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04/04/2013

 

BENIN: Entretien avec l’écrivain Wilfried CRECEL AHANZIN , directeur de la Maison Béninoise de Poésie Internationale (M.B.P.I)

  

« Dans l’esprit des masses laborieuses africaines, l’indépendance a été acquise afin que nous assimilions la culture occidentale. Erreur fatale ! »

 

En cinquante ans d’indépendance, les africains ont de la peine à se départir de la culture occidentale. Révolutionnant la pensée négro-africaine, l’écrivain Wilfried CRECEL AHANZIN, directeur de la Maison Béninoise de Poésie Internationale (M.B.P.I), alors invité du club de lecture de l’Institut français de Cotonou en partenariat avec l’association AIYE culture à l’ occasion de la Fête de la francophonie, a bien accepté de se confier à nous. Exclusivité avec l’auteur du recueil de poèmes « Nègre sous la neige » paru aux Editions Publibook à Paris.

 

Vous venez de marquer une révolution dans la pensée négro-africaine, cinquante ans après les indépendances. Voudriez-vous nous parlez de la substance de cette pensée…

 

L’écrivain Wilfried CRECEL AHANZIN : Mes longues années de recherche m’ont conduit à la conclusion selon laquelle, cinquante ans d’indépendance, la civilisation occidentale continue d’être pour les descendants des colonisés que nous sommes, un objet de fascination. Nos pères ont en 1960 maladroitement ambitionné de ressembler à l’Homme blanc en prenant sa place. C’est pour cette raison que jusqu’ à nos jours, l’assimilation par uniformisme continue par faire rage. Fort de cette problématique j’ai estimé que le combat de la négritude ne saurait s’arrêter à la génération de ses pères fondateurs.

 

Donc vous défendrez désormais les couleurs de la négritude ?

 

Volontiers ! Me voici devenu malgré moi « l’héritier de la négritude » comme se plaisent à le dire certains confrères. Nous tenterons d’assumer cette réputation d’ « héritier de la négritude » que nous a collé la presse nationale. Mais cette fois-ci, mon essai « Manifeste du surréflèxionnisme » illustre ma pensée.

 

Venons-en à votre dernier ouvrage « Nègre sous la neige »?

 

« Nègre sous la neige », s’inscrit dans le prise des combats qu’ont mené les pères de la Négritude. Si tant est que la Négritude, à en croire le doyen Aimé CESAIRE, est la « conscience d’être noir, simple reconnaissance d’un fait qui implique acceptation, prise en charge de son histoire et de sa culture ».

 

Présentez-nous ce recueil de poèmes « Nègre sous la neige »…

 

La littérature, en dehors de sa fonction esthétique et de son caractère autotélique, véritable nourriture de l’esprit, développe des thématiques entrant dans l’amélioration de la société. En procédant à une thématologie cursive de mon recueil de poème « Nègre sous la neige », nous retenons qu’il y a une trentaine de vers qui sont divisés en trois parties à savoir « la splendeur de la créature, « les délices de l’enfer » et « les adieux au beaux temps » qui se dessinent en 90 pages.

 

Pour une déconstruction du mythe de l’ailleurs, quel regard portez-vous exactement sur l’immigration dans l’œuvre ?

 

Oui, le combat actuel, des pères de la négritude, s’il était vivant, ce serait de combattre toute idée d’immigration dans le petit ciel mental des africains. Ce serait de dire « non pas que je suis fier d’être nègre » mais, « je suis fier de vivre en Afrique ».L’émigration est un thème majeur que nous avons, entre autres, développé en essayant de déconstruire le mythe de l’ailleurs. Une déconstruction du mythe de l’ailleurs qui se justifie non, seulement par le dévoilement de l’inconfortable situation des immigrés africains en occident mais par le vide de leur absence. Le poème « Aller à Paris » à la page 31 en est une illustration éloquente.

 

Nous sommes dans la semaine de la Francophonie. Qu’en dites-vous ?

 

La fête de la Francophonie, chaque 20 mars est une occasion unique de célébrer la mémoire de nos illustres ainés comme Léopold Sédar SENGHOR, qui mettant de coté leurs différences, ont à partir des années 1970, élaboré une solidarité active servant aujourd’hui d’exemple en ce qui concerne l’expression de la différence culturelle. A l’heure où l’Afrique va prendre sa part dans la mondialisation, le français est une chance pour le continent, pour les pays comme le Bénin qui ont en partage avec bien des peuples une langue riche, chargée d’ histoire, constamment irriguée par les apports de ses locuteurs sur les cinq continents. Il n’en demeure pas moins vrai que l’Afrique est surtout une chance pour la langue française.

 

Que représente pour vous l’écriture ?

 

L’écriture dans ma vie est un acte de charité. Ecrire, c’est dessiner les contours du destin d’un peuple. Ecrire, c’est chanter ; c’est aussi faire chanter la pensée, la philosophie, et la civilisation d’un peuple, dans ses tours, ses contours, et ses détours, pensai-je.

 

Qu’en est-il de la nouvelle thèse que vous avez découverte sur la pensée négro-africaine ?

