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Au Nigeria, le retour du « génie du mal »

 

jeudi 15 avril 2010

  

par Jean-Christophe Servant

 

« La plupart des personnes arrêtées sont des mineurs qui ne peuvent pas légalement être soumis à de telles poursuites pénales. Bon nombre des suspects arrêtés disent qu’ils ont des commanditaires, mais à la fin de la journée, les commanditaires ne sont pas poursuivis et leurs noms ne sont pas révélés au public. »

 

Propos terribles que ceux du Nigérian Shamaki Gad Peter, directeur d’une ONG basée à Jos : la League for Human Rights. Déclaration d’une grande banalité aussi, hélas. Recueillie par l’Irin (« Nigeria : Bringing Perpetrators of mass violence to book – or not »,13 avril 2010), elle confirme en effet ce que tous les Nigérians savent très bien depuis l’avènement d’une démocratie de façade, la « Democrazy », en 1999 : de Kano à Jos, de Kaduna à Lagos, les vrais responsables des conflits ethnico-religieux qui ont ensanglanté l’immense fédération depuis le retour des civils au pouvoir – plus de 13 000 victimes en dix ans – continuent à œuvrer, majoritairement impunis, dans les antichambres du pouvoir central.

 

Du siège des 36 gouvernorats de la Fédération, aux officines des 774 gouvernements locaux, ces hommes et ces femmes ayant tout sacrifié pour une carrière politique font en effet partie des principaux entremetteurs des séquences de violence qui ensanglantent régulièrement le pays, avec de meurtriers bilans à l’image de la taille démographique du géant d’Afrique : 150 millions d’habitants. Au Nigeria, la férocité des luttes politiques en vue de s’accaparer la meilleure part du gâteau national reste en effet la grille principale avec laquelle on doit continuer à décoder la moindre secousse ethnico-religieuse.

 

Le cas de Jos, capitale de l’état du Plateau, sur la ligne de front entre un monde haoussa-fulani musulman descendu du nord et un puzzle de minorités autochtones majoritairement christianisées, est un vrai cas d’école. Depuis les 1 000 morts de septembre 2001 – un drame passé totalement inaperçu alors que le monde avait les yeux tournés vers les ruines du World Trade Center –, la ville a été le théâtre de plusieurs répliques, dont celles de novembre 2008 et de l’hiver qui vient de s’écouler. Or, poursuit l’Irin, les différentes commissions d’enquête initiées pour juger les coupables « n’ont pas fait preuve de transparence, ont débouché sur peu de résultats concrets tout en perpétuant l’impunité ».

 

En ce qui concerne les nombreuses exécutions extrajudiciaires commises par les membres des forces de polices anti-émeutes (MOPOL) commissionnées sur place en novembre 2008 – 118 cas avérés –, l’ONG Human Rights Watch estime qu’elles n’ont débouché sur aucune condamnation (« Arbitrary Killings by Security Forces », 20 juillet 2009). Pour le chercheur Eric Guttschuss, chargé de ce rapport pour HRW, « Les commissions sont un moyen d’avoir l’air de réagir aux violences, mais à mesure que le temps passe et que les pressions incitant le gouvernement à agir diminuent, il y a de moins en moins de mesures concrètes visant à s’attaquer aux racines de la violence et à traduire en justice les auteurs [présumés] ».

 

On doit à l’ancien homme fort nigérian Ibrahim Badamasi Babangida, au pouvoir entre 1985 et  1993, l’opération de redécoupage électoral de 1991 qui rajouta une centaine de gouvernements locaux dans la carte électorale déjà complexe du Nigeria. « Cette réorganisation, précise le chercheur nigérian Philip Ostien, enseignant en droit à l’université de Jos, était essentiellement le résultat d’une manipulation concertée visant à favoriser les membres clefs de l’administration Babangida, tout comme ses principaux conseillers, supporters aux lobbyistes. » Jonah Jang and the Jasawa : Ethno-Religious Conflict in Jos, Nigeria » [PDF], août 2009).

 

Dans l’Etat de Jos, ce décret servit à diviser le gouvernement local de la capitale – tenu jusqu’alors par les Béroms christianisés – en deux circonscriptions, Jos Sud et Jos Nord, permettant alors à la communauté musulmane haoussa-fulani, jusqu’alors tenue à l’écart de la vie politique de l’Etat, de disposer d’une place forte et d’un représentant. Confrontant deux systèmes clientélistes autour d’une cité étendant son emprise urbaine sur le foncier environnant, ce clivage a largement contribué à accentuer le ressentiment interconfessionnel que l’on a vu se déchaîner à partir de 2001. « Selon les canons occidentaux, plus de gouvernements locaux devrait permettre à la démocratie de se rapprocher des organisations de base et d’être plus à l’écoute des revendications locales, note Philip Ostien. Mais dans la pratique, au Nigeria, cela n’a fait que contribuer à multiplier les malversations politiques et la violence. » « Le Nigeria du général Babangida a divisé le pays de façon cynique, institutionnalisant la corruption et avivant les rivalités entre les trois ethnies principales, les Yorubas, les Ibos et les Hausa-Fulani », rappellent Jean Claude Usunier et Gérard Verna, auteurs en 1994 de La Grande Triche. Corruption, éthique et affaires internationales, aux éditions La Découverte. Comme le soulignait à l’époque Didi Adodo, un leader syndicaliste nigérian : « Les colonialistes n’ont pas fait autant de mal à l’âme nigériane que n’en aura fait Babangida. »

 

« L’Afrique a besoin d’institutions fortes, pas d’hommes forts »

 

Inlassable pourvoyeur d’histoires, le Nigeria continue à imposer ses auteurs au rayon « Afrique » des librairies. Alors que vient de sortir le dernier Chris Abani (Le Corps rebelle d’Abigail Tansi, chez Albin Michel, 17 euros), roman sombre et violent qui comblera ceux qui l’avaient découvert avec son hyper-urbain Graceland, signalons la naissance d’une jeune maison d’édition exclusivement dédiée à la nouvelle écriture nigériane. Signe particulier : Cassava Republic est basée au pays, tout comme son initiateur, le Britannique Jeremy Weate, dont le blog holistique est fortement conseillé. A signaler parmi les dernières sorties : Nights of the Creaking Bed, de Toni Kan, série de nouvelles particulièrement réalistes et emblématiques de cette nouvelle génération d’auteurs affranchis de leurs origines ethniques ou religieuses. Cassava fait d’ores et déjà parler d’elle à Londres, plate-forme de lancement des nouveaux porte-parole en world fiction. Le premier livre d’Adaobi Tricia Nwaubani, I Do Not Come to You By Chance, qui sort en mai, a ainsi été sélectionné pour le Commonwealth’s Writers Best First Book Prize.

 

Source: Le Monde diplomatique

 

 

 



Tag(s) : #Politique Africaine
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