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Lundi, 26 Juillet 2010

  

 

BENIN: « L’Etat travaille à tuer les entreprises », dixit, Abel Kocou Ahokpè

 

  

  

Écrit par Judicaël-Rock HOUNWANOU

 

Le Bénin, quelques mois après l’avènement du régime du changement, est confronté à des difficultés sur presque tous les plans. A mesure qu’on s’achemine vers la fin du mandat du Dr Boni Yayi, d’autres problèmes allongent la liste des difficultés du gouvernement. Récemment, ce sont les entrepreneurs, hommes d’affaires qui sont montés au créneau pour exprimer leur mécontentement vis-à-vis de l’Etat. Dans cet entretien, M. Abel Kocou Ahokpè, responsable du Comité national de lutte pour la survie des entreprises, explique les tenants et les aboutissants de la situation que traversent les entreprises béninoises qui pactisent avec le gouvernement. Il s’est également prononcé sur certains faits brûlants de l’actualité.

Le Matin : Présentez-vous à nos lecteurs

M. Ahokpè : On m’appelle Abel Kocou Ahokpè. Je suis entrepreneur. Je travaille dans les Btp (Bâtiments et travaux publics) et l’étanchéité. Le hasard a fait que certains de mes collègues entrepreneurs et fournisseurs de l’Etat m’ont choisi provisoirement pour défendre avec eux, un certain nombre de problèmes réels auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. Nous avons d’ailleurs, adressé récemment une lettre ouverte au Chef de l’Etat pour lui faire part de nos désarrois.

-Effectivement après lecture attentive de cette lettre, nous avions eu comme l’impression que le torchon est en passe d’être brûlé entre vous et les autorités gouvernementales en l’occurrence le président de la République. A quoi est due une telle situation ?


-Vous n’avez pas du tout mal interprété la lettre. Vous savez, plusieurs entrepreneurs, commerçants fournisseurs de l’Etat et même des collectivités locales ayant reçu des bons de commandes, sont allés s’endetter pour pouvoir répondre à l’impératif qui est le leur. L’Etat qui a bénéficié des prestations et qui, dans ces conditions, devrait honorer dans les délais ses promesses, semble dormir sur ses deux lauriers. De même, depuis deux (02) voir trois (03) ans, il y a des entrepreneurs qui ont fait des travaux de construction qu’ils ont livrés. Ces infrastructures sont aujourd’hui utilisées pour le bien et le mieux-être des populations. Malheureusement, ils ne sont pas payés jusqu’à la date d’aujourd’hui. Or, dans leur quasi-totalité, ces entrepreneurs vont faire des prêts à la banque pour achever et livrer les travaux. Ainsi, lorsque l’Etat ne paie pas à temps, il met ses fournisseurs dans l’incapacité d’honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs banques. Du coup, leurs charges s’accroissent, étant donné que les prêts contractés auprès des banques génèrent des intérêts qu’il faut payer selon le retard dans les remboursements. Au finish, c’est à perte que ces entrepreneurs roulent. Ils travaillent, mais ne jouissent pas des fruits de ce qu’ils ont appris à faire.

-Vu que la situation perdure depuis deux ou trois ans, quelles sont les autres démarches entreprises en dehors de la lettre ouverte ?


-Dès le début, chacun de nous avait mené des démarches individuelles. Il y en a qui ont discuté avec les diverses autorités concernées par les marchés. Mais à chaque étape, ils rencontrent des obstacles. Les portent restent fermées et toutes les stratégies mises en place pour rencontrer la haute autorité sont restées infructueuses. Or, nous sommes quotidiennement sommés par nos banques qui refusent de nous accompagner sur d’autres projets. Les huissiers sont également à nos trousses. Tellement, la situation est devenue invivable que nous avons décidé de nous mettre ensemble pour des actions communes et pour défendre nos intérêts fondamentaux. C’est de notre vie et de la vie de nos entreprises qu’il est désormais question. Vous savez, nous sommes des entrepreneurs et nous n’avons commis aucun crime en prenant la décision d’accompagner le développement de notre pays. Nous n’avons rien fait de mal en optant pour l’accompagnement du gouvernement dans certaines de ses actions. Mais que tout le changement s’opère sur la tombe de nos entreprises, nous ne pouvons aucunement l’accepter.

-Qu’attendez-vous précisément de l’Etat.

