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27/10/2011

  

 

BENIN: Le Pr Mêtinhoué démonte les mensonges du funeste bouquin sur Abdoulaye Issa du nostalgique griot Edouard LOKO

 

 

Écrit par La rédaction

 

Quelques semaines après son lancement officiel en début septembre dernier, «Abdoulaye Issa, trop tôt à setto…» du journaliste béninois Edouard Loko fait objet de commentaire de la part des avertis de l’histoire du Bénin. Pierre Mêtinhoué, professeur au département d’histoire et archéologie de l’Université d’Abomey-Calavi, revient, dans sa note de lecture, sur l’histoire d’Abdoulaye Issa telle que développée dans l’œuvre de Loko.

 

 

Abdoulaye Issa. Trop tôt à Setto: Essai biographique de Édouard Loko

 

 

Après «L’intrus qui connaissait la maison»1, Édouard Loko, journaliste, actuellement membre de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, vient de publier un essai biographique sur Abdoulaye Issa (2), l’un des jeunes partisans de la révolution du 26 octobre 1972 et de ce qu’il en est advenu.

 

Je vais évoquer dans les lignes qui suivent trois différentes facettes de la vie d’Abdoulaye Issa telles qu’elles apparaissent dans le livre d’ Édouard Loko. Il s’agit du militant du Front d’action commun des élèves et étudiants du nord, du sympathisant de la révolution du 26 octobre 1972 et, enfin, de l’homme politique dans l’exercice de ses fonctions.

 

 

I. Abdoulaye Issa, fondateur et président du front d’action commun des élèves et étudiants du nord (Faceen)

 

 

Dans un document de vingt cinq pages publié à Parakou le 10 septembre 1972 sous le titre : « Pour une juste solution des contradictions au sein du mouvement étudiant au Dahomey », les responsables du F.A.C.E.E.N. affirment que l’Union générale des élèves et étudiants du Dahomey (U.G.E.E.D.) qui ne regroupait, au départ, que des étudiants avant de s’ouvrir, plus tard, aux élèves, fut la première organisation estudiantine d’essence non confessionnelle et non inféodée aux partis politiques traditionnels. Elle a été créée, d’après les auteurs du document, en 19593.

 

Quelques années plus tard – 1964 pour les uns, 1965 pour les autres – l’U.G.E.E.D., regroupa effectivement élèves et étudiants, mais sa présence et son action sont demeurées timides dans le nord du Dahomey à l’exception de Djougou.

 

Édouard Loko écrit que les espoirs placés dans l’U.G.E.E.D. se sont vite estompés chez les élèves originaires du nord du pays qui poursuivaient leurs études à Cotonou et Porto-Novo, en particulier, « au fameux lycée Victor Ballot rebaptisé par les révolutionnaires lycée Béhanzin. » (4)

 

Ne voyant aucune initiative des responsables de la section dahoméenne de l’U.G.E.E.D., pour leur venir en aide, les élèves du nord décidèrent de se prendre en charge. Ils se réunirent les 11 et 12 août 1967 à Parakou pour créer le FACEEN « sous la houlette d’Abdoulaye Issa » (5) qui en devint le premier responsable.

Malgré cela, des élèves et étudiants du nord avaient conservé leurs amitiés avec des camarades du sud. Les deux associations d’élèves et étudiants se respectaient et il fut même admis au congrès de Parakou que tout militant du FACEEN qui le désire puisse militer librement dans l’U.G.E.E.D. (6) Cette ouverture d’esprit des responsables du FACEEN s’explique par le fait que l’un des objectifs du mouvement était la recherche de solutions pratiques aux problèmes concrets de ses militants. Dans la mesure où l’appartenance aux deux mouvements d’élèves et étudiants n’empêche pas la résolution des problèmes, il était inutile de s’y opposer, simplement pour le principe.

 

En revanche, le FACEEN tenait à son autonomie et refusa donc de s’affilier à l’Ugeed. La raison en est que les initiateurs du mouvement comptaient bien le faire évoluer et ne point s’arrêter aux activités classiques de toute association estudiantine.

 

Bien entendu, Abdoulaye Issa était l’un des penseurs du devenir du Faceen. À ses côtés, Édouard Loko a mentionné les noms de « quelques figures marquantes sans prétention d’exhaustivité » (7) , a-t-il précisé.

 

Parmi ces figures marquantes, on retrouve Mama Adamou N’Diaye, Dr Amidou Baba-Moussa, Issa Guy Boukary Mory et Roger Garba. (8)

 

Même sans prétendre citer les noms de tous les ténors du Faceen, on ne saurait oublier ceux des membres du conseil exécutif du front élus à Natitingou en août 1972. Je pense, en particulier, à feu Georges Timaty, Taïrou Djaouga, Latif Sidi, Noël Koussey, Alassane Tigri et Ousmane Batoko. (9)

 

Chacun d’entre eux a joué sa participation dans l’animation du front et dans la définition de ses orientations majeures.

 

En octobre 1972, l’armée mit fin à l’existence du Conseil présidentiel et cette « révolution » fut applaudie par Abdoulaye Issa, si l’on en croit Édouard Loko.

 

 

II. Abdouylaye Issa, le sympathisant de la révolution du 26 octobre 1972

 

 

Édouard Loko écrit que quelques jours après le coup d’État du 26 octobre 1972 « essentiellement l’œuvre des éléments de la compagnie d’appui et des services des para commandos dont le chef était le lieutenant Michel Aïkpé, et du premier escadron mixte de chars commandé par le lieutenant Janvier Assogba (…), ils recevront la visite de deux jeunes gens. » (10) Il s’agissait, précise l’auteur, de Abdoulaye Issa et de Ignace Adjo Bocco.

Nous ne savons pas, à la lecture du livre d’Édouard Loko, ce que Abdoulaye Issa et Ignace Adjo Bocco ont dit aux « lieutenants » Assogba et Aïkpé. Mais il y a lieu de se demander si une telle rencontre a vraiment eu lieu dans la mesure où les deux officiers sont devenus membres du tout premier Gouvernement militaire révolutionnaire formé le 26 octobre 1972 et porté immédiatement à la connaissance de l’opinion publique nationale et internationale.

 

Comment peut-on écrire en 2011, après toutes les publications sur la révolution du 26 octobre 1972 que Michel Aïkpé a été nommé ministre de la Fonction publique et Janvier Assogba, ministre de l’Intérieur avant de devenir - ce qui est vrai – ministre des Finances et de l’Économie ? (11).

 

Comment, par ailleurs, écrire que juste après le coup d’État (du 26 octobre 1972), « Janvier Assogba et Michel Aïkpé n’ont voulu occuper aucun poste dans le tout premier gouvernement militaire révolutionnaire qui a été mis sur pied, et sont tranquillement retournés à leur base à Ouidah » ? (12)

 

Si cela était vrai, que l’on nous donne la liste des membres du gouvernement constitué par le décret n° 72-279 du 26 octobre 1972.

 

Il est clairement indiqué dans ce décret publié au Journal officiel du Dahomey le 1er décembre 1972 (13) que les capitaines Janvier Assogba et Michel Aïkpé étaient respectivement ministre de la Fonction publique et du Travail et ministre de l’Intérieur et de la Sécurité.

 

Parmi les tâches prioritaires du Gouvernement militaire révolutionnaire, il y eut l’élaboration du discours programme d’indépendance nationale. Abdoulaye Issa et plusieurs de ses camarades du Faceen et de l’Ugeed ont pris activement part à ce travail avant d’entrer progressivement dans l’appareil d’État à partir de 1974.

 

 

III. Abdoulaye Issa, préfet de la province de l’Atacora

 

 

D’après Édouard Loko, Ignace Adjo Bocco et Guy Mory Boukary, tous membres de la Jeunesse unie démocratique (J.U.D.) ont été nommés en décembre 1974 préfets de province en même temps que trois « ligueurs » Capo-Chichi Tonakpon Gratien, Simon Ifèfè Ogouma et Armand Monteiro.(14)

 

Il est indéniable que les six personnes dont il parle ont tous exercé la fonction de préfet de province, mais aucune d’entre elles n’a été nommée en décembre 1974. A cette date, quatre d’entre elles étaient déjà en fonction.

 

Simon Ifèdè Ogouma, Guy Mory Boukary, Abdoulaye Issa et Adjo Bocco Ignace sont devenus préfets de l’Atlantique, du Mono (15), de l’Atacora et du Borgou le 8 mars 1974 (16).

À cette même date, Pamphile Vidégla et Robert Vinyor ont été appelés à la tête des provinces de l’Ouémé et du Zou.

 

Capo-Chichi T. Gratien n’a été promu préfet de l’Ouémé que le lundi 28 juillet 1975 à l’occasion d’une réunion extraordinaire du Conseil des Ministres (17).

 

Quant à Armand Monteiro, il a été nommé préfet du Zou (18) le jeudi 11 septembre 1975 (19).

 

Pour en revenir à Abdoulaye Issa, sa nomination à la tête d’une province, en même temps qu’un ligueur de la trempe de Simon Ifèdè Ogouma a surpris plusieurs de ses anciens camarades de la J.U.D. Ils lui en ont fait grief. Cependant, Abdoulaye Issa ne fut nullement ébranlé. Il a même justifié sa décision avec des arguments pertinents.

 

Dans la mesure où les ligueurs ne sont pas des ennemis, mais, peut-être, des adversaires politiques, et dans la mesure où membres de la JUD et militants de la L.N.J.P. sont tous à la recherche d’un mieux être pour les populations, pour quelles raisons les uns et les autres refuseraient toute forme de collaboration ?

 

Convaincu d’avoir fait le bon choix au bon moment, Abdoulaye Issa s’engagea corps et âme pour le développement de la province dont il avait la charge.

 

En sa qualité de président de la commission économique du comité central du Parti de la révolution populaire du Bénin, il savait ce qu’il fallait faire pour susciter le développement à la base et il le fit.

 

On peut aujourd’hui, avec le recul, s’interroger sur le bien fondé de ses choix, surtout au regard de ce que sont devenues les nombreuses sociétés provinciales dont on dit qu’il était l’initiateur (20).

 

Si l’on en croit Édouard Loko, cette question paraît superflue dans la mesure où, jusqu’aujourd’hui dans l’Atacora, « les plus anciens regrettent toujours leur préfet Abdoulaye Issa qui, en trois ans, aura pratiquement fait des miracles. » (21)

 

 

Conclusion

 

 

Il est plus que nécessaire de faire connaître aux générations actuelles et futures de Béninois ceux et celles qui ont avant eux, contribué à un titre ou à un autre, à la résolution de l’un ou l’autre des problèmes qui freinent le développement national.

 

Édouard Loko s’est efforcé, à travers son livre, de présenter Abdoulaye Issa, ses projets et ses réalisations au cours d’une vie qui fut intense, mais brève. Cette première édition de « Abdoulaye Issa. Trot tôt à Setto » doit être revue sans délai parce qu’elle contient trop de contre vérités historiques qui sont indignes de celui dont on veut, avec raison, perpétuer la mémoire.

 

 

Note de lecture par

Pierre G. Mêtinhoué

Université d’Abomey-Calavi

 

 

Notes

 

1. Paru aux Éditions Tundé en février 2007, 149 p.

 

2. Abdoulaye Issa. Trop tôt à Setto. Cotonou, Éditions Sinaï, 3e trimestre 2011, 108 p.

 

3. Il est urgent, à mon avis, de rechercher les archives de l’UGEED, d’interroger ceux qui l’ont dirigé et qui sont encore en vie pour clarifier, autant que faire se peut, l’histoire des origines de ce mouvement dont la plupart des élèves et étudiants se sont réclamés pendant plusieurs années. Je salue, encore une fois, la mémoire de mon collègue Léopold Dossou auquel tenait à cœur la mise en œuvre de ce projet de recherche.

 

4. Loko, Édouard : Abdoulaye Issa, p. 33. Il est entièrement inexact d’attribuer le changement du nom du lycée Voictor Ballot aux »révolutionnaires » comme l’affirme Édouard Loko. Je rappelle à tous ceux que la question intéresse que ce fut dans le discours qu’il prononça le 1er août 1961 à l’occasion du premier anniversaire de l’accession du Dahomey à la souveraineté internationale que le président de la République, Hubert Maga, rebaptisa, entre autres, deux établissements d’enseignement secondaire et l’école normale d’instituteurs de Porto-Novo. Ainsi, le lycée Victor Ballot est devenu le lycée Béhanzin, le collège moderne de jeunes filles de Porto-Novo prit le nom de lycée Toffa 1er et l’école normale d’instituteurs fut appelée école normale Félicien NAdjo. Cf. L’Aube Nouvelle, n° 38 du samedi 5 août 1961, p. 7

 

5. Loko, Édouard, ouvr. P. 34

 

6. Voir : « Pour une juste solution des contradictions au sein du mouvement étudiant au Dahomey » déjà cité, p. 5

 

7. Loko, Édouard : ouvr. cit. p. 34

 

8. Loko, Édouard: ouvr. cit. p. 34

 

9. Voir : Faceen : École des cadres (1er séminaire), août 1972, p. 61

 

10. Loko, Édouard : ouvr. cit. p. 61 Par manque d’information probablement, l’auteur a cru que Michel Aïkpé et Janvier Assogba n’ont été nommés capitaines qu’après le coup d’État du 26 octobre 1972. Il s’agit d’une contre vérité notoire et difficilement justifiable. Je rappelle que Janvier Assogba a été incorporé dans l’armée le 1er juin 1959 et qu’il est devenu capitaine le 1er janvier 1972. Quant à Michel Aïkpé, il a été recruté le 1er juin 1960 et nommé capitaine le 1er janvier 1972.

 

11. Loko, Edouard : ouvr. cit. p. 64

 

12. Loko, Edouard : ouvr. cit. p. 65

 

13. Journal officiel du Dahomey, n° 24 du 1er décembre 1972, p. 916

 

14. Loko, Edouard : ouvr. cit. p. 74

 

15. Édouard Loko se trompe complètement lorsqu’il affirme dans son livre que «Mory Boukary, (…) sera nommé préfet du Zou…» p. 75

 

16. Voir Décret n° 74-62 du 8 mars 1974. Journal officiel de la République du Dahomey, 85e année, n° 8 du 15 avril 1974, p. 452

 

17. Daho-Express, n° 1715 du 29 juillet 1975, p. 1

 

18. Contrairement à ce que Édouard Loko a écrit, Armand Monteiro n’a jamais dirigé la province du Mono.

 

19. Daho-Express, n° 1746 du 12 septembre 1975, p. 1

L’intéressé a indiqué lui-même dans la biographie publiée à la fin de son livre « Demain sera l’aube » publié à Cotonou en octobre 2007 qu’il a été nommé préfet de la province de l’Ouémé en 1975. Voir la page 266 de l’ouvrage.

 

20. Loko, Edouard : ouvr. cit. p. 81

 

21. Loko, Edouard : ouvr. cit. p. 82

 

Source: LNT



 
 
 
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