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07 janvier 2013

  

Au Bénin, la lutte contre la cybercriminalité reste encore fragile

  

Par Hermann BOKO

  

Les institutions sont naissantes, le cadre juridique n’est pas assez solide et les cybercriminels sont de plus en plus nombreux dans les cybercafés.

Devant son ordinateur, Bachirou est venu vérifier si les nombreuses annonces qu’il a placées sur les différents sites de vente, il y a quelques jours ont abouti. «Un client a-t-il mordu à l’hameçon ? » Les journées ont toujours commencé ainsi pour le jeune d’environ 20 ans : Post d’annonces, vérifications et réponses aux potentiels clients. Ces dernières semaines, Bachirou a déjà posté des centaines d’annonces ; des milliers depuis qu’il a commencé par escroquer en ligne. « Le plus souvent nous mettons en vente des scooteurs, de petits animaux et tout ce qui pourrait intéresser ». Sa plus grande affaire a été la vente d'un camping-car. « J’en ai pris pour 5000 euros ». Cela fait plusieurs années qu’il est devenu cybercriminel. « Bientôt 5 ans ! » Comme Bachirou, ils sont des milliers, à Cotonou, à vivre de ce « métier » - c’est ainsi que Bachirou perçoit la cybercriminalité. « Si la prolifération de la cybercriminalité a contribué à réduire le banditisme, le vol, et toute sorte de délinquance, l’on peut bien l’appeler un métier », avance t’il fièrement.

 

C’est en centre ville que Bachirou travaille. Le plus souvent dans un cybercafé. Ici à Cotonou les cybercafés ont vite proliféré à cause du nombre croissant des cybercriminels. Jérôme est gérant de cybers et avoue que la clientèle est composée en majeur partie de cybercriminels. « Ils sont nombreux nos clients ‘‘gaï-man’’(c’est ainsi qu’ils sont appelés au Bénin). Vous pouvez en recevoir 15 ou 20 voire plus, tout au long de la journée, et ça fait déjà une très bonne affaire». Jérôme, sait bien que les activités de ses différents clients sont illégales mais face à la rentabilité il est très difficile d’abdiquer. « Avec le cybercriminel vous pouvez vous retrouver en fin de journée avec un peu plus de 150 euros, imaginez alors, la fin du mois ».

 

Les statistiques…

 

C’est de ces nombreux cybercafés de Cotonou que sont enregistrées la plupart des infractions liées à la cybercriminalité. Mais il est encore difficile de connaître avec exactitude les nombreux cas d’escroquerie qui sont commis chaque jour. A la sous direction des affaires économiques et financières de la Direction centrale de la police judiciaire où est installée la cellule de lutte contre la cybercriminalité, il n’existe que des chiffres des deux années antérieures. Et pour cause, la cellule n’a été créée qu’en 2009 suite à un arrêté ministériel. Entre 2011 et 2012 donc, environ 421 plaintes ont été enregistrées pour 53 personnes déférées. Difficile aussi d’avoir des chiffres sur les pertes financières. Bachirou lui, avoue avoir déjà escroqué « un peu plus de 10 000 euros » depuis qu’il a commencé.

Selon le Colonel Alain Gourio, Attaché de sécurité intérieur à l’ambassade de France près le Bénin – la France est l’une des cibles de cybercriminels – la difficulté de la connaissance exacte de nombre de plaintes est liée à la non dénonciation des victimes elles-mêmes. « Si au bout du compte, la victime en voulant acheter un chien se fait prendre 700 euros, elle a parfois honte et du coup ne porte pas plainte. C’est donc difficile d’avoir des chiffres. Mais pratiquement tous les jours, il y a des gens qui se tournent vers nous. Soit parce qu’ils se font escroquer, soit parce qu’ils se posent la question de savoir s’ils font l’objet d’une tentative d’escroquerie ».