-Je viens de vous faire l’Etat des lieux et face à de telles situations, nous n’avons que deux revendications principales. D’abord que l’Etat nous paye nos dus. Ensuite qu’ils accompagnent le paiement des intérêts. Car, nous n’avons pas délibérément choisi de ne pas payer nos créanciers. Le principal responsable de nos peines, c’est l’Etat. Nous nous sommes tus pendant trop longtemps et si aujourd’hui on n’a décidé de conjuguer nos efforts, c’est pour obtenir gain de cause. Dans tous les pays responsables, les factures de l’Etat ont un délai précis pour être payées. Vous allez au Ghana tout près, c’est 30 jours. Dans d’autres pays, c’est même moins. Au-delà de ce délai, il faut que l’Etat sache qu’il doit payer les intérêts moratoires. Car, c’est lui qui crée les charges supplémentaires à l’entreprise. D’ailleurs, avec les entreprises internationales qui viennent prester ici, l’Etat fait déjà la chose. Lorsqu’il ne paye pas dans les délais, les factures, il paye les intérêts moratoires. Il n’y aura donc plus deux poids deux mesures. Autrement, l’Etat aura délibérément choisi de tuer les entreprises. Et, vous savez que nous ne pouvons parler de développement sans entreprises. On ne peut aussi parler d’économie sans entrepreneurs.

-Dans le cas échéant où votre cri de détresse ne serait pas écouté, que préconisez-vous ?


-De toutes les manières, nous ne pouvons pas continuer de la sorte. Dans ce contexte où l’Etat travaille à tuer les entreprises, c’est l’opinion publique et internationale qui est interpellée. Dans un pays où 80% de notre richesse proviennent des recettes fiscales et douanières, tuer les entreprises, c’est tuer le développement, l’économie et la nation. Il faut donc que les uns et les autres prennent conscience de la gravité de la situation. Le gouvernement doit savoir que chaque action faite pour pérenniser une entreprise participe également de la pérennisation du développement. Il n’y a donc pas de raison qu’il reste insensible à ce cri de détresse.
C’est vrai que longtemps, beaucoup d’entreprises sont restées dans la résignation parce qu’elles redoutent la pression injuste de l’Etat (fisc et autres). Elles craignent également les menaces et même les refus d’octrois d’autres marchés. Mais ce faisant, nous avions remarqué que nous participions inconsciemment au suicide de notre pays. C’est pourquoi nous nous sommes mis ensemble. Et, je vous assure, nous sommes décidés à aller loin, très loin.

-Des préjudices pour la nation ?

-Beaucoup, déjà, les banques refusent d’accompagner tout entrepreneur qui présente des bons de commande de l’Etat. Or, sous d’autres cieux, c’est vers ces bons de commande que les banques se ruent. C’est donc la crédibilité de la nation, de notre drapeau qu’il est dans ce cas.

-Mais en son temps, beaucoup d’entrepreneurs avaient soutenu l’arrivée du président Boni Yayi au pouvoir.

-Aujourd’hui, le débat est très sérieux. C’est un débat qui n’a aucune couleur politique. Au niveau du Comité national de lutte pour la survie des entreprises, il y a des entrepreneurs de tous les bords politiques. On s’en fout actuellement qui est pour tel ou tel autre parti ou formation politique. Notre objectif est de rendre gorge à l’Etat qui ne veut pas nous payer nos sous et qui nous met dans une situation intolérable. Le débat n’est pas un débat de Soglo, de Houngbédji, de Boni Yayi, de Bio Tchané et j’en oublie. C’est un débat de l’Etat par rapport à la survie des entreprises. C’est un débat des créances de l’Etat vis-à-vis des entreprises. Et, si par malheur, Boni Yayi se trouve être le président de la République actuellement, il doit œuvrer à corriger le tir.

-Voilà qu’à côté de vos problèmes, le gouvernement à d’autres os dans sa gorge tel que l’affaire Icc-services ou placement illégal d’argent.

D’abord, je vais exprimer toute ma compassion à tous les Béninois et Béninoises qui ont été au nom de cette affaire, grugés. J’avoue que je ne les dédouane pas à cent pour cent, parce que l’argent facile ne doit pas nous motiver à chaque instant. Je les comprends néanmoins au regard de certaines données. Et, cela m’amène à poser le problème de développement et surtout de notre société. Lorsque les gens voient des individus entrer en politique et quelques mois seulement après, ils commencent par rouler les plus belles voitures et construire des immeubles en un temps record, ils pensent tous que la vie est aussi facile. C’est donc évident qu’ils soient tentés par le gain facile. Je les appelle à véritablement réfléchir. Qu’ils se disent que le meilleur gain, c’est celui-là qui résulte de la sueur de son front.

 
Sur cette question, je m’interroge sur beaucoup de points parce que, j’ai ouie dire et par des membres du gouvernement, que les acteurs de Icc-services ont déjà sévi dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Ghana. Alors, je suis effaré que cela arrive dans mon pays et, dure tout ce temps avant qu’on ne s’en rende compte. Car, dans notre pays, nous avons des structures chargées de suivre les activités de pareilles entreprises. Nous savons tous qu’il est proscrit de faire appel à l’épargne nationale sans avoir d’agrément. Vous êtes une entreprise aujourd’hui, dès que vous ouvrez sans registre de commerce, je vous jure, dans 90 jours, les structures de l’Etat viendront vous fermer. Alors comment se fait-il qu’on puisse laisser de telles structures, même si cela porte le nom d’Ong, mener des activités de collecte d’épargne sans qu’il ait une structure de l’Etat qui aille s’enquérir de ce qui se passe réellement. Tout cela m’inquiète. Si ce problème n’est pas bien vidé, si l’abcès n’est pas complètement crevé, dans ce pays des Ongs vont commencer par faire des trafics de drogue et d’arme et personne ne va rien dire. Pour cela, le gouvernement doit aller au bout et sanctionner tout ceux qui y sont mêlés de près ou de loin. Il doit donner la leçon.


Par ailleurs, je m’interroge sur le fonctionnement du service de renseignements pour lequel le contribuable béninois paye. Comment ce service n’a pas pu déceler le marché de dupe et informer les autorités, en l’occurrence le chef de l’Etat ? Je m’interroge également sur l’utilité du grand nombre de conseillers autour du chef de l’Etat ? Je m’interroge parce que, c’est également à eux de présenter de pareilles situations nébuleuses au président de la République. Mais pendant trois ou quatre ans que l’escroquerie a duré, ils n’on visiblement rien conseillé à leur patron. Tout m’inquiète. Et, je répète que la sanction doit être dure et appliquée équitablement à tout le monde.

-Quelles solutions préconisez-vous ?

Je ne vais pas pratiquer la langue de bois. Aucun Béninois sérieux ne peu conseiller à l’Etat de prendre les ressources du pays pour payer les déposants. Seulement, je pense qu’il est impératif que l’on rembourse les déposants. Ceux qui m’intéressent les plus, ce sont mes menus déposants. Je pense qu’il est important que l’Etat continue de saisir les biens et de récupérer les comptes. De continuer les investigations pour rendre gorge à tous ceux qui ont bénéficié des largesses de ces individus. De la somme de toutes les saisines, je préconise qu’on se penche vite sur la situation des menus déposants. De toutes les manières, l’Etat doit agir au plus vite. Autrement, un drame social risque de se produire dans notre pays. Et, je ne le souhaite pas car, nous sommes déjà dans une période de turbulence. De ce fait, si un drame social intervient, je ne jure pas du bien pour nous tous. Et je ne le souhaite pas.

-Vous parlez de turbulence et cela nous amène et vous demandez votre avis sur la situation politique actuelle du pays.

C’est vrai que le Bénin est caractérisé actuellement par une agitation sur le plan politique. Moi je suis entrepreneur et le plus important pour nous, c’est la paix. Pour cette paix, je pense qu’il y a actuellement beaucoup d’effort à faire. Je ne veux pas douter de la crédibilité de la Cour constitutionnelle et des sages qui y siègent. Cependant, j’en appelle à leur sens de responsabilité et de discernement. Je voudrais les exhorter à démontrer en tout temps qu’ils sont dignes de représenter la République au niveau de cette institution. Je souhaiterais également qu’ils communiquent avec les différents courants, sur leurs décisions. L’Assemblée nationale, je n’apprends rien à personne que c’est le haut lieu de la politique. De quelque façon que les débats se mènent, cela participe de la démocratie. Toutefois, j’inviterais les parlementaires à travailler avec le gouvernement et à rechercher dans leurs intérêts, la paix. Le gouvernement aussi doit donner des gages surtout sociaux à ses partenaires du parlement. Le pouvoir et les opérateurs doivent s’entendre sinon le pays brûlera. Par rapport à la réalisation de la Lépi, je demande que le consensus soit défini pour que nous passions de paisibles élections. Il est nécessaire que les élections se déroulent dans la transparence et aujourd’hui, nous sommes tous d’accord que la Lépi est l’instrument de lutte contre la fraude. Mais telles que les choses se passent, cela risque d’amener plus de problèmes. C’est pourquoi les acteurs doivent ouvrir une brèche pour que tout le monde y participe. Le résultat de cette Lépi doit refléter la volonté du peuple. Rien ne doit se faire dans la précipitation. C’est pourquoi j’invite les uns et les autres à penser à un plan B dans le cas échéant. Car, des contestations naissent les détonations.

-Votre dernier mot

-Face à cette panoplie de problèmes, le message le plus important et brûlant, c’est la recherche de la paix. Dans l’urgence, l’Etat doit satisfaire les entrepreneurs et prendre en compte les intérêts moratoires. A tout les Béninois et acteurs sociopolitiques, je demanderais la culture de la paix et du développement. La situation, certes, paraît critique. Mais j’ai foi en notre génie et je sais que nous sortirons plus grandis de la turbulence. J’en appelle à la patience et à la vigilance des uns et des autres pour sauvegarder notre démocratie. Car, nous n’avons qu’un seul pays, le Bénin.

Propos recueillis par Judicaël-Rock HOUNWANOU


+Photo Abel Kocou Ahokpè, responsable du Comité national de lutte pour la survie des entreprises.



Tag(s) : #Politique Béninoise