Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

08/11/2013


BENIN – Bolloré rafle le chemin de fer Cotonou-Niamey : Faut-il recoloniser l’Afrique ???


Par Benoît ILLASSA


Loin d’être une boutade, cette question mérite un examen de conscience de chacun pour analyser les raisons de notre échec collectif. Les africains ne sont pas les seuls peuples à avoir été colonisés. Pourquoi les indiens, les chinois, les coréens et les autres ont pris leur envol alors que nous restons cantonnés dans la médiocrité et le complexe d’infériorité ?


« Le modèle colonial était efficace ; il n’y a pas un pays d’Afrique subsaharienne où les structures administratives ne se soient pas détériorées depuis son indépendance. Les grands torts du modèle colonial étaient, d’une part, qu’il avait été imposé et non librement consenti et, d’autre part, qu’il ne fonctionnait pas pour le bien des pays colonisés mais pour celui des colonisateurs. Est-il possible de recréer une structure externalisée de gouvernance qui ait les avantages de la colonisation sans en avoir les torts » ?

La construction du chemin de fer béninois, dans les années trente, fut l’œuvre des français à l’époque où le Dahomey était une colonie française. L’ouvrage laissé par le colon n’a jamais été entretenu. Il est laissé à l’abandon depuis une trentaine d’années. Les rails comme les locomotives ont fini par rendre l’âme. Ironie du sort, c’est une entreprise française, le Groupe Bolloré, qui sera chargée de tisser la nouvelle corde sur l’ancienne comme si le Bénin n’avait jamais été indépendant.


Dans la petite ville de ma naissance, KILIBO, le colon français avait construit une école publique en matériaux définitifs. Malgré le poids de l’âge et l’absence d’un budget d’entretien, l’école tient toujours debout. A cause du poids de la démographie non maîtrisée, deux autres écoles ont été construites par les gouvernants post indépendance. Ces deux nouvelles constructions sont en matériaux provisoires dont la durée de vie ne dépasse guère dix ans.  

Cet exemple, que l’on peut observer dans tout le pays et dans la plupart des pays africains, illustre bien l’échec des gouvernants africains qui se sont installés dans le fauteuil douillet du Gouverneur blanc de l’époque de la colonisation.


Cinquante ans après l’indépendance du Dahomey, le complexé président béninois ne trouve rien d’autre qu’à attribuer le chemin de fer béninois à un étranger, au nez et à la barbe de Samuel DOSSOU-AWORÊT à qui le Niger et le Bénin avaient pourtant attribué le marché par une convention signée à Niamey le 29 janvier 2010.


Tous les investisseurs nationaux béninois sont dans le collimateur du roi Boni 1er. De Patrice TALON à Sébastien AJAVON en passant par Jean-Baptiste SATCHIVI. Aucun entrepreneur local ne trouve grâce aux yeux des gouvernants comprador. Un exemple concret illustre la mentalité et le complexe des dirigeants de l’Afrique francophone :


Lorsque le Nigéria a voulu se débarrasser de ses actions dans la cimenterie d’Onigbolo, l’Etat nigérian les a cédées à l’un des fils du pays, Aliko DANGOTE. Au même moment, le Bénin cédait les siennes à un groupe étranger, LAFARGE. Même si les investisseurs locaux n’avaient pas les reins assez solides, il appartient à l’Etat Béninois de les organiser et de les aider pour que ces entreprises restent dans le patrimoine Béninois.


C’est ce qu’a fait la France lorsque, par une ordonnance de 1986, Jacques CHIRAC a décidé de privatiser les entreprises françaises nationalisées par la gauche en 1981. Il a fait en sorte que des investisseurs français acquièrent un certain nombre d’actions pour constituer une minorité de blocage afin que ces entreprises restent françaises et ne tombes pas dans la corbeille des fonds spéculatifs américains. Même le libéralisme  sait se muer en patriotisme dans l’intérêt supérieur de la nation.  Dans ces conditions, ne faudrait-il pas recoloniser l’Afrique après l’amer constat de l’échec de ses élites ?


Le président béninois Boni Yayi et son homologue nigérien Isoufou Mahamadou ont décidé jeudi à Cotonou de créer une société multinationale chargée de la réhabilitation, de la construction et de l'exploitation du chemin de fer reliant Cotonou, capitale économique du Bénin, à Niamey, capitale du Niger, qui aura une longueur de 1.050 km, a-t-on appris de sources officielles.

S'exprimant lors d'une conférence de presse, sanctionnant la fin de la brève visite de travail du président nigérien à Cotonou, les deux chefs d'Etat ont évalué le capital de cette société multinationale par laquelle les deux Etats seront partis prenantes à 70 milliards de francs CFA.

Ce capital, ont-ils expliqué, seront répartis à 10% pour le Bénin, 10% pour le Niger, 20% pour les partenaires privés du Bénin, 20% pour les partenaires privés du Niger et 40% pour un partenaire stratégique.

Les deux hommes politiques ont porté leur choix sur le Groupe français Bolloré comme le partenaire stratégique.

Ce partenaire stratégique, ont-ils poursuivi, se chargera en outre de la mobilisation des ressources nécessaires, évaluées à 800 milliards de francs CFA (environ 1,6 milliard USD) pour la réhabilitation, la construction et l'exploitation des chemins de fer reliant Cotonou à Niamey, dont les travaux devraient démarrer au plus tard fin mars 2014.

La construction du chemin de fer Cotonou-Niamey s'inscrit dans le cadre de la réalisation de la boucle ferroviaire, devant relier cinq capitales de la sous-région (Abidjan-Ouagadougou- Niamey-Cotonou-Lomé), qui va nécessiter un budget de 1.000 milliards de FCFA. F


La pseudo colonisation


Avec sa pauvreté, sa dépendance totale envers le monde développé qui ne soustrait de son exclusion que quelques secteurs économiques où il est encore possible de l’exploiter, son impuissance manifeste à susciter en son sein le leadership qui pourrait la sortir de son malheur, l’Afrique subsaharienne ne permet pas aujourd’hui vraiment d’espoir.

Pas d’espoir chez ceux qui y sont ou en sont, pas d’espoir non plus chez ceux qui lui veulent du bien. On est passé de la sympathie à la condescendance, de la condescendance à la pitié puis, peu à peu, même cette pitié a fait place à un profond découragement et à un certain agacement.