 

L’absence d’un cadre juridique

 

Du côté de la cellule de lutte contre la cybercriminalité, il se pose aussi bien d’autres problèmes. L’on déplore la lenteur des réponses aux réquisitions et la difficulté de remonter aux preuves, les moyens techniques étant très limités. Arnaud Couao-Zotti est l’inspecteur de police principale à la sous direction des affaires économiques et financières : « Il faut dire que les réponses au réquisitions ne viennent pas toujours à tant. Et cela freine l’enquête. Il était par exemple difficile pour un opérateur de téléphonie mobile de remonter à un appel téléphonique vieux d’un an, alors qu’on était sur un dossier brûlant». A défaut, des moyens traditionnels sont utilisés comme les patrouilles dans les cybercafés. Jérôme a plusieurs fois vécu ces descentes inopinées de la police. « Quand ils viennent, ils prennent tout le monde, que vous soyez cybercriminels ou pas. Et c’est lorsqu’on a rien à vous reprocher qu’on vous relâche ».

Au Bénin, il n’y a pas matière à juger un cybercriminel. Il n’existe ni un cadre juridique ni des dispositions législatives qui prennent en compte la question. La cellule de lutte contre la cybercriminalité s’appuie sur une loi pour opérer ; celle contre la corruption votée en 2011. La loi prévoit dans un de ses chapitres des sanctions contre des infractions cybernétiques et informatiques. Mais ces infractions ne reflètent pas la réalité béninoise de la cybercriminalité. Puisqu’au Bénin, ainsi constate le Colonel Gourio « la cybercriminalité, ce n’est pas l’attaque des réseaux institutionnels, mais plutôt des arnaques et des escroqueries via internet ».

 

La question de l’identification des cybercriminels

 

Conséquence, il est de plus en plus difficile d’identifier les cybercriminels. Emmanuel Zossou est directeur des nouvelles technologies à Bénin télécoms (seul fournisseur d’accès internet au Bénin) et responsable du secteur TIC et cybercriminalité au sein de la commission nationale de l’informatique et des libertés (institution naissante) : « le plus souvent en voulant remonter à la source de l’infraction, l’on tombe sur des adresses qu’on a livré à des cybercafés. Mais les gérants de cybercafés ne connaissent souvent pas ceux qui viennent opérer dans leurs centres ». Sur la question du cadre juridique, il est clair pour le Colonel Gourio que « Sans un arsenal juridique adapté qu’il serait difficile d’identifier les personnes mais également de les poursuivre au plan pénal. Cela nécessite des moyens [ techniques] et il faut pouvoir conférer au plan légal des dispositions susceptibles de permettre l’identification des cybercriminels ».

Il y a plus d’un mois, sous la demande express du chef de l’Etat béninois Thomas Boni Yayi, l’Autorité transitoire de régulation des postes et télécommunications (ATRPT: autre institution naissante) a eu à élaborer un plan d’éradication de la cybercriminalité. C’était suite à la publication par une agence américaine des noms de 200 présumés cybercriminels béninois. Le plan d’éradication stipule la mise en place d’un centre de réponse aux incidents informatiques dotés d’équipements performants avec l’appui de structures internationales. Elle propose une synergie d’actions des différentes structures de lutte et l’organisation d’un forum entre les différents acteurs pour déterminer une politique en matière de lutte contre la cybercriminalité. Le plan devrait être adopté en conseil des ministres avant d’être divulguer. Mais déjà, un décret avait été pris en juin 2010, obligeant les opérateurs de téléphonie mobile à faire enregistrer leurs abonnés. Cette résolution sera étendue aux cybercafés.

 

Sur ce point, Jérôme le gérant de cybers est sceptique : « l’on nous demande de faire enregistrer nos clients. Mais ce sont des ardeurs qui vont vite s’émousser ». A juste raison, selon une source proche de la police nationale : « l’internet en Afrique et au Bénin en particulier est encore considéré comme un luxe. Et la fermeture d’un cybercafé peut-être perçue comme une menace aux libertés ».

 

Hermann BOKO, journaliste collaborateur au journal "LE MONDE"

Tag(s) : #Politique Béninoise

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