 

Merci ! je pars d’une vielle chanson, patrimoine de la mémoire collective, composée à la veille des indépendances, que j’ai recueillie dans mon village natal, il y a quelques années, qui me réconforte dans ma thèse selon laquelle, le noir a toujours rêvé d’être comme le blanc. Voyant venir la victoire que constituent les vagues d’indépendance, nos braves grands - pères les dahoméens, dans les années 1960 s’exclamèrent : « nous voici sur le point de devenir l’homme blanc ». Erreur fatale que nous déconseille la globalisation ! Un décryptage sémiologique de ce chant recueilli dans mon village natal révèle sur fond d’herméneutique littéraire que l’Homme noir a été fasciné par la culture occidentale. Je voudrais en clair signifier que l’aliénation culturelle, sociale et économique dont nous sommes objets est en fait due à notre propre gré. Car cette chanson révèle très bien qu’à la veille de l’indépendance, le nègre brulait d’envie de ressembler à l’homme blanc, et même de lui ravir sa culture. La chanson l’illustre si bien : « nous les noirs, nous sommes sur le point de devenir un blanc ». C’est dire donc que même dans l’esprit des masses laborieuses, de la ville en campagne, l’indépendance a été acquise afin que nous agissions à l’image de l’homme blanc, en terme clair afin que nous assimilions la culture occidentale. En cinquante ans d’indépendance, nous nous sommes acharnés à ne faire que cela. Nous sommes alors devenus des hybrides, pire que le blanc l’aurait fait. Les conséquences sont suffisamment visibles. Nos patrimoines tant matériels qu’immatériels abandonnés, au grand péril de toute une lignée.

 

 

Est-ce à dire que l’Afrique donnera raison à ceux qui estiment que nous n’avons aucune culture…

 

Si rien n’est fait, nous tendons vers cela. L’Afrique aurait lésé le reste du monde si sa culture, son identité, et son patrimoine ne se retrouvaient point dans la fusion qu’implique la globalisation en marche. Des arrêtés ministériels ne reconnaissent jusqu’ à nos jours dans beaucoup de pays africains comme tenue officielle que le costume, dans nos administrations, surtout dans nos ministères des affaires étrangères !

 

Heureusement qu’aujourd’hui, il s’observe dans les universités africaines comme à Abomey-Calavi une prise de conscience révolutionnaire. Je salue donc l’engagement de mon maître, le professeur Mahougnon KAKPO qui disait : je cite : qu’« Il est paradoxal de constater aujourd’hui que malgré le rationalisme abondant dégoulinant de l’occident et qui fait parfois maladroitement école dans les pays en voie de développement où des pseudos intellectuels vouent un culte aberrant à tout discours produit d’ ailleurs, le besoin de consulter les spécialistes des arts divinatoires est encore plus grand. » Yeku-menji : une théologie de la mort dans les œuvres de FA (essai d’herméneutique littéraire), les éditions des Diasporas, Cotonou, 2012

 

Que préconisez-vous pour une véritable prise de conscience en Afrique ?

 

Nous devons asseoir une nouvelle forme d’expression. Il importe que nous nous ressourcions à la source ancestrale. Du reste, il demeure toutefois évident pour nous que la véritable« désaliénation du noir » implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales » dira Franz FANON, dans « Peau noire, masque blanc ». L’histoire des grandes civilisations enseigne que le développement d’une nation dépend de la conscience qu’à ce peuple de son patrimoine. Dans l’actualité de la pensée des pères de la négritude, je retiens dans le continuum de la lutte que nous autres les descendants des colonisés, nous sommes responsables de notre timide présence dans le tintamarre de la globalisation, de notre aliénation, cinquante ans après les indépendances. Un nouveau « essai pour la désaliénation du noir » s’impose.

 

L’Art et la Culture sont des éléments forts de l’identité d’un peuple. Je prie donc les autorités béninoises à avoir à cœur de mener une politique artistique et culturelle forte, pour le développement de l’Afrique digne d’un rayonnement universel.

 

Entendu que c’est l’encouragement de l’esprit d’initiative et de la création qui sont un gage de développement et d’innovation en matière d’Art. Nous devons travailler pour que l’Afrique garde son aura culturelle, en revalorisant nos festivals, en soutenant les initiatives sur notre territoire, en accordant tout notre soutien aux filières éducatives et culturelles et plus précisément, en renouvelant sans cesse la confiance avec les acteurs culturels.

 D’ où est-ce que vous puisez cette conviction profonde ?

 

Ecoutez,si nous ne sommes pas pour nous même, pour qui donc serions-nous ? Pour finir, je citerai Paul Valery dans son essai « La crise de l’esprit » en 1919 qui a dit que « nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Mais moi Wilfried CRECEL AHANZIN, je pense que la civilisation africaine est immortelle. Que chaque africain découvre donc sa mission. C’est cette conviction partagée que nous prêchons dans ce recueil de poèmes « Nègre sous la neige » pour notre véritable épanouissement.

 

Propos recueillis par Armel NONFODJI

 

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