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Bénin: les 2 milliards versés à Me Adrien Houngbédji ne sont pas un "cadeautage"

 

 

Publié le vendredi 3 mai 2013
 
Écrit par Jacques Delacroix

Le mensuel d'informations confidentielles, La Lettre du Continent, fait état dans sa dernière parution, du versement d'une somme de 2 milliards de Francs CFA à Me Adrien Houngbédji, adversaire principal de Yayi Boni, lors des deux dernières élections présidentielles au Bénin. La Lettre du Continent sous-entend que ce virement entre dans le cadre d'un arrangement politique. Mais notre grand-reporter Jacques Delacroix explique que ce versement est tout à fait légal, au regard de la législation béninoise.

Les faits

 

SELON La Lettre du continent, le président béninois, Yayi Boni, aurait instruit le secrétaire général du gouvernement de rembourser Me Adrien Houngbédji, son adversaire pressenti pour le second tour de la présidentielle de 2011 (qui n’a finalement pas eu lieu, le sortant ayant remporté le scrutin au premier tour) des frais engagés au titre de la campagne pour l’élection présidentielle de 2011.

La somme dont le versement a été autorisé par le gouvernement béninois, soit deux milliards de Francs CFA, couvre quasiment l'intégralité des frais de campagne de Me Adrien Houngbédji en 2011.

Le remboursement des frais de campagne de Me Adrien Houngbédji permettrait au président béninois d’envisager une "sainte alliance" contre le Parti de la Renaissance du Bénin de l’ex-président Nicéphore Soglo, dans le cadre des élections municipales, prévues pour cette année.

 

 

Voir le document de La Lettre du Continent

 

L’analyse

 

Si les faits, tels que relatés par nos confrères de La Lettre du Continent sont avérés – en témoigne le compte-rendu du Conseil des Ministres, reproduit par La lettre du Continent et authentifié par Afrika 7 -, en revanche, l’interprétation de la démarche est erronée.

 

En effet, la loi n° 2010-33 portant règles générales pour les élections en République du Bénin mise en conformité et corrigée par le vote du 03 janvier 2011, dispose en son article 92:

 

Article 92 : Il est interdit à tout parti politique ou à tout individu prenant part aux élections du Président de la République, des membres de l’Assemblée Nationale, des membres des Conseils communaux ou municipaux et des membres des Conseils de village ou de quartier de ville, d'engager pour la campagne électorale, par lui-même et/ou par une tierce personne :

- plus de cinq cent mille (500 000) francs de dépenses par candidat pour l’élection des membres des Conseils de village ou de quartier de ville ;

- plus d’un million cinq cent mille (1 500 000) de francs de dépenses par candidat pour les élections communales ou municipales ;

- plus de quinze millions (15 000 000) de francs de dépenses par candidat pour les élections législatives ;

- et plus de deux milliards cinq cent millions (2 500 000 000) de francs pour l’élection du Président de la République.

Puis, l’article 95 de la même loi précise:

Article 95 : Pour le remboursement des frais de campagne électorale aux partis politiques et candidats individuels, l'Etat alloue un forfait par candidat élu en ce qui concerne les élections législatives et locales.

Pour les élections présidentielles, le remboursement forfaitaire est fait à tout candidat ayant obtenu au moins 10% des suffrages exprimés.

Le montant de chacun des forfaits est déterminé par décret pris en conseil des ministres.

Il s’ensuit que si le remboursement de ces frais peut paraître exorbitant aux yeux de l’observateur non-averti, il est tout à fait justifié au regard de la loi.

Il est par conséquent hasardeux de lier un tel remboursement à un arrangement électoraliste.

 

Il n’empêche que La Lettre du Continent fait bien de rappeler le rapprochement entre Me Adrien Houngbédji et le président de la République du Bénin.

Ce rapprochement est qualifié de “pragmatique” par des analystes politiques béninois, qui font remarquer que Me Adrien Houngbédji (71 ans le 5 mars dernier) ne peut plus techniquement se faire élire président de la République, la Constitution fixant l’âge limite pour se porter candidat à 70 ans.

Ainsi, n’ayant plus rien à perdre, il se bornerait à gérer au mieux ses affaires et à négocier pour lui une fonction honorable (on parle du poste de président de la Cour Constitutionnelle) et pour ses fidèles quelques prébendes et sinécures.

Une autre hypothèse souvent avancée dans les milieux politiques béninois veut qu’il y ait un accord tacite entre Yayi Boni et Adrien Houngbédji, en vertu duquel l’arsenal constitutionnel relatif aux critères pour se porter candidat à la présidentielle sauterait: d’une part, la limitation d’âge, qui permettrait à Adrien Houngbédji de rempiler; de l’autre, la limitation du nombre de mandats, qui ouvrirait la voie à un troisième mandat pour Yayi Boni...

Dans ce deal “gagnant-gagnant”, il est clair qu’il y aurait plus à gagner pour Yayi Boni que pour Me Adrien Houngbédji, dans la mesure où le premier, pour l’avoir déjà fait, pourrait l’emporter de nouveau, dès le premier tour...

Mais le virus de la politique est ainsi fait que, pour y avoir consacré plusieurs décennies de sa vie, Me Adrien Houngbédji ne renoncerait pas à rempiler, s’il y était autorisé, quitte à courir le risque de perdre une sixième fois.

Le cas d’Abdoulaye Wade – enfin devenu calife à la place du calife, après quatre essais - est là pour redonner espoir...

Les observateurs croient déceler dans son silence “l’indice de l’existence d’un deal entre lui, d’ordinaire si brillant lorsqu’il est à la touche, et un Yayi Boni au faîte de "l’éyadémisation" de son régime, faute d’opposition réelle.”

Mais dans l’entourage du leader “Tchoco tchoco”, on murmure que c’est mal connaître Adrien Houngbédji que de penser qu’il sacrifierait son combat politique sur l’autel du matériel et de calculs politiciens.

“Le président reste disponible pour servir le peuple, où et quand ce dernier le souhaite”, affirme, sûr de lui, un cadre du Parti du Renouveau Démocratique.

Quoi qu’il en soit, Yayi Boni comme Adrien Houngbédji ne sont pas des puceaux en politique. L’un et l’autre savent que les engagements en politique ne sont que de pure forme.

Le second, pour en avoir souvent été victime, soucieux qu’il est d’être toujours policé et de pratiquer une politique selon des mœurs civilisées ; le premier, pour être passé maître dans l’art de la rouerie : entre les deux tours de la présidentielle de 2006, Yayi Boni avait passé des accords de gouvernement avec plusieurs anciens ministres de Mathieu Kérékou, à qui il avait promis monts et merveilles. Son premier acte de gouvernement a été de les citer à comparaître devant la Haute Cour de Justice, pour détournement de deniers publics, dès après son entrée en fonctions.

 

Le cas Kamarou Fassassi, ancien ministre de Mathieu Kérékou, à qui Yayi Boni avait promis des postes ministériels, des ambassades et autres directions de sociétés d’Etat, en est une parfaite illustration…

 
 
 
 
 
 
 
Tag(s) : #Politique Béninoise