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BENIN – Parole d’Expert : L’autoritarisme de Boni YAYI à pas de caméléon ; les dérives de la révolution passive démocratique au Bénin

 

 

Par Richard Banégas

 

 

28 août 2014

 

 

La gouvernance de Boni Yayi à la loupe

 

 

Richard Banégas n’est pas un inconnu dans le monde littéraire de notre pays; Il est en effet l’auteur de Démocratie à pas de caméléon: transitions et imaginaires politiques au Bénin, Paris Karthala 2003. Il vient de faire paraître dans la revue Afrique contemporaine un article , au titre évocateur : L’autoritarisme à pas de caméléon ? Les dérives de la révolution passive démocratique au Bénin. C’est une véritable chronique des années yayi dont nous vous proposons la lecture dans cette édition et les suivantes.

 

*

 

Le Bénin connaît depuis 2012 de fortes tensions politiques liées notamment à l’« affaire  Talon ». Cet article analyse les dérives autoritaires  du régime de Boni Yayi et ses rapports complexes avec  les Contre-pouvoirs qui tentent de résister à ses velléités. Il met également en lumière les luttes factionnelles qui se développent autour des principales rentes