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Les enseignements de l’épreuve des ordonnances


Date: Mercredi 30 juillet 2008

Sujet: Actualités

L’huile s’est renversée. Plus de chance de la récupérer. La décision prise par le Chef de l’Etat de recourir à des mesures exceptionnelles que l’article 68 de la Constitution lui accorde, remet au goût du jour les ordonnances dans le jeu politique.  Le vin est tiré. Il ne reste plus qu’à le boire. Que retenir de cet acte d’exception qui pour être constitutionnellement justifié ne constitue pas moins démocratiquement un couac dans le fonctionnement de nos institutions ?

Il faut dramatiquement prendre conscience que ce passage en force ainsi opéré par le gouvernement n’apportera pas de solution à la crise qui sévit depuis et qui met à mal le pays tout entier dans ses couches humaines profondes. Il faut craindre, au contraire, qu’il contribue à l’exacerber. On n’a pas réussi à faire sauter le verrou qui bloquait les travaux de l’Assemblée nationale. Tant s’en faut. Le gouvernement n’a fait que contourner un obstacle qui garde intact son caractère dangereux et menaçant.
Le fil du dialogue vient ainsi d’être rompu entre les grands acteurs de notre vie politique nationale. Entre ceux qui gagnent momentanément sans pouvoir crier victoire et ceux qui perdent temporairement sans avoir des raisons de s’avouer vaincus, on peut dire que rien ou presque rien n’est encore joué. Chacun campera tassé sur ses positions dans l’espoir têtu de reconstruire un nouveau rapport de force en sa faveur. C’est dire qu’il y a plus d’indices qui plaident pour un gel des positions respectives des uns et des autres, dans un bras de fer sans merci, que de chances d’une sortie de crise rapide.
Une crise politique avant tout qui laisse dans une attente inquiète et angoissée les populations confrontées, à la base, à une autre crise qui fait d’elles des ventres affamés. On comprend que ces populations n’aient aucune envie d’épouser des querelles qui ne sont pas les leurs. Les élections étant loin, elles n’ont plus grand-chose à partager avec ceux qui n’ont aucune peine à s’assurer les trois repas quotidiens.

Une crise politique qui met à mal le mode de fonctionnement de notre démocratie. Le Président de la République, face à une situation de blocage, dispose du recours imparable d’écarter de son chemin, avec l’onction de la loi suprême qu’est la Constitution, tout ce qui peut gêner son action. Mais quel recours pour le peuple lui-même, entre deux élections,  pour écarter de son chemin ceux de ses responsables qui bloquent son plein accomplissement et détournent ses espérances ?

Le régime des ordonnances constitue, par ailleurs, un test de vérité pour certaines de nos structures appelées à une éminente  mission de régulation sociale. C’est le cas de l’Organe présidentiel de Médiation ou encore du Haut Commissariat à la gouvernance concertée. Que l’un et l’autre aient pu agir en coulisse, pour apaiser les passions des uns et adoucir les positions des autres ne peut que les créditer d’assez bons points. Mais on retiendra les limites de leur action, n’ayant pu, à la fin, nous épargner le recours aux mesures exceptionnelles de l’article 68 de la Constitution.

Souvenez-vous en : les anciens présidents Nicéphore Soglo et Emile Derlin Zinsou ont eu à faire le pèlerinage de la Marina. Quand on pense que l’un et l’autre savent d’expérience, ce que gouverner par ordonnance veut dire, il y a gros à parier que s’ils en avaient eu les moyens, ils en auraient fait faire l’économie à leur jeune successeur Boni Yayi. C’est le lieu d’avoir une pensée pour le Cardinal Bernardin Gantin, un grand homme de la trempe de ces médiateurs de l’ombre, nanti d’une aura exceptionnelle et d’une autorité morale incontestable. La crise actuelle ne l’aurait trouvé ni sur le banc de touche ni dans les vestiaires.

Comme on le voit, s’il est un enseignement à tirer de la crise actuelle, qui voit le Chef de l’Etat mettre légalement en branle des mécanismes démocratiquement tangents, c’est que nous nous sommes complus, jusqu’ici, sans nous en rendre compte vraiment, dans un style de gouvernance qui accuse de graves faiblesses et lacunes. La crise n’aura agi, de ce point de vue, que comme un révélateur.

La crise a mis à nu, tout d’abord, l’insuffisance de dialogue dans notre système de gouvernance. Nous occupent et nous préoccupent plus les rapports de forces à construire que la disposition et la disponibilité à nous parler, à discuter, à échanger, arguments contre arguments. C’est ce qui explique l’extrême pauvreté du débat politique dans notre pays, débat souvent réduit à des poncifs de quatre sous, à des coups d’encensoir ponctués de cris et de hurlements d’allégeance à tel chef ou à telle chapelle.

La crise a mis à nu, ensuite, le vide vertigineux de ce que nous avons su bien emballer sous le vocable de concertation. Si se concerter, c’est s’entendre pour agir ensemble, nous avons plutôt développer l’habitude d’attendre et d’entendre des mots d’ordre avant d’agir. Il manque à une telle démarche la réflexion autonome d’individus qui cherchent ensemble, d’individus qui mettent en oeuvre la force et la puissance du cerveau collectif ordonné, orienté vers la réalisation d’un objectif déterminé.

La crise a mis à nus, enfin, notre ignorance crasse des principes et des règles de la négociation toute tournée vers la construction d’un compromis dynamique. Il s’agit fondamentalement de faire accéder toutes les parties prenantes à l’idée qu’une joie partagée est une double joie ou qu’un chagrin partagé est un demi-chagrin. Le miracle du compromis, par l’art de la négociation, selon Ludwig Erhard, c’est accéder à l’art de couper un gâteau de telle manière que chacun pense avoir la plus grosse part.

 

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 30 juillet 2008 




Tag(s) : #Politique Béninoise

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