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Mardi, 03 Août 2010

 

L’Administration publique béninoise vue par Mme Gisèle Balley Mèdégan: « Aujourd’hui, le respect de l’autorité dans l’administration est bafoué »

  

Écrit par Chimelle GANDONOU

 

Cinquante ans après l’indépendance, l’administration publique béninoise a connu de profondes mutations. Mme Gisèle Balley Mèdégan, diplomate de formation et Directrice adjointe de cabinet du Ministère des Affaires étrangères donne son point de vue.

Le Matin : Bonjour Madame, vous êtes femme et cadre de l’administration publique depuis bientôt trente ans. En votre temps, était-ce facile pour les femmes de faire facilement leur entrée dans l’administration publique et d’y travailler ?

Madame Mèdégan :
J’avoue qu’à cette question je réponds oui, parce que moi j’ai eu la chance d’entrer dans la l’administration pendant la période révolutionnaire où tout était planifié. J’ai eu la chance d’être déjà envoyée au ministère des Affaires étrangères pendant que je terminais mes études. Donc, je venais à peine de soutenir quant le conseil des ministres m’a mise à la disposition du ministère des Affaires étrangères. J’ai dû vite faire pour plier mes baguages et rentrer pour prendre fonction. Je n’ai pas eu de difficulté. Il n’y a pas eu de distinguo. Je n’ai pas du tout eu de mal. J’avoue qu’on ne peut pas dire au Bénin, pour entrer en fonction publique il a une différence. Il n’y a pas de différence. L’article 124 de la Constitution (Ndlr : loi fondamentale qui faisait office de Constitution pendant la révolution), à l’époque, donne les mêmes droits aux hommes et aux femmes.


Vous avez eu la chance de travailler sous la révolution, quelle comparaison faites vous entre l’administration au temps de la période révolutionnaire et celle d’aujourd’hui ?

(Sourire) Les temps ne sont pas les mêmes. C’est vrai, pendant l’époque révolutionnaire, il était possible de recruter. On avait tellement recruté qu’on était à un moment obligé de passer par l’ajustement structurel. Je dois dire que les temps étaient favorables pour le recrutement. Mais ayant exagéré un peu, nous sommes passés par l’ajustement structurel, parce que c’était la pléthore de fonctionnaires qui a créé le problème d’ajustement.
Aujourd’hui, les gens ont plus de difficultés. On a beaucoup de diplômés sans emploi. Ce n’est plus comme avant où l’étude vous donne droit directement à une fonction dans l’administration. Maintenant ce qu’il va falloir faire c’est de préparer plutôt les gens à se prendre en charge, à la libre entreprise. D’ailleurs, selon notre Constitution, c’est le libre marché. On a plus tellement à attendre de l’administration. Nous avons des problèmes dans l’administration. C’est vrai qu’il n’y a plus assez de fonctionnaires. Nous, quand on va partir à la retraite dans trois ans, le ministère va tomber parce qu’il n’y a pas des gens pour nous remplacer. Nous, nous sommes rentrés en 1983. Je crois qu’en 1986, ils ont arrêté le recrutement et ils ne l’ont repris qu’en 1991. Vous voyez ce gap là, il va falloir le combler. Les jeunes sont là, les anciens sont là. Il n’y a pas un groupe intermédiaire. Et le fossé est grand. Ce problème se pose à nous. L’époque révolutionnaire n’avait pas ça. On n’était pas bien payé. Il faut avouer qu’aujourd’hui nous sommes mieux payés. Mais on n’avait pas autant de problèmes. On ne peut pas comparer ces deux périodes.

Que pensez-vous du fonctionnement même de l’administration ?

Là, j’ai beaucoup à dire. Aujourd’hui, le respect de l’autorité dans l’administration est bafoué. Je ne vais pas jeter de l’opprobre sur la jeunesse mais je crois qu’il n’y a pas de repère. Parce qu’avec ce gap observé dans l’administration et qui est dû au fait que les recrutements sont gelés pendant une bonne période, il n’y a plus de cadres intermédiaires. Les jeunes sont arrivés, ils sont là et il n’y a personne pour les conduire à bon port, si bien que (silence). C’est regrettable. Et c’est partout dans toute l’administration.
Moi, quand je suis rentrée, quand je suis revenue après neuf ans au poste, j’étais choquée parce que, ce n’est pas ce que nous nous avons vu. Bon, il faut avouer qu’avant la démocratie, il n’y avait pas la liberté, maintenant, ils ont la liberté. Ils font tout. Ils ne respectent plus. La liberté ne veut pas dire absence de respect. L’éthique a déserté le terrain. C’est toujours les tares de l’autre administration que nous colportons. Nous essayons de faire ce que nous pouvons.

L’administration révolutionnaire n’est-elle pas mieux que celle d’aujourd’hui ?

Non, je ne peux pas dire mieux ; je vous ai dit tantôt qu’on a eu la chance et on recrutait les gens. Mais ça nous a amené à ce que nous vivons aujourd’hui. Normalement, une administration doit être une continuité. Quand les uns partent à la retraite, on recrute d’autres pour combler le trou. Entre temps, on a cessé de recruter et ceux qui sont venus dix ans où combien d’année après, je ne sais comment on le dit chez nous, ils n’ont aucun égard pour les grandes personnes. Ils sont venus, ils sont livrés à eux-mêmes. Aussitôt venu, aussitôt nommé chef service. Comment vous pouvez comprendre çà. Moi, quand j’ai commencé, c’est un commis de chancellerie qui m’a aidée à rédiger une note verbale.
Aujourd’hui, eux, ils viennent avec leur diplôme, il n’y a personne pour les guider, ils font ce qu’ils veulent. Vraiment, ce que nous gérons, ce n’est pas ça. Il n’y a plus le respect de l’autorité. Chacun veut faire ce qu’il veut. Chacun fait à sa tête.

Est-ce à dire qu’à l’époque révolutionnaire, il y avait plus le respect dans l’administration qu’aujourd’hui ?


C’est vrai, parce qu’ont avait peur. La peur du gendarme, c’est le début de la sagesse, dit-on. Il y avait les Cdr (Comités de Défense de la Révolution installés dans toutes les unités de productions, dans les quartiers, etc.… et qui jouaient le rôle de gendarme Ndlr). C’est eux qu’on respectait en plus.


Parlez nous un peu de l’administration au début des années 60. Qu’est-ce qui était bien ?


(Rire) En 1960, j’étais au cours primaire. Je sais que dans l’administration, il y avait encore les Blancs, les cols blancs, c’est-à-dire les « Akowé ». D’après ce que j’ai appris, il y avait le respect de la hiérarchie car, c’était l’administration coloniale. La ponctualité était de rigueur, ce que nous ne retrouvons plus dans l’administration de nos jours. Aujourd’hui, on vient au drapeau, on peut compter le nombre de gens qui sont présents au salut des couleurs. A l’époque, l’éducation civique occupait une meilleure place. On allait au service à l’heure et on rentrait à l’heure et l’administration marchait bien. Aujourd’hui, les gens viennent quand ils veulent, personne ne respect l’autre. Et tout le monde court après l’argent alors qu’avant, nos aînées avaient plus l’amour de la patrie. Ils savaient qu’ils travaillaient pour leur pays. Mais nous, c’est pour les primes que nous travaillons.


Justement, quelles sont aujourd’hui les tares de l’administration publique ?


Le manque de repère, le manque de respect de l’autorité (silence et rechigne). Proof ! Aujourd’hui, les tares de l’administration publique sont énormes.
On fait ce qu’on peut, on leur dit ce qu’on peut. Parfois sur le coup, il y a certains qui comprennent. Mais il y a d’autres qui font à leur tête. Quelques fois, ils vous répondent d’une manière bizarre. Moi, j’ai l’impression qu’on travaille pour rien. On ne voit pas le résultat (Mine de désolation). On fait ce qu’on peut ; on leur dit ce qu’on peut. Les tares, on essaye, mais je vous avoue que … (silence)

Avez-vous quelques pistes de solutions à proposer pour corriger un peu le tir ?


Je pense qu’il faut une formation systématique sur l’éthique pour toutes les nouvelles recrues de l’administration. Il faut que les jeunes soient vraiment encadrés par les aînés. Ainsi, ils pourront se débarrasser des tares qu’ils ont traînées depuis l’université. Par exemple, la dernière fois, j’ai rencontré ma maîtresse du cours primaire à l’église et j’ai croisé les bras pour la saluer. Mais aujourd’hui, les jeunes saluent à peine leurs professeurs, parfois même quand ils les croisent, ils les dépassent. Le ver est dans le fruit, tout est à refaire.



Propos recueillis par Chimelle GANDONOU



 
 
Tag(s) : #Politique Béninoise