles acquises à l’école, importent peu pour accéder et gravir les échelons de la hiérarchie administrative. Seul l’accès à un réseau le permet, et l’obéissance aveugle dont-il faudra faire preuve auprès de celui qui le contrôle. Le népotisme, le clientélisme, et la corruption s’imposent ainsi comme les véritables critères de recrutement politique et administratif. Le système néopatrimonialiste tire donc sa véritable dynamique de la promotion d’un personnel politico-administratif médiocre, car il n’a aucune possibilité d’exercer son esprit critique, malgré, pour certains le haut niveau intellectuel acquis à l’université. Cette promotion de la médiocrité ayant pour finalité, l’accaparement des ressources nationales par la faction au pouvoir et leur redistribution obscure à travers les réseaux qui soutiennent le régime.

Or, dans les conditions actuelles de sous-développement, économique et politique, ainsi que d’absence de démocratie en Afrique, c’est l’Etat qui contrôle la quasi-totalité des ressources de la nation. Ainsi, par ce mode de redistribution arbitraire et irrationnel des ressources nationales, l’Etat impose une déresponsabilisation en profondeur, du sommet à la base et inversement, à l’ensemble des acteurs sociaux, qui adoptent alors, sous l’effet de la pression sociale, l’idéologie officielle du système néopatrimonialiste : « la politique du ventre ».

II. « LA POLITIQUE DU VENTRE » : IDEOLOGIE DE LA SOCIETE AFRICAINE POSTCOLONIALE ET SES CONSEQUENCES

L’inventeur de ce concept : JF. BAYART [5] , cite un proverbe africain populaire pour en donner la signification : « La chèvre broute là où elle est attachée ».

Le système politique africain postcolonial crée ainsi par sa propre dynamique interne, les conditions de son inefficacité, qui le rendent incapable d’atteindre les buts qu’il se fixe notamment dans le domaine du développement, où il se contente de poser quelques réalisations prestigieuses qui n’ont aucune emprise sur la dynamique sociale et économique ; mais donnent lieu simplement à une apparence du développement.

Pour se maintenir, le régime politique de la société postcoloniale n’a que deux moyens : généraliser la corruption et semer la terreur contre ses propres citoyens. Autoritaire et despotique, un tel pouvoir appelle fatalement la violence, d’où l’instabilité politique chronique qui règne dans la société postcoloniale. Ce fonctionnement chaotique et prédateur, rend sa capacité économique extérieure nulle. Alors, il tombe inévitablement dans l’orbite de la dette, qui entraîne les diktats des institutions financières internationales sous la forme de programmes d’ajustement structurels, voire culturels. Faible de l’intérieur, malgré son autoritarisme et sa violence, le régime politique postcolonial, l’est aussi à l’extérieur. Car sa fragilité économique en fait le jouet et la marionnette des grandes puissances. Il apparaît alors comme un Etat-client, manipulé à volonté par des Etats-patron [6]., et incapable de jouer le moindre rôle sur la scène internationale.

Pour la science politique, le mode de domination politique de la société postcoloniale, n’est pas un Etat, car il n’en a pas les caractéristiques. Il lui manque même les propriétés systématiques, qui en feraient tout simplement un système politique.

En effet, l’Etat est un système politique lié à un univers culturel et une histoire spécifiques [7] : la religion catholique romaine et l’histoire du Moyen Age, marquée par des structures féodales de type manoriales. C’est aussi une histoire marquée par des événements très particuliers : la Réforme et la Contre-Réforme. L’Etat est né de la conjugaison de toutes ces variables, qui ont abouti au milieu du XIIIè siècle à la formation d’un type de domination politique centralisé, dont l’institutionnalisation a conduit par la confiscation des ressources politico-juridiques dispersées à la périphérie aux mains des seigneurs féodaux, de façon autoritaire, à une différenciation progressive de son espace politique. L’Etat va alors défendre cet espace politique par un droit administratif, qui protège ses agents, lesquels sont recrutés sur des critères méritocratiques, formés dans des écoles spécifiques où ils intériorisent les valeurs de l’Etat : l’idéologie de l’intérêt général.

L’analyse anthropologique nous informe qu’à travers ce déploiement d’une stratégie de développement politique qui lui est propre, l’Etat ne fait qu’obéir à l’archétype du Dieu chrétien. Lequel, omnipotent, et omniprésent se tient hors du monde, et dirige celui-ci par des lois et des décrets qu’il lui impose d’en haut. L’Etat est d’ailleurs parvenu à prendre la place du Dieu chrétien dans la mentalité occidentale en devenant l’Etat providence. Non seulement il dirige et oriente le développement de la société avec un droit dont il est le seul maître, mais il l’impose d’en haut à la société, comme le Dieu chrétien impose ses lois à la nature.

Cette logique centralisatrice qui tend à l’uniformisation de la société, s’oppose à la logique de la société africaine, qui on le sait est plurale et fonctionnelle, et obéit à d’autres représentations et à un autre modèle de souveraineté. En imposant donc au cours de la colonisation des institutions dont la logique de fonctionnement était radicalement opposée à celle de la société africaine, le colonisateur préparait en fait la société postcoloniale à l’échec de la modernisation politique. D’autant plus qu’il manque aux institutions de cette dernière société la dimension mythologique, très conscientisée en occident, qui sert à les faire fonctionner.

C’est pourquoi pour nous, ces institutions ressemblent à des outils rouillés, abandonnés sur le chantier d’une exploitation minière à ciel ouvert, et qui s’avèrent inadaptées pour mettre en œuvre le développement de l’Afrique. C’est pourquoi, nous proposerons bientôt une reconstruction totale du système politique de la société africaine contemporaine en rapport avec son propre héritage historique et culturel, pour qu’il soit capable de mettre en œuvre la Renaissance Africaine [8]

Au total, si l’analyse politique contemporaine a eu le mérite de découvrir les concepts fondamentaux de « néopatrimonialisme » et de « politique du ventre » ; il faut bien reconnaître que c’est la prise en compte de la crise de la personnalité africaine, qui nous fait comprendre la nature même de la crise du pouvoir en Afrique postcoloniale, notamment son caractère arbitraire, irrationnel, violent, prédateur, qui exprime une logique obsédante et terrifiante, échappant ainsi au contrôle de la volonté humaine et à celui de l’intelligence logique, car elle vient directement de l’inconscient de la communauté africaine elle-même, produit des traumatismes majeurs, hérités de la Traite et de la Colonisation.

JP. KAYA

 

 

 

 

 
 

 

 

Références bibliographiques:

 

[1] EASTON (D) ; « Analyse du système politique » ; A. Colin, Paris, 1974.

[2] EISENTADT (S.N). « Traditionnal patrimonialism and modern neo-patrimonialism » ; Sage publications, London, 1973.

[3] WEBER (M) ; « Economie et société » ; Plon, Paris, 1962.

[4] MEDARD (J.F) ; « Etats d’Afrique Noire : Formation, mécanismes et crise » ; L’Harmattan, Paris, 1990.

[5] BAYART (J.F) ; « L’Etat en Afrique » ; Fayard, Paris, 1992.

[6] BADIE (B) ; « L’Etat importé » ; Fayard, Paris, 1996

[7] BADIE (B) et BIRBAUM (P) ; « Sociologie de l’Etat » ; Grasset, Paris, 1979.

[8] (Cf. JP. KAYA « Théorie de la Révolution Africaine. Tome IV : L’édification de la Société Initiatique ».)

 

 
 
 
Tag(s) : #Politique Africaine

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