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21/12/2011

  

BENIN: HOMMAGE DU DOYEN O.B.Q. À VÁCLAV HAVEL

  

  

SOUVENIRS D’UN SÉJOUR À PRAGUE

  

  

Par Olympe BHÊLY-QUENUM

 

C’est dans un quotidien anglais que j’avais lu des extraits de Charte 77 ; j’ai demandé à Jan, un ami - tchécoslovaque, comme on disait alors - d’éclairer un peu ma lanterne; en me communiquant vite l’intégralité de la version tant anglaise que française du texte, il attira mon attention sur le nom de Václav Havel dont je me suis souvenu d’avoir lu La fête en plein air petit livre découvert chez un bouquiniste; les frustrations, le désir de liberté d’un peuple opprimé et sa révolte qui ressemblait à une pulsion légitime m’avaient beaucoup plu.

  

Parmi les autres signataires de Charte 77, il y avait aussi Pavel Kohout dont j’avais lu au moins deux romans. La lecture du manifeste provoqua une impression ravageuse en mon for intérieur parce que j’avais senti, à froid, l’indignation, la révolte et la rébellion que je désirais depuis longtemps chez la quasi totalité des artistes, écrivains et intellectuels africains francophones trop sous le joug de l’ex-Mère Patrie.

  

En France, il y avait 68 et j’allais de temps en temps au Quartier latin où j’observais les audaces des étudiants, la force de «Dany le rouge» dont j’appréciais l’éloquence et la conviction; la coïncidence entre cet événement et le Printemps de Prague me donnait comme le prurit d’être in medias res là-bas aussi; n’en pouvant mais, puisque j’avais beaucoup aimé La fête en plein air, selon l’auteur, «cri d’authenticité libérée et volonté d’analyse», j’acquis plus tard et lus une demi-douzaine de ses autres livres dont voici deux des six dédicacés.

 

 

 

 

 

 

N’étant jamais allé en Tchécoslovaquie, j’avais une forte envie de sauter le pas quand Robert Cornevin m’informa que Le Chant du Lac était traduit en tchèque par Jarmila Orlová, universitaire et traductrice que j’avais rencontrée par hasard à la librairie Présence Africaine, en 1980.

  

 

La parution de Le Chant du Lac (ZPÉVJEZERA, en tchèque) me fit inviter à Prague; je m’y rendis avec Maryvonne, en emportant les livres de Václav Havel; l’illustre dramaturge était devenu président de la République ; je n’aime pas les hyperboles, je dirais néanmoins que, bien qu’aussi chaleureux qu’en URSS, l’accueil tchécoslovaque fut sans précédent.

 

 

Nous étions dans une brasserie et on m’apprit que «Václav Havel y avait travaillé comme garçon de café»; en saisissant l’occasion aux cheveux, je souhaitai visiter «des endroits que le peuple n’oublierait jamais»; on nous montrera ceux où «Le Printemps de Prague a été pour l’oppresseur l’occasion d’assassinats»; notre traductrice nous emmena ensuite ailleurs et déclara: « C’est ici que des jeunes ont été matraqués et fusillés ».

 

Dans une autre brasserie célèbre, un artiste, également écrivain, voulut savoir comment nous aimerions passer notre séjour: «il n’y a pas de programme spécial parce qu’on voulait vous en laisser la liberté».

 

Du jamais vu depuis la publication de Un Piège sans fin où j’étais parfois invité çà et là; aussi abasourdi qu’intimidé, je fis entendre qu’il me plairait assez de rencontrer le président Václav Havel, de lui faire dédicacer ses ouvrages que j’ai apportés à Prague ; l’artiste-écrivain se leva, se mit à l’écart avec une jeune femme et ils eurent un aparté, puis il téléphona au bar; quand ils rejoignirent leur place , me il dit: «notre ami aimerait vraiment vous recevoir, il a dit qu’il avait lu ZPÉVJEZERA, il ne pensait pas que vous viendriez un jour à Prague; actuellement, il y a beaucoup de visiteurs politiques et son programme est surchargé; il a dit qu’on viendrait prendre les livres afin qu’il vous les dédicace…»

 

 

Bien qu’une fois encore abasourdi, j’éprouvais une forte admiration pour ce chef d’Etat à qui un de ses amis avait parlé d’une brasserie et qui acquiesça au souhait d’un inconnu. Le lendemain, c’était à plus de 20 km de la ville, au château où l’on hébergeait les écrivains, qu’une demoiselle était venue prendre les livres que le président Václav Havel dédicaça et qu’on rendit deux jours avant notre retour en France.

*

J’ignore si c’était par Jarmila Orlova qu’on avait été informé de mes goûts, mais il n’y a pas eu d’impair: nous avons assisté à une représentation de La flûte enchantée, à l’Opéra, visité des librairies, des disquaires, une cristallerie; chez les disquaires comme dans un magasin de cristal de Bohème, les articles paraissaient si intéressants et si peu chers que nous n’avions pas regardé à la dépense.

 

 

Visite de la Place Venceslas, du Cimetière juif, des églises telles que celle de l’Enfant Jésus de Prague , de la maison de Kafka dont j’avais lu la plupart des œuvres, voire les lettres à ses différentes fiancées; les va et vient sur les ponts nous fascinaient; comme Prague semblant nous retenir, nous avions promis d’y revenir.

*

Le bruit courait depuis longtemps que Václav Havel était d’une santé fragile; je ne saurais trop dire pourquoi, sans l’avoir jamais vu de près, une information sur l’aggravation de ses problèmes de santé m’avait angoissé; son décès m’a fait l’effet singulier que quelqu’un à qui j’étais attaché s’en était allé sur la pointe des pieds. Sa vie durant, il se sera battu bec et ongles pour la liberté, la culture, la dignité, la démocratie et le peuple; j’avais su à Prague qu’il était «né dans une famille riche, voire richissime», mais il préférait la modestie, la simplicité et la tendresse à la vanité. On aimera toujours un tel homme politique, même si on n’a jamais ouvert aucun de ses livres qui, tous, méritent d’être lus.

 

 

Dans certains pays africains, on ne se prive pas de s’en mettre plein les poches en siphonnant l’Etat qu’obère et d’affamer le peuple; excellent démagogue, on se met à la solde d’un forgeron de la forfaiture après avoir bramé: L’Afrique révoltée!, on acquiert des breloques prestigieuses qu’on emportera pas dans la tombe. Trop tard pour prendre de la graine de la vie et l’action de Václav Havel, homme politique éminent, artiste et écrivain hors du commun, mais modeste, timide, presque effacé. C’est à un tel modèle avec qui je n’ai pas d’ attaches que je rends hommage, comme à Nelson Mandela quand il était victime de l’apartheid.

 

 

Garrigues-Sainte-Eulalie, 19 décembre 2011.

 

 

1) Edits Gallimard, Paris, 1969.

2) CF. Les Apatrides de la Francophonie, article paru dans Le Soleil, quotidien sénégalais.

3) J’y avais été l’hôte de l’Association des écrivains après la traduction de Le chant du Lac et de Un enfant d’Afrique.

4) Avril 1960, édits Stock ; le livre sera repris par Présence Africaine qui ne cesse de le réimprimer.

5) Une image très populaire au Dahomey de mon adolescence.

6) Cf. Pour Nelson Mandela, Collectif, édits Gallimard.



 

 
Tag(s) : #EDITORIAL

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