Avec la prolifération de la misère dans une population qui se multiplie à un rythme effarant, l’avenir de l’Afrique paraît encore plus désolant que son présent. Pourquoi tout un segment du tiers-monde ne progresse-t-il pas, mais régresse?

On cherche souvent les causes de cette catastrophe dans la colonisation. Ce pourrait être une explication que son évidence rendrait assez futile, puisqu’elle ne change rien à la situation actuelle. Elle ne sert, en fait, qu’à aviver, chez la population des pays développés, un sentiment de culpabilité, dont on n’est plus sûr s’il permet que l’on fasse de meilleure grâce des cadeaux à l’Afrique, ou s’il n’est pas devenu plutôt une incitation à fermer les yeux, pour ne pas voir les conséquences navrantes des gestes qui ont été posés.

Cette dénonciation du colonialisme n’est pas seulement futile, cependant, mais nocive, car elle fausse le diagnostic du sous-développement de l’Afrique subsaharienne, biaise la lecture du syndrome et conduit à prescrire un traitement inapproprié.

OUI, la « colonisation », au sens restrictif où nous l’entendons ici de la conquête du monde entier par l’Occident, durant la période allant environ de 1825 à 1950, a certes contribué à la genèse du sous-développement que nous voyons aujourd’hui en Afrique. Dans certaines régions, le hiatus ainsi introduit a interrompu le développement naturel de la culture locale, particulièrement de la culture sociétale qui n’est jamais arrivée à maturité.

Ceux qui normalement auraient pu se réclamer de cette culture en ont été privés et ont dû s’en remettre à d’autres modèles, importés d’ailleurs, renonçant donc à vraiment façonner l’évolution de leur destin. Acceptons avec lucidité que cette rupture des liens de continuité avec leur histoire et leurs traditions, qui auraient permis qu’y naissent et s’y développent un ou des modèles originaux de développement, a eu sur les sociétés colonisées une influence néfaste. Cela étant dit, toutefois, on n’a pas tout expliqué.

Dans une perspective historique, la colonisation 1825-1950 a été un feu de paille. En Afrique subsaharienne, l’occupation en moyenne n’a duré que deux à trois générations. Tombouctou n’a été occupé qu’en 1893, libérée avec le reste du Mali en 1958. J’y ai rencontré, en 1974, un vieux marabout qui prétendait se souvenir de la région AVANT la présence française.

Durant cette période 1825-1950, toutefois, il serait plus exact, de dire que le monde a été « asservi » plutôt que colonisé, puisque la colonisation, au sens strict implique d’occuper un territoire pour y installer ses propres gens, n’a pas été la plupart du temps le but premier de l’entreprise dite colonisatrice. Les vraies démarches de peuplement, comme en Algérie, ont été l’exception.

L’Inde n’a été vraiment qu’administrée, la présence anglaise y demeurant une mince pellicule sur la vaste population locale ; la Chine, Hong Kong ou Macao mis à part, n’a été à cette époque ni colonisée ni même administrée, seulement soumise et exploitée ; le Japon même pas soumis, seulement rendu de force un peu plus accueillant

L’expansion occidentale, au XIXe et XXe siècle, contrairement à celle des siècles précédents, a été une conquête presque sans colonisation. Il est parti vers les USA, pendant, la période où a eu lieu cette pseudo colonisation, 20 fois plus d’émigrants qu’on n’a mis de colons dans toutes les colonies. Pourquoi cette dernière vague de « colonisation » si superficielle semble-t-elle avoir laissé des séquelles si négatives ? Ne serait-ce pas, justement, parce qu’elle n’a pas eu lieu ?


Kulturkampf


Coloniser est une entreprise ardue. Les Hébreux ont commencé la colonisation du pays de Canaan, il y a environ 3 500 ans, avec la prise de Jéricho. Il y a eu des accalmies, mais la colonisation du pays de Canaan est toujours en cours et la ville de Jéricho n’est pas encore pacifiée.

Les êtres humains se colonisent allégrement les uns les autres sans répit. La colonisation est l’une des facettes du choc des cultures. Sauf quand elle présuppose l’extermination des autochtones pour faire place aux colons, ce qui aurait été le plan d’Hitler pour l’Ukraine, la colonisation n’est pas la manifestation la plus brutale du choc des cultures.

Une culture, c’est un ensemble de valeurs et de points de repère historiques qui servent d’identifiants. Entre gens qui se perçoivent de même culture, naît un sentiment d’appartenance, une solidarité qui va au-delà de l’intérêt immédiat. Cette solidarité permet de former un groupe, de bâtir un clan, une société. C’est entre cultures qu’on se colonise.

Quand on doit côtoyer des gens d’autres cultures, s’il existe un intérêt à ne pas les exterminer, comme celui tout simple qu’ils fassent une partie du chemin et du travail, pour qu’on puisse échanger avec eux ce qu’on a en trop contre ce qu’ils ont et que nous n’avons pas, on apprend à les supporter.

Les cultures se côtoient dans les foires et marchés, les points d’eau où elles font la trêve, le temps de s’abreuver en biens et en idées. Le contact peut être rapide, littéralement furtif, mais on peut aussi avoir intérêt à ce qu’il soit permanent. Des villes multiculturelles se développent aux points de rencontre, où les cultures cohabitent et semblent se tolérer.

Illusion. Les gens peuvent se tolérer, c’est l’indice que la civilisation n’est pas qu’un concept philosophique, mais les cultures ne se tolèrent jamais. Une culture veut occuper toute la place. Elle ne veut pas toujours conquérir, mais inconsciemment elle veut toujours assimiler. Elle ne conçoit sa relation avec d’autres cultures que si celles-ci sont à genoux, inoffensives et ayant valeur de divertissement, sans plus. Si une culture n’a pas cette arrogance, elle apprend des autres et évolue sans perdre son identité jusqu’à ce qu’elle l’ait développée ou elle se résigne et disparaît.

Quand des cultures cohabitent, chacune, selon sa force, veut s’imposer aux autres. Il y a des avantages communs à la cohabitation, toutefois ; les habitudes et les comportements des uns comme des autres vont donc se modifier pour permettre cette cohabitation. Des accommodements puis des sacrifices sont consentis pour maintenir ce qui devient une société nouvelle. Cette société engendre son propre sentiment d’appartenance, sa CULTURE propre qui tient des cultures d’origine des participants, mais qui pour chacun se surimpose à la sienne.

L’apport de chaque culture d’origine à la nouvelle culture varie, selon ce que chacune pouvait avoir à offrir ou avait la force d’imposer. Certains s’identifieront à la culture nouvelle en se sentant radicalement transformés, d’autre en ne se rendant même pas compte qu’ils ont changé.

Ils n’en sont pas moins peu à peu changés, et le jour vient où leurs vrais semblables ne sont plus leurs congénères d’origine, mais ceux avec qui ils cohabitent dans cette société nouvelle, dont la culture ne se surimpose plus, mais se substitue à leur culture de départ. Ils développent une solidarité. C’est ainsi que des Anglais sont devenus des Américains.

Cette genèse consensuelle d’une société et d’une culture nouvelle n’est cependant pas le seul scénario. L’intérêt qu’on peut avoir à ne pas exterminer « les autres » n’implique pas qu’on veuille toujours s’en faire des amis. Quand on a la force pour soi, on peut pousser la porte, s’asseoir au salon, mettre le téléviseur au poste qu’on préfère et envoyer les premiers occupants tondre la pelouse. On peut coloniser.

La colonisation signifie un autre partage des décisions et des tâches, mais ne supprime pas tous les effets d’une cohabitation. Les autres sont là. Les circonstances sont différentes, parfois bien meilleures, parce que les autres sont là. Il se crée donc une identité coloniale, bien différente de celles d’origine du colonisateur comme du colonisé. Deux identités distinctes, puisque le rapport de force entre eux crée au départ cette distinction évidente, mais les circonstances extérieures sont les mêmes et les intérêts convergent.

Avec le temps, colonisateurs et colonisés ne peuvent que devenir, les uns pour les autres, les alliés les plus sûrs. La société coloniale développe sa propre culture, qui s’inspire inégalement des cultures d’origine, mais qui, dans la société nouvelle, en arrive tôt ou tard à les supplanter. Ce qui conduit, en deux siècles, à la situation où ce sont de purs Espagnols, à peine aidés de quelques métis et indiens, qui vont prendre l’initiative de réclamer et d’obtenir de l’Espagne l’indépendance de l’Amérique hispanophone.

Une colonisation qui suit son cours normal est un mariage qui peut commencer par un rapt, mais où l’affection et l’amour peuvent apparaître. Elle réussit, si elle se termine par l’indépendance du territoire colonisé et la naissance d’une nouvelle culture hybride. Parfois, le pouvoir colonisateur transmet presque intégralement ses gênes à cette nouvelle culture, comme les Arabes l’ont fait au Moyen-Orient. Parfois, le résultat est plus mitigé, comme au Mexique, au Pérou, en Bolivie. Quelquefois, c’est la culture du colonisé qui prévaut, comme celle des Grecs sur celle des Romains, ou celle des Chinois sur celle des Mongols.

Si une nouvelle culture hybride ne naît pas d’une colonisation, cette colonisation a été un échec. Quand la période de cohabitation interculturelle est trop courte ou que les ingrédients ne sont pas là en proportions acceptables, la mayonnaise ne prend pas. L’envahisseur se retire sans avoir fertilisé la culture des colonisés, ni s’y être rallié. Il n’a pour sa peine que le butin qu’il en a tiré. Le colonisé, pour sa part, se retrouve au point de départ, sans avoir été vraiment inséminé, ne gardant que des bribes de la culture des colonisateurs, dont il ne pourra tirer parti que si sa culture propre est assez forte pour accepter ce greffon.

La dernière vague de colonisation de l’Occident a été un échec, parce cette «colonisation » n’a pas vraiment eu lieu, non plus que la fertilisation qui aurait dû l’accompagner. L’Occident a déferlé sur le monde en profitant d’un avantage militaire, pas pour le coloniser, sauf en quelques rares endroits, mais pour l’asservir et l’exploiter. Quand il a trouvé une façon plus efficace de poursuivre cette exploitation, il s’est retiré.

L’occupation par l’Europe de l’Afrique subsaharienne n’a été qu’un chapitre de cette pseudo colonisation, un intermède assez sordide, qui a eu non seulement la brutalité d’un viol, mais la stérilité d’un coït interrompu.


La culture avortée


La colonisation 1825 ­1950 est venue puis a cessé. Les pays de vieilles cultures, comme la Chine, l’inde, la Corée, le Vietnam, ont retenu en souvenir de l’aventure coloniale quelques technologies et théories sociopolitiques, puis ont repris sans trop de mal le cours de leur Histoire, dans le sens de leur évolution antérieure : ils sont « en voie de développement ». L’Afrique subsaharienne, non. L’Afrique noire n’est pas en voie de développement.

Après les incursions de l’Occident, l’Afrique noire, comme les autres pays colonisés, est retournée au statu quo ante. Contrairement à d’autres, elle n’a pas retrouvé en elle-même une culture qui lui aurait permis de poursuivre un développement satisfaisant, parce qu’une telle culture n’y était pas quand la dernière vague de colonisation occidentale a débuté.

En Afrique, au milieu du XIXe siècle, quand a débuté la mise sous tutelle intensive de l’Afrique qui a reçu sa consécration au Traité de Berlin, il n’existait pas une culture « africaine » commune, mais une myriade de petites cultures, en processus de sédimentation par la conquête les unes des autres, dont aucune ne semblait en mesure de s’unir à la culture occidentale pour produire une culture hybride dans laquelle l’Afrique aurait pu se reconnaître.

Prenant acte de cette absence d’une culture africaine partenaire, le colonisateur a donc mis en place les outils d’acculturation, dont la scolarisation est le plus puissant, en en excluant si totalement la réalité locale qu’aucune transfertilisation ne pouvait en résulter, seul un passage réussi ou raté à la culture dominante. L’alternative d’une culture hybride a été simplement écartée.

Normalement, dans une relation aussi inégale, l’Afrique se serait mise totalement à la culture occidentale. Elle n’en a pas eu le temps. Pas le temps, parce que l’occupation effective de l’Afrique a été bien brève, mais surtout parce que la population occidentale ­ les colons ­ n’y ont jamais été assez nombreux pour qu’ils constituent vraiment, hors des villes, un élément significatif de la population.

Le choc des cultures a été ainsi réduit à sa plus simple expression, évitant les frictions, mais aussi l’acculturation spontanée qui découle d’une simple familiarité. Pour l’ensemble des territoires dits colonisés, la présence européenne était presque mythique, tout entière incarnée dans le fonctionnaire n’intervenant qu’en situation officielle.

Les populations rurales africaines n’ont jamais eu avec les Européens des contacts autres que fonctionnels, les contacts inévitables que doit avoir une population conquise avec une force d’occupation. L’Occident a violé l’Afrique par inadvertance, il ne voulait même pas la toucher. Conséquence de cet apartheid de fait, ce n’est que dans les villes, plus précisément dans les capitales, que le contact a été suffisant pour qu’en résulte le passage à la civilisation occidentale d’un nombre significatif d’Africains.

En toute fin de colonisation et durant les années qui ont suivi, on pouvait voir, dans les rues de Dakar, de Brazza et d’Abidjan, des Africains de classe moyenne et même modeste, s’identifiant comme Sénégalais, Congolais ou Ivoiriens, mais tout à fait occidentalisés. Ce sont ces Africains, en apparence totalement occidentalisés qui, avec le temps, introduisant peu à peu dans la culture importée la spécificité venant d’une adaptation aux circonstances et aux conditions locales, en aurait fait une culture hybride propre au pays et à ses gens.

Pour qu’ils y parviennent rapidement, il aurait fallu qu’ils soient nombreux. Pour qu’il y en ait eu assez, il aurait fallu l’influence de centaines de milliers de colons occidentaux en Afrique.., mais on n’a pas vraiment colonisé l’Afrique. On aurait pu avoir le même résultat avec très peu de colons, puisqu’une culture ne diffuse pas tant des gènes que des mêmes – les conquistadors n’étaient pas si nombreux ! ­- mais il aurait alors fallu du temps. Des siècles.

C’est l’impact cumulé du nombre trop restreint de colons et d’une période d’occupation trop brève qui a fait que l’embryon de ce qui aurait pu devenir enfin, après des siècles d’interrègne, une culture africaine fonctionnelle, se soit retrouvée au lendemain de la décolonisation, dans une situation de grande faiblesse et ne pouvant compter sur l’amour de personne.


La pilule du lendemain


Au départ du colonisateur, personne en Afrique ne ressentait d’affection pour une culture hybride. En l’absence d’une telle culture hybride qui soit acceptable et acceptée, chaque Africain, au départ précipité du colonisateur, a donc dû faire le choix de s’identifier à l’Afrique ou à l’Occident.

Les riches ont choisi l’Occident. Ils ont choisi pour les autres que ces derniers restent Africains. Ils ont imposé leur choix par une coupure plus ou moins subtile avec les sources de cultures occidentales, parfois même par une régression vers une éducation en vernaculaire. Quand ce dernier pas est franchi, il consomme la rupture et confirme la classe autochtone bourgeoise, riche, éduquée et occidentalisée dans son rôle d’intermédiaire obligée entre l’Occident et « les autres » qu’on a ainsi retranchés de l’Occident. On a voulu donner à l’Afrique la pilule du lendemain, pour que ne naisse PAS une culture hybride.

Dans chaque État d’Afrique subsaharienne, la population a donc été scindée en deux groupes de tailles inégales. D’un côté, une petite élite transfuge qui ne demande qu’à se laver des quelques bribes qui lui colleraient encore à la peau d’une culture africaine, pour s’identifier totalement à la civilisation occidentale. De l’autre côté, une plèbe qui ne peut réaliser cette assimilation et dont les options sont l’émigration ou une paupérisation constante.

Quand on parle de sous-développés, c’est de cette plèbe que l’on parle. Au moment de la décolonisation, cette Afrique du monde ordinaire s’est retrouvée en marge de la civilisation occidentale et sans la véritable option de retourner à ses cultures antérieures, puisque aucune de celles-ci n’avait l’envergure de se présenter en relève de la culture occidentale pour devenir la culture dominante. Le segment riche et le segment pauvre des pays décolonisés d’Afrique ont pris des voies bien distinctes.

Pour les élites déjà occidentalisées, un choix semblait se poser entre le soutien à une intelligentsia qui développerait une culture vraiment autochtone et une acculturation accélérée à la civilisation occidentale. Choix biaisé, car quand sa survie immédiate passe par une maîtrise plus approfondie de la culture, des coutumes et des techniques de la civilisation occidentale, comment penser qu’une intelligentsia locale ne s’intéressera pas davantage à cette maîtrise qu’au développement d’une culture autochtone originale ?

La première option aurait impliqué des sacrifices et une solidarité qui n’existait pas. On a prétendu parfois faire ce choix, mais c’est toujours la deuxième option qui a prévalu. Partout, en Afrique subsaharienne, le désir d’acculturation à l’Occident des élites est aujourd’hui aussi clair que faire se peut, la rupture avec la plèbe aussi tranchée que possible. Les élites visent l’intégration à une culture occidentale, sans nul apport local.

Seule une infime minorité, pourtant, réalise ce rêve et le plus souvent cette minorité s’expatrie. Pour le reste de ces élites, souvent condamnées à demeurer en Afrique pour en extraire la richesse et y exercer le pouvoir qui en fait des « élites », la culture occidentale locale dans laquelle elles baignent ne peut satisfaire cet idéal. En l’absence d’une « colonisation » au sens strict, qui amènerait en Afrique un fort contingent d’Occidentaux, cette culture occidentale locale ne peut être alimentée au quotidien que par des autochtones, sans autre contact avec la réalité du véritable Occident que par le biais des médias. Prenant le télévisuel comme modèle, la culture qu’ils y développent ne peut donc que devenir une copie, voire une caricature de cette image d’Épinal que projette le petit écran.

Cette culture n’est pas consciemment hybride, puisqu’elle ne se veut qu’une seule hérédité. Devant s’adapter aux conditions locales, cependant, elle doit tolérer des accommodements, Ceux-ci sont d’abord considérés comme autant d’imperfections, mais peu à peu, ils la marquent et y laissent des traces, en faisant peu à peu une culture hybride dont ces « imperfections » deviennent la seule spécificité.

Inéluctablement, il se crée donc, partout en Afrique, des mini-cultures locales, hybrides sans l’avouer, qui n’évoluent que par leurs imperfections et sont ainsi subtilement médiocrisées, confirmant le statut de deuxième classe permanent de leurs habitants. Chaque membre de l’élite d’un pays sous-développé, nourri à ce type de culture ersatz, se retrouve, face au monde occidental, dans la situation d’un jeune provincial du XIXe siècle montant faire carrière à Paris. Ce n’est pas une partie perdue, mais ce n’est pas une partie facile.

Si les élites s’expatrient ou se médiocrisent, la situation est bien pire pour le deuxième segment de la population africaine. L’Africain de classe modeste, non occidentalisé, s’est retrouvé au départ du colonisateur, sans aucune culture de référence et donc sans identité. Sans rien qui puisse susciter en lui une volonté d’appartenance à l’Afrique et encore moins à l’un ou l’autre des États artificiels qu’on a dessinés sur l’Afrique.

Sous prétexte de créer un sentiment d’appartenance envers des entités nationales artificielles – auxquelles eux-mêmes ne s’identifient aucunement, à moins qu’elles n’aient assimilé ces entités nationales à leurs entreprises personnelles ! – les élites des pays d’Afrique ont rendu plus difficile à leurs populations l’accès à la civilisation occidentale. À quel modèle culturel un Africain moyen peut-il se rallier, dans ces sociétés dites nationales d’Afrique dont les élites sont transfuges ?

L’Africain moyen a été placé ainsi dans un état d’infériorité dont il lui est bien ardu de s’arracher, puisqu’il n’y a pas pour lui de repli possible vers une culture autochtone antérieure qui n’existe plus, que le passage à la vraie culture occidentale lui est fermé et que la voie lui est barrée vers la création d’une culture hybride qui serait la solution, mais à création de laquelle les élites autochtones ne veulent pas collaborer.

L’Africain moyen se retrouve sans culture identitaire. Or, sans culture identitaire qui vous lie à un groupe de vos pairs (peer group), on est hors-culture partout. On est en exil même chez soi. Les Africains sont en exil dans leurs propres pays, puisqu’ils ne s’y identifient pas. Ce qui est tragique, car on ne peut aller vraiment au bout de soi-même que dans le cadre d’une culture à laquelle on est inconditionnellement assimilé.

Sans son appartenance à une culture identitaire, l’individu est en constante situation d’infériorité, puisqu’il n’a pas alors d’autre choix que de se réaliser dans des modèles importés. Quand l’accès à ces modèles importés lui est ouvert, tout lui en est présumé connu, mais mal connu ; il ne s’agit pour lui que d’apprendre et appliquer. Toute initiative ou toute créativité que manifeste l’impétrant devient une distraction, un élément de retard alors que le seul but qu’on lui propose est d’apprivoiser le modèle de vie de l’Occident et d’en maîtriser l’usage.

Si, malgré tout, sa créativité se manifeste et produit d’indéniables résultats, ces résultats sont perçus et fichés comme des activités mineures et marginales. Elles ne reçoivent leurs lettres de créance que dans la mesure où celles-ci leur sont accordées par le « main Stream » de la culture occidentale, lequel en juge du mérite selon ses propres critères et sa propre pondération. Si Picasso avait été noir, toutes ses périodes, rose, bleue ou qu’importe, auraient été définies simplement comme des facettes de l’Art Nègre.

Malgré tous les efforts que peuvent faire les Africains pour s’adapter à la culture occidentale qui leur sert de superstrat, leur arrivée tardive dans la course, alors que les règles ont déjà été établies sans référence aucune à leur spécificité, garantit qu’ils ne pourront jamais y acquérir une position de force ou même d’égalité. Ils ne peuvent jamais prendre la tête du peloton, puisqu’ils ne connaissent pas le tracé de la course et que, s’ils s’en détachaient, le peloton virerait au premier carrefour et les oublierait. Cette certitude de ne pouvoir gagner n’incite pas à courir plus vite.

Un récent sondage auprès des diplômés du baccalauréat, dans un pays de l’Afrique de l’Ouest, indiquait que, pour la MAJORITÉ d’entre eux, le meilleur plan de carrière qu’ils se souhaitaient commençait par un départ vers l’Europe. Non seulement les pays d’Afrique sont des navires en perdition, auxquels ne peuvent survivre que ceux qui s’en échappent, mais les références culturelles africaines sont elles-mêmes devenues des pièges. Le succès individuel passe par le gommage de toutes ces allusions à une hérédité culturelle africaine qu’on ne peut traiter que comme source de folklore.

À moins que l’on ne soit un sportif ou un interprète exceptionnel – ou qu’on ne soit en situation de SYMBOLISER l’Afrique, devenant l’Africain de service et en retirant un traitement de faveur – on ne peut réussir, comme individu, que si on sort d’Afrique et qu’on sort l’Afrique de soi. La solidarité, en Afrique subsaharienne, n’est plus pour l’individu un facteur de survie, mais une maladie mortelle. L’absence de solidarité avec la société africaine n’a plus à être maquillée, elle va de soi et gagne même à être ostentatoire.

Sans solidarité, cependant, il n’y a pas de société possible. Sans une culture identitaire qui permet une solidarité, une société en gestation ne peut se développer. Dans une société en gestation, la nécessité d’un effort commun est constante et si cet effort n’est pas fourni, la société ne naît jamais.

Sans cultures identitaires, les pays africains ne constituent pas vraiment des sociétés. C’est la situation actuelle des pays d’Afrique et il est clair que cette situation ne peut aller que de mal en pis. Tout est en place pour que tout aille plus mal


Le sabotage


À ce premier désavantage d’en faire systématiquement les parents pauvres d’une culture qui n’est pas la leur, la colonisation a ajouté un autre handicap, économique, celui-là, que l’Afrique partage avec les autres pays sous-développés, en instrumentalisant la structure de production des pays colonisés au profit des pays colonisateurs.

Cette instrumentalisation n’a pas cessé avec le retrait des colonisateurs ; elle s’est dès lors au contraire aggravée, au rythme de la mondialisation. Dès que la colonisation formelle a pris fin, le monde développé, ne misant plus sur une relation stable d’exploitation à long terme, a adopté la politique de la coupe à blanc, accéléré l’instrumentalisation des pays décolonisés et saboté irrémédiablement leurs économies

Il l’a fait en faisant des « dons » aux pays sous-développés, surtout dans le secteur alimentaire. En donnant ses produits, plutôt que de les vendre, le monde développé a pu substituer facilement ses excédents commerciaux aux denrées et produits locaux et a naturellement causé la faillite des agricultures de subsistance. Les terres, devenues sans rentabilité pour les petits paysans, ont alors été acquises par des compagnies transnationales et affectées à des monocultures pour exportation, café, cacao, etc.

Les paysans ruinés ont été, dans les limites du besoin qu’on en avait, sans plus, transformés en travailleurs agricoles et utilisés dans ces monocultures, au plus bas salaire possible. Les autres ont dû migrer vers les bidonvilles, en banlieue de nouvelles mégalopoles, pour s’y agglutiner en un lumpenprolétariat d’où pourrait bien un jour sortir celui ou ceux qui seront notre Némésis.

Ce sabotage des petites exploitations agricoles des pays sous-développés est venu parfaire la mainmise des intérêts étrangers sur le secteur primaire, dont les branches minière, pétrolière, forestière étaient déjà sous le contrôle de ces derniers. Ceci a non seulement éliminé la possibilité que ces pays puissent maintenir une autosuffisance alimentaire, mais a eu aussi pour résultat d’empêcher que ne se constitue jamais un capital local qui aurait permis la création d’entreprises dans le secteur secondaire.

Dans le secteur secondaire, les pays sous-développés, déjà derniers arrivants sur la scène industrielle mondiale, ont eu le handicap supplémentaire de dépendre entièrement, pour la capitalisation de leurs industries, de la bonne volonté des pays développés c’est-à-dire de la bonne volonté de leurs concurrents déjà en place. Le développement industriel des pays sous-développé n’a donc pu qu’obéir à la rationalité de ceux qui assuraient son financement, une rationalité diamétralement opposée aux intérêts de ces pays eux-mêmes.

Sans secteur primaire ni secondaire rentables pour leur économie propre, pas de création de richesse matérielle. Les pays sous-développés ont donc été réduits à une mendicité structurelle systémique : la prémisse de base du fonctionnement de leurs économies est qu’elles seront déficitaires et que l’ajustement se fera par une écriture aux livres, disant qu’un « don » a été obtenu ou qu’une dette a été contractée dont il est sous-entendu qu’elle ne sera pas remboursée.

Les fonds générés pour la consommation ne pouvant pas supporter une structure de services modernes, ce qui y a été mis en place à ce titre dans les pays sous-développés a donc revêtu la forme de petits îlots de services, à l’usage exclusif des expatriés et d’une petite bourgeoisie locale. À ce quadrillage sommaire, on a surimposé un fonctionnariat qui ne sert pas à offrir des services, mais à créer des emplois, largement superflus, uniquement ou presque pour justifier la distribution, sous forme de salaires, de la part minimale, nécessaire pour que le pays ne se désintègre pas, des recettes obtenues de cette mendicité systémique.

Sans primaire, secondaire ni tertiaire adéquat, il n’existe, comme possibilité réelle d’enrichissement dans les pays sous-développés, que des activités de rapine. D’une part, un banditisme plus ou moins organisé, en grande expansion au rythme où les classes les plus défavorisées comprennent les règles du jeu néo-libéral et le rôle dévolu au crime dans son fonctionnement. D’autre part, une structure de corruption institutionnalisée qui est présente à tous les niveaux, culminant dans la vente éhontée par les pouvoirs publics aux étrangers de tout ce qui pourrait servir à sortir ces pays de leur marasme.

Cette corruption par paliers, directe et indirecte, est la première source de revenus dans les pays d’Afrique subsaharienne. Le clivage économique est donc brutal entre, d’une part, une frange de mafieux enrichis et une toute petite bourgeoisie qui exploite et détourne les fonds publics et, d’autre part, le reste de la population en voie de paupérisation.

Le même phénomène s’est produit jadis dans d’autres civilisations, en Europe au Moyen Âge par exemple, ce qui a permis alors que se développe une élite qui finalement est devenue la source de tout développement. Pourquoi les pays sous-développés d’Afrique subsaharienne ne peuvent-t-il pas suivre la même voie ?

Parce que le clivage économique recoupe parfaitement le clivage culturel que nous avons vu et qu’il n’y existe donc pas de solidarité, aucun sentiment d’appartenance au groupe. La toute petite bourgeoisie qui s’enrichit s’identifie totalement à l’Occident et ne voit le reste de la population que comme une autre société qu’elle ne tolère que parce qu’elle en tire in profit.

Pour cette raison, tous les revenus, gagnés ou volés en Afrique subsaharienne, dès qu’ils dépassent le niveau de la plus élémentaire subsistance, ne sont pas investis dans le développement du pays, mais sont immédiatement réexportés vers l’étranger, où l’on trouve des investissements parfois plus rentables, mais surtout toujours infiniment plus sûrs que ce que le pays peut offrir.

Sans solidarité, pas de développement. Sans solidarité, en fait, pas de société.


Appartenance, intérêts et solidarité


Pas de sociétés en Afrique ? Attention ! Il existe des sociétés en Afrique ; elles suscitent même une solidarité parfois exemplaire. Mais ces sociétés sont au niveau de la famille élargie, du clan, d’ethnies, de groupes d’appartenance traditionnels « Tons » au sein de la société civile, pas si différents de ceux dont nous avons recommandé la constitution dans une Nouvelle Société. (712b). Au niveau des États composites issus de la décolonisation, cette solidarité n’existe JAMAIS.

Pour avoir des sociétés fonctionnelles en Afrique, il faudrait constituer des États au palier où la solidarité existe déjà. Ce n’est pas une option immédiatement accessible, car transformer en États les véritables groupes naturels d’appartenance, ce serait un retour à l’Afrique d’avant la colonisation. Ce serait éliminer les États actuels, ce qui ne pourrait être fait que les armes à la mais, puisqu’il n’y a pas un État d’Afrique qui ne se soit constitué un troupeau de vaches à lait de ses minorités et ne les exploite sans vergogne.

Le retour du pouvoir aux groupes qui suscitent une véritable appartenance ne sera possible sans effusion de sang, en Afrique subsaharienne, que dans le cadre d’une rationalisation globale de la gouvernance (714b). Cette rationalisation sera nécessaire en Afrique, sans doute plus que nulle part ailleurs, mais y tenter cette démarche serait aujourd’hui prématuré

Peut-on faire naître une solidarité en Afrique, au palier des États existants ? Que ce soit en Afrique ou ailleurs, il n’y a que deux voies qui conduisent vers la solidarité. La première mène à une solidarité d’appartenance qui est l’expression viscérale d’une identité commune ; la deuxième conduit à une solidarité d’intérêt et, dans sa forme achevée, correspond à une rationalisation de l’altruisme.

La première voie, celle qui exprime une identité commune, est aujourd’hui barrée en Afrique, puisque cette conscience d’une identité n’existe simplement pas dans les États artificiels qu’on y a créés. On peut tenter de l’encourager, mais il faudrait qu’elle naisse naturellement. Il faudrait des générations. Il faudrait une pensée commune, des symboles, des lieux de mémoire

Quelques guerres, aussi, comme celles qu’a connues l’Amérique latine durant sa turbulente gestation À mourir ensemble, on finit par s’apprécier, mais souvenons-nous que, dans une seule de ces guerres sans rimes ni raisons ­ et il y en a eu des tas ! – le Paraguay a déjà perdu les deux tiers de sa population. Est-ce le modèle à privilégier ?

Non seulement le sentiment d’appartenance à ces États artificiels d’Afrique n’existe pas, mais la volonté ferme de s’en retirer est souvent manifeste. Il y a au moins cent ethnies en Afrique qui ne veulent pas s’identifier à l’État où on les a parquées. Peut-on substituer à ce qui apparaît comme une impossible solidarité d’appartenance, une solidarité liée à des intérêts communs ?

Les critères ici sont connus. Dans l’aisance, oui. Dans la misère, non. Dans un pays riche déjà développée, une société peut garder l’adhésion de ses membres longtemps, même s’il n’y existe plus qu’un sentiment d’appartenance de façade, parce qu’elle est l’arène de leurs luttes et donc le lieu où ils se nourrissent. C’est l’attachement du charognard au charnier. Chacun retire quelque chose de la société et maintenir l’État vaut donc bien des compromis, voire des sacrifices.

On sait bien, cependant, qu’un intérêt commun est la plus précaire des bases pour une solidarité durable. Pour qu’elle soit stable, une telle solidarité implique que la richesse soit là qui permette que participer à la société soit une bonne affaire. Cette solidarité ne peut exister chez les classes défavorisées d’Afrique, puisque celles-ci ne retirent RIEN de leur participation à la société.

Quelque chose qui ressemble à la solidarité peut bien se manifester, parfois, entre miséreux, mais c’est la solidarité des jacques pour piller le château et s’en partager les dépouilles. Cette solidarité est ponctuelle. Elle est bien précaire, car rien n’est plus facile que de semer la zizanie au sein d’un groupe dont la motivation est strictement économique. Chaque élément du groupe peut en être facilement dissocié, simplement en satisfaisant ses attentes pécuniaires propres au détriment de celles des autres.

C’est une grave faiblesse de la solidarité par intérêt. Même s’il ne s’agit au départ que de « piller le château », quiconque veut maintenir la cohésion au sein d’un groupe se hâte donc d’ajouter, aux objectifs matériels de l’entreprise, une motivation supérieure qui soit à l’abri des tentatives qui seraient faites pour en provoquer l’éclatement. Pour en arriver à la solidarité, il faut qu’à l’intérêt on ajoute un cocktail de principes et de valeurs intangibles: Dieu, liberté, patrie, justice, fraternité, etc.

Quand on le fait, une vraie solidarité peut jaillir de la totale adhésion à une idée, à un principe à une cause, à un message. Cette solidarité peut devenir tout aussi émotive que celle qui naît d’un sentiment d’identité culturelle et, d’ailleurs, avec le temps, tend à s’assimiler de plus en plus à une solidarité d’appartenance au groupe porteur de l’idée, du message, etc. C’est l’esprit de corps des Chrétiens au Cirque, des Légionnaires à Camerone, des bonzes bouddhistes au Vietnam

Peut-on lier la solidarité au service d’une cause à la solidarité dans l’appartenance à un État qui rendrait ce dernier fonctionnel ? Un défi insurmontable, car si on tente, en ajoutant cette motivation supérieure à l’intérêt d’une participation à un État, d’obtenir une solidarité sincère et effective, on découvre que, paradoxalement, on en retire une solidarité d’autant plus sincère qu’on ne la souhaite pas effective.

La solidarité ne devient sincère que dans la mesure où l’on n’en attend rien. Elle peut alors être à elle-même sa propre justification, devenir inconditionnelle, se nourrissant même de chaque attaque dont elle est l’objet. La solidarité naît si le but n’est pas d’en retirer, mais de s’y donner. Dès qu’il y a un profit matériel à tirer de la solidarité, cependant, on découvre vite la corruption tapie dans l’ombre et l’on revient au scénario initial d’une solidarité d’intérêt qui exige que la richesse soit présente ou promise.

Promise de façon crédible, ce qui aujourd’hui en Afrique n’est pas possible. Cette crédibilité exigerait qu’existe au départ cette richesse que permettrait la solidarité qui n’est pas, ce qui nous ramène à la case départ.

Si une solidarité au palier des Etats est impossible à créer en Afrique subsaharienne, même par intérêt, on comprend que ne peut s’y développer que cette solidarité au service d’une cause dont nous venons de parler, sans référence nationale, gratuite et sans allusion à un intérêt. Il est possible, probable même, que ce genre de solidarité naisse en Afrique. Mais ce ne sera pas sans périls.

Quand ceux qui se solidarisent autour d’une l’idée ou d’un message sont dans la position de faiblesse qui est celle des classes modestes d’Afrique, leur solidarité exige un engagement total, mais doit être internalisée. Les structures externes qu’ils mettraient en place pour encadrer et manifester cette solidarité, en effet, seraient incapables de résister à des attaques de l’extérieur dans un milieu hostile.

L’action qu’engendre cette solidarité ne peut être tournée qu’à grands risques vers une action extérieure, car ceux qui sont ainsi liés sont faibles et ne peuvent espérer d’aide que d’eux-mêmes. À l’extérieur, il y a l’ennemi : la force doit être en soi. Cette solidarité ne pourra être au départ que compensatoire et ne deviendra un outil de développement que quand elle sera instrumentalisée. Cette solidarité est donc discrète, souvent liée à une vive xénophobie.

Les solidarités qui répondent à ces conditions de gratuité, d’engagement total et d’internalisation naissent généralement de mouvements religieux. Ce qui est une tautologie, puisque nous pourrions définir le mouvement religieux comme celui qui n’apporte pas de gratifications matérielles immédiates, mais plutôt une gratification spirituelle. Une gratification internalisée, car même si on peut voir un « paradis »à l’extérieur, ce n’est toujours qu’une projection de soi-même. Un mouvement religieux repose sur une autorité ultime qui est parfaitement internalisée, sans quoi il n’est pas vraiment un mouvement religieux.

Dans le vacuum de solidarité qu’est l’Afrique subsaharienne, il ne peut guère se créer de solidarité qu’autour d’un mouvement religieux. Une solidarité qui ne pourra s’identifier à une démarche de développement sans s’évanouir, que si la gratification qu’on y associe est reportée au-delà de l’horizon. Il faudra que les sacrifices qu’exigera la solidarité — il y en a toujours – ne soient pas consentis pour obtenir cette gratification, laquelle doit rester hors de portée, mais par amour de la cause elle-même.


Recoloniser l’Afrique ?


Il y a une autre solution. Il faudrait que puisse se développer en Afrique une culture de solidarité par intérêt, basée sur une rationalisation de l’altruisme. Quand tout le monde se donne la peine de ne pas faire chavirer la barque. C’est la solidarité que nous avons dans les pays développés. C’est la solidarité qui s’installe d’elle-même quand apparaît une certaine aisance et elle conduit toujours à une certaine démocratie.

Cette solidarité n’a rien de spectaculaire et elle n’inspire pas de poèmes ni d’épopées. Elle est, nous l’avons dit plus haut, le type d’attachement qu’éprouve le charognard pour son charnier. Elle se situe tout de même cent coudées au-dessus de ce qu’on peut trouver aujourd’hui en Afrique et elle est le seul le seul objectif raisonnable qu’on puisse fixer à un pays, disons, comme le Nigeria.

Une solidarité par intérêt, basée sur une rationalisation de l’altruisme, est une bonne solution. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible que cette solidarité naisse spontanément de l’Afrique elle-même. En aucun pays de l’Afrique subsaharienne.

Le développement de ce modèle exige une relative aisance. Pas la richesse boursouflée pour quelques-uns, ceci ne fait que fournir à ceux-ci un visa de sortie hors de leur culture, laissant les autres un peu plus pauvres, mais une aisance largement répartie dans une classe moyenne. L’aisance minimale qui fait qu’il ne soit pas héroïque et incongru de ne pas prendre pour soi et seulement pour soi, absolument TOUT ce qu’on peut prendre du tronc commun.

Cette aisance minimale n’est possible que si débute en Afrique un partage de la richesse. Or, la scission économico sociale dans les pays subsahariens empêche un consensus sur toute redistribution de la richesse. Cela crée un dilemme insoluble. Une richesse minimale et une forme de redistribution de cette richesse sont nécessaires à l’éclosion d’une solidarité d’intérêts alors qu’une solidarité d’intérêts doit venir AVANT le développement qui produit la richesse.

Aucune gouvernance issue d’une société d’Afrique subsaharienne ne peut sortir de ce dilemme. En l’absence de consensus effectif pour une forme au moins rudimentaire de partage, il est impossible qu’une gouvernance issue d’un pays africain ait la moindre chance de vouloir et de pouvoir améliorer le sort de ses habitants. Une gouvernance pour le bien du peuple n’est possible en Afrique, que si elle se situe au-dessus des enjeux et des jeux de pouvoir locaux. Pour que soit fait en Afrique ce qui doit y être fait, il faut donc que la gouvernance en Afrique soit externalisée.

Ce qui mène à la conclusion politiquement incorrecte, mais vraie, que l’Afrique ne peut retrouver le chemin du développement que si, pour un temps, elle est gouvernée sans les Africains. Le temps que s’y mettent en place des structures de création de richesse et de distribution minimalement équitable de distribution de la richesse créée.

Ceci mène aussi à la conclusion, tout aussi politiquement incorrecte, mais tout aussi vraie, qu’il faudrait reprendre l’Afrique au point où nous l’avons laissée. Il faut donner à l’Afrique ce que la colonisation aurait dû lui apporter, si la colonisation avait été la mission civilisatrice qu’on a prétendu qu’elle était au lieu de l’entreprise d’exploitation et parfois de simple brigandage qu’elle a été.

Est-ce à dire qu’il faille recoloniser l’Afrique ? Non, le temps du viol est bien fini. Mais il faut chercher la solution à la situation actuelle en s’inspirant du modèle colonial. Quand on en regarde la réalité plutôt que les intentions, comment se présentait le modèle colonial dans sa réalité quotidienne ? Une présence policière et militaire qui venait répondre à un besoin pressant d’assurer l’ordre et la sécurité, au soutien d’une présence administrative visant à gérer honnêtement, là où la corruption et le népotisme avaient toujours régné. C’est ce dont l’Afrique avait besoin, il y a 100 ans et c’est exactement ce dont elle a encore besoin aujourd’hui.

Le modèle colonial était efficace ; il n’y a pas un pays d’Afrique subsaharienne où les structures administratives ne se soient pas détériorées depuis son indépendance. Les grands torts du modèle colonial étaient, d’une part, qu’il avait été imposé et non librement consenti et, d’autre part, qu’il ne fonctionnait pas pour le bien des pays colonisés mais pour celui des colonisateurs. Est-il possible de recréer une structure externalisée de gouvernance qui ait les avantages de la colonisation sans en avoir les torts ?


pierrejcallard @ 7:20


Source : http://nouvellesociete.wordpress.com/


IB

 

 

 
 
  
  
Tag(s) : #Politique Africaine

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :