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Bénin: Angelo Houssou, "le juge rebelle"   

 

par Jacques Delacroix

 

le lundi, 20 mai 2013

 

 

Ceux qui le connaissent savent que Yayi Boni est très imprévisible et, surtout, impulsif, voire, sanguin. Cet homme, au pouvoir depuis sept ans, n’a pas d’amitiés sincères. Il fait et défait ses alliances au gré de ses humeurs, avec il est vrai, un certain niveau de panache et beaucoup de réussite ; il se débarrasse de ses collaborateurs comme un morveux d’un mouchoir qui ne sert plus à rien

 

 

Les événements de ces derniers jours au Bénin n’auront sans doute pas mérité toute l’attention qu’il convient de leur accorder, vu leurs implications, tant pour le Bénin que pour le reste de l’Afrique.

Voilà un pays qui tient en haleine une bonne partie de l’opinion internationale depuis sept mois, après que les autorités eurent annoncé de manière fort théâtrale une tentative d’empoisonnement visant le président de la République.

 

L’homme était, au moment des faits, président en exercice de l’Union africaine. Sans être un grand tribun, il a fait preuve d’une certaine dextérité politique, en anesthésiant pour longtemps, les vieux loups de la classe politique béninoise que sont les Nicéphore Soglo, Bruno Amoussou et, surtout, Me Adrien Houngbédji, sans doute l’un des hommes d’Etat les plus doués de sa génération.

 

Il en faut, du tact et du sens politique, pour mettre tout ce monde au tapis, même si, ce qui reste de l’opposition politique béninoise, essaie de donner résolument de la voix, par le biais de la jeune génération, incarnée par les Lazare Sèhouéto et autres Eric Houndété.

Au cœur du scandale : Patrice Talon, ancien homme lige de Yayi Boni, financier de ses campagnes électorales en 2006 et en 2011 et tombé en disgrâce.

 

 

Seuls les deux hommes connaissent les raisons profondes de la discorde.

 

 

Mais si l’on se fie aux déclarations de l’un et de l’autre, il y a de quoi perdre son latin. D’un côté, Patrice Talon, qui, averti de l’intérieur-même du système, de son imminente arrestation, prend la poudre d’escampette et s’enfuit à Paris, déclare que le président a sollicité son entregent pour faire modifier la constitution et faire sauter le verrou de la limitation des mandats ; il fait par ailleurs état de menaces que Yayi Boni aurait proférées, dans le style : «Patrice tu sais, tu cours un risque en me résistant. Parce que je suis après tout le président du Bénin. Le président a beau être ton père, ton frère, ou même ton fils, il faut savoir qu’un chef d’Etat peut être dangereux pour toi. Révise ta position ».

De l’autre côté, Yayi Boni prétend au contraire que Patrice Talon a cherché à faire main basse sur l’économie béninoise, ce à quoi il s’est opposé, d’où leurs nombreuses dissensions.

 

En ce qui concerne l’affaire de l’empoisonnement, le président en a une lecture claire comme de l’eau de roche : « Soyons clairs : Patrice Talon s'est réfugié en France parce qu'il fait l'objet de poursuites pour malversations au Bénin. Depuis la France, il est entré en contact avec ma nièce, que je considère comme ma fille [Zoubérath Kora-Séké, NDLR], et mon médecin personnel [Ibrahim Mama Cissé, NDLR] ; tous deux sont en prison à Cotonou. Il leur a promis 2 milliards de F CFA [plus de 3 millions d'euros] pour m'empoisonner, ils ont avoué ! », déclarait-il au mois de février à Jeune Afrique.

 

Ceux qui le connaissent savent que Yayi Boni est très imprévisible et, surtout, impulsif, voire, sanguin. Cet homme, au pouvoir depuis sept ans, n’a pas d’amitiés sincères. Il fait et défait ses alliances au gré de ses humeurs, avec il est vrai, un certain niveau de panache et beaucoup de réussite ; il se débarrasse de ses collaborateurs comme un morveux d’un mouchoir qui ne sert plus à rien ; les occasions sont nombreuses où le chef de l’Etat s’est débarrassé sans état d’âme de fonctionnaires pour des fautes qui sous d’autres cieux n’auraient mérité guère plus qu’un rappel à l’ordre.

 

Cyprien Hounsounou, directeur régional des départements du Borgou-Alibori de la Société béninoise d’énergie électrique, avait été limogé en public, alors que le chef de l’Etat était en séance de travail en 2008 avec la population locale à Parakou et que l’électricité avait été coupée ; plus récemment, le directeur général de l’Office de radiodiffusion et de télévision du Bénin, fidèle parmi les fidèles, a été limogé pour une affaire de tripotage de contrats sur le pylône de l’ORTB, au centre émetteur d’Abomey-Calavi.

 

Au rang des grosses cylindrées, plusieurs ministres ont aussi fait l’amère expérience du courroux présidentiel. On citera pêle-mêle l’ancien ministre de l’Intérieur, Armand Zinzindohoué, l’ancien ministre des Finances, Soulé Mana Lawani, et on en oublie.

 

C’est que l’homme ne blague pas avec la discipline, ou le respect de sa personne, selon le côté de l’échiquier où l’on se situe.
Un homme avec un tel tempérament, bien qu’ayant des qualités indéniables, a de quoi faire frémir son monde.

 

Dans la foulée de l’affaire de l’empoisonnement, un mandat d’arrêt international est délivré par le Bénin, visant Patrice Talon ; une demande d’extradition est formulée auprès de la justice française, qui traîne trop les pas, aux yeux du prince de Tchaourou.

 

Certains observateurs notent qu’à cet égard, moins que la mise en garde adressée par les autorités françaises en direction de leurs concitoyens, invités à éviter le Nord du Bénin, pour cause d’insécurité, c’est le refus de la justice française de s’exécuter promptement dans l’affaire de la tentative d’empoisonnement de Yayi Boni, qui a poussé ce dernier, à réclamer la tête de l’ambassadeur de France, Jean-Paul Monchau…

 

Entre-temps, pour faire bonne mesure et, selon certains, pour corser l’addition, Yayi Boni met sur la place publique une affaire de tentative de coup d’état, avec comme épicentre le sempiternel Patrice Talon.

Dans la foulée, l’expert-comptable Johannès Dagnon, cousin de Patrice Talon, est mis aux arrêts, en compagnie d’un complice présumé, le commandant Pamphile Zomahoun.

 

Toutes les pièces du puzzle étaient en place et, sauf coup de théâtre, l’étau s’était bien resserré autour de Patrice Talon. La justice française devait examiner son cas ce 22 mai et le comité d’accueil s’activait déjà à Cotonou…

 

Sauf que…


Sauf que le coup de théâtre se produisit : vendredi 17 mai, le juge d’instruction béninois Angelo Houssou, prononce une ordonnance de non-lieu et réclame la libération des prévenus dans les deux affaires : celle de la tentative d’empoisonnement et celle du coup d’état manqué.

Quelle que soit l'issue de l’affaire - on imagine tous les foireux scénarios possibles -, il s'agit d'un camouflet sans précédent dans l'histoire politique du Bénin.

 

Voici un chef d'état qui crie sous tous les toits, tel un nourrisson petit dictateur et capricieux - ils le sont tous - qu'un de ses concitoyens, naguère l'un de ses hommes de confiance, a attenté à sa vie; qui se fait organiser dans toutes les paroisses, tous les couvents et toutes les mosquées du pays, des prières sans fin pour que Dieu protège l'homme providentiel et châtie l’auteur du crime ;

 

Si le développement se mesurait à l'aune du nombre de prières par tête d'habitant, le Benin aurait, à l'heure où j'écris ces lignes, un PIB équivalent à celui des Etats-Unis…

 

Las, visiblement, Dieu n'était pas au rendez-vous. Peut-être a-t-il voulu simplement manifester sa colère.

 

L'acte 1 du feuilleton de l'instabilité au Bénin n'est pas la tension récurrente au sein de la classe politique; pas le possible hold-up de la dernière présidentielle, ni le capharnaüm généralisé dans l'administration, les scandales politiques à répétition ou encore les nombreuses violations de la constitution, des consciences et des libertés.


C'est la décision du juge Angelo Houssou, qui vient d'ouvrir une véritable boîte de Pandore.

 

Cette décision mérite d'autant plus d'être saluée qu'elle intervient dans un contexte général d'intimidation, de dictature habillée de quelques bas de liberté et de lévitation d'un homme - Yayi Boni – que le pouvoir semble avoir transformé.

 

A défaut d’avoir, dans l’immédiat, mis fin à la géhenne de possibles innocents qui croupissent en prison depuis plusieurs mois, la décision du juge Angelo Houssou a le mérite de remettre au cœur du débat de société la question des libertés publiques au Bénin, devenues depuis 2006, le marchepied du pouvoir de Yayi Boni.

 

Source: Afrika7

 
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Tag(s) : #Politique Béninoise

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