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22/10/2013



Andry Rajoelina a-t-il dit son dernier mot ? Comme un certain rusé Boni YAYI ?



Andry Rajoelina, le chef de la transition malgache
Andry Rajoelina, le chef de la transition malgache
Reuters

Par Francis Kpatindé

« La différence entre le politicien et l’homme d’Etat tient au fait que le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération. »

A quelques jours du scrutin présidentiel dont le premier tour est fixé au vendredi 25 octobre, le chef de la transition malgache cultive toujours le mystère sur son propre avenir. Va-t-il faire ses adieux à la politique ? Renaître de ses cendres aux côtés du prochain président ? Prendre les chemins de l’exil ou se mettre en réserve de la République et préparer son éventuel retour aux affaires dans cinq ans ? Décryptage.

 

Cinq minutes, cinq petites minutes ! C’est la durée de l’audience que le Secrétaire général des Nations unies a accordée en début de soirée, le 23 septembre dernier, au président de la transition malgache, Andry Nirina Rajoelina. Ce dernier, qui doit normalement passer la main au terme d’un scrutin présidentiel dont le premier tour est prévu le 25 octobre (et un éventuel second round, couplé avec des législatives, le 20 décembre), a profité de l’occasion pour remercier Ban Ki-moon des efforts consentis ces dernières années en vue d’assurer une « transition pacifique » dans son pays.


Cet éloge inattendu a d’autant plus surpris dans les chancelleries que Rajoelina ne tient pas la communauté internationale en haute estime. Selon nos informations, en dépit de l’acuité de la crise politique et institutionnelle, il n’a pas reçu la patronne de l’ONU à Madagascar, la Sénégalaise Fatma Samoura, depuis huit mois.

Janus, faucon et colombe

 

 
De gauche à droite : Lalao Ravalomanana, Andry Rajoelina et Didier Ratsiraka.
AFP PHOTO / TANTELY ANDRIAMALALA/ STEPHANE DE SAKUTIN / BILAL TA

 

Ainsi fonctionne l’ancien disc-jockey propulsé à la tête de l’Etat en mars 2009 par la rue et une partie de l’armée, alors qu’il s’apprêtait à souffler ses 35 bougies. Janus des temps modernes, Rajoelina sait être faucon dans l’Océan indien, et colombe sur les bords de l’East River, à New York, où se trouve le Palais de verre des Nations unies. « Il est fin, rusé et habile manœuvrier », confirme un diplomate africain qui a ses entrées au Palais d’Etat d’Ambohitsorohitra, à Antananarivo. Bon communicateur, bonne bouille, séducteur, il a la parfaite maîtrise de ses émotions. « Je l’ai ainsi rarement vu s’énerver. Il sait quand il faut parler et comment présenter les choses à son avantage. Il sait adapter son propos à l’interlocuteur du moment. Mais sous ses dehors angéliques et derrière son physique d’éternel adolescent se dissimule un homme capable de coups foireux qui n’hésite pas à recourir à la menace pour parvenir à ses fins. »


Après avoir passé quatre années ininterrompues à la tête d’un pays plus vaste que la Côte d’Ivoire et le Ghana réunis, l’ancien maire d’Antananarivo (2007-2009) a beaucoup appris. Notamment, de son conseiller spécial, le constitutionnaliste Norbert Lala Ratsirahonana, considéré par certains comme le « Raspoutine » du marigot politique malgache. En dépit de ses valses-hésitations et des décisions erratiques des derniers mois, Rajoelina a su ne pas franchir le Rubicon et évité à son pays de sombrer dans le chaos. Après avoir tenté de forcer le destin en déposant hors délai, le 2 mai 2013, sa candidature à la présidentielle, et après avoir réussi ce coup de force, il a su faire machine arrière et accepter ultérieurement, sans acrimonie,sa disqualification, le 17 août, par une Cour électorale spéciale recomposée, au même titre d’ailleurs que l’ancien président Didier Ratsiraka et l’ex-première dame de Madagascar, Lalao Ravalomanana. Sursaut républicain? Reconversion à la realpolitik ? Repli tactique ? A la vérité, le rétropédalage de Rajoelina procède d’un mélange d’une série de facteurs politiques et personnels.


Un Etat en apnée


De son auguste promontoire, le président de la transition sait, mieux que d’autres, que les indicateurs socioéconomiques sont au rouge. Les caisses de l’Etat sont vides, les salaires, improbables, les investisseurs, rares, la population, qui a augmenté de 3 millions d’âmes ces cinq dernières années, à l’agonie. Comme en atteste une note de la Banque mondiale datée de juin 2013, Madagascar est aujourd’hui un Etat en apnée, avec desrecettes fiscales en baisse, la fraude fiscale en hausse, l’aide étrangère en sourdine, les infrastructures, en décrépitude, et les trafics en tous genres (bois de rose, or, pierres précieuses), en inflation.

Avecun tableau de bord aussi sombre, le président de la transition a, semble-t-il, pris conscience de la difficulté de résister, à terme, à la pression populaire et aux états d’âme d’une armée, jusque-là loyale, si d’aventure les retards de paiement des salaires trouvaient leur prolongement dans des débordements dans la rue. « Madagascar n’a pas les moyens de se passer durablement du financement international, explique un diplomate qui requiert l’anonymat. Près de 40% du budget national est financé par l’aide au développement et les investissements en matière d’infrastructures proviennent, pour une grande part, des prêts de la Banque mondiale. Je suis persuadé que le ministre des Finances a dû mettre en garde Rajoelina contre tout comportement suicidaire. » Ce n’est pas tout !


Une tentative avortée de candidature


Même si sa « déclaration sur l’honneur »jointe à sa tentative avortée de candidature au scrutin présidentiel ne comporte, selon nos informations, aucune mention de l’existence de biens immobiliers ou mobiliers en dehors de la Grande Île, Rajoelina craignait au plus haut point la menace, brandie par certains, d’une enquête internationale sur l’origine de ses avoirs et sur la responsabilité de ses proches dans le trafic de bois de rose et l’extraction aurifère frauduleuse. Son proche entourage assure qu’il a par ailleurs mal vécu la note verbale adressée le 7 juin 2013 par la France au ministre malgache des Affaires étrangères informant ce dernier de l’abrogation « des visas de circulation antérieurement délivrés à Monsieur Andry Nirina Rajoelina et à Madame Mialy Razakandisa, épouse Rajoelina. »

Le document, dont nous avons pris connaissance, précise que « leurs visas respectifs, délivrés le 30 novembre 2012 et le 22 novembre 2012, ne sont en conséquence plus valides, et leur accès aux territoires couverts par les lesdits visas de circulation n’est désormais plus possible, et ceci dès réception de la présente note verbale ». « Cette décision a pris de court le couple présidentiel, commente avec une pointe d’ironie le diplomate cité plus haut. Rajoelina conçoit mal qu’on veuille empêcher sa douce moitié d’aller faire du shopping à Paris.Et cette dernière supporte difficilement l’idée de ne plus pouvoir renouveler sa garde-robe ou acheter le dernier sac à la mode chez un maroquinier connu des Champs-Élysées ! »


Une hantise quasi-pathologique


Au-delà de ces considérations prosaïques, un événement aura pesé dans la balance et persuadé le chef de la transition de faire contre mauvaise fortune bon cœur après la décision de la Cour électorale spéciale. Il s’agit de la disqualification de Lalao, l‘épouse de l’ancien président Marc Ravalomanana (2002 à 2009), un homme devenu depuis plus de quatre ans l’unique objet du ressentiment d’Andy Rajoelina. Tous les témoignages concordent, en effet, sur ce point. Depuis son irruption tonitruante à la tête de l’Etat, en 2009, l’ex-disc-jockey vit dans une hantise quasi-pathologique de son prédécesseur immédiat, au point, racontent certains de ses proches, de ne plus en dormir. Il s’en est ouvert au pape lors d’une audience au Vatican, à la fin d’avril 2013, tout comme à d’autres personnalités étrangères.

Ainsi, lorsque, de passage à Paris, il est reçu le 1er mai 2013 au Quai d’Orsay, il se plaint d’emblée, selon nos informations, du fait que Lalao Ravalomanana soit autorisée à briguer la magistrature suprême. Il estime que le mari est à la manœuvre derrière l’ex-première dame. Il avoue même redouter une victoire de cette dernière en arguant du fait que la mouvance Ravalomanana allait à la bataille en rang serré, alors que son propre camp alignait plusieurs prétendants, avec un risque indéniable de dispersion des voix. En ce jour de commémoration de la fête du travail, il explique, l’inquiétude dans le regard, qu’une éventuelle élection de Lalao Ravalomanana ne serait pas « une bonne chose pour Madagascar ». Ni pour lui, poursuit-il parce que son mari, connu pour être «rancunier», ne manquerait pas de se venger sur sa personne. Il en profite pour évoquer un mystérieux projet d’installation, « à proximité de la France », plus précisément en Suisse, où vit un des enfants du couple.


Lorsqu’il s’entretiendra quelques jours plus tard au téléphone avec le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, il revient à la charge et s’étonne de nouveau que le dépôt de la candidature de Lalao Ravalomanana n’ait pas suscité la moindre réprobation au sein de la communauté internationale, alors même qu’il était évident que son mari tirait les ficelles depuis son exil sud-africain.


A l’évidence, le fantôme de Marc Ravalomanana hante constamment les pensées d’Andry Rajoelina. Au point que, lorsque le célèbre exilé menace, comme au début de juillet 2013, d’emprunter le premier vol de South African Airways pour Antananarivo, les proches de Rajoelina font aussitôt délivrer par l’aviation civile un NOTAM (en anglais Notice to Aimen, messages aux navigants aériens) dont le contenu, alarmiste, est dissuasif: « La présence de l’ancien président Marc Ravalomanana à bord de votre vol numéro SA 8252 du 3 juillet 2013 suscite l’embrasement de foyers latents de discordes et de violences évaluées à un degré hors contrôle pour les autorités de l’Etat chargées de la sécurité publique. En conséquence, j’estime de mon devoir de vous alerter du grave danger auquel sont exposés tous les passagers de ce vol, des risques de destruction de votre aéronef et de nos installations aéroportuaires. Je vous demanderai de bien vouloir prendre les dispositions nécessaires afin d’éviter les dommages qui pourraient survenir. »


Recours ?


Depuis la disqualification de sa rivale, Rajoelina a retrouvé de sa sérénité. L’hypothèque Ravalomanana (mari et femme), lourde de menaces pour lui, étant levée, il prépare sa sortie de scène qui ne devrait pas intervenir avant le 17 février 2014, date prévue de la proclamation des résultats définitifs par la Cour électorale spéciale, après épuisement d’éventuels recours. « Il a pris goût au pouvoir, il fera donc tout pour revenir eu premier plan, souligne un diplomate en poste à Madagascar.» « Il aime les projecteurs et tout ce qui brille, renchérit un autre. Il adore être vu en compagnie des grands de ce monde, Ban Ki-moon, le pape François, Nicolas Sarkozy, Jacob Zuma. Parti de loin, sans diplômes, il a d’une certaine manière pris sa revanche sur la vie et sur l’élite malgache qui le tenait en mépris. Je ne vois pas un tel homme à la retraite ! »


A 39 ans (il est né le 30 mai 1974 à Antsirabe), l’âge où certains entament une carrière politique, Andry Nirina Rajoelina est plus que jamais persuadé que l’avenir lui appartient. Il est conscient que les divisions actuelles dans sa famille politique, où l’on compte autant d’ambitions que de prétendants au fauteuil présidentiel, le placent de facto dans une position d’arbitre, de fédérateur, voire de recours.Sans doute est-ce ainsi qu’il faut interpréter la dernière phrase (empruntée à un auteur anglais) de son allocution, fin septembre, à la tribune de la 68e session de l’Assemblée générale des Nations unies : « La différence entre le politicien et l’homme d’Etat tient au fait que le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération. »


 
  
Tag(s) : #Politique Africaine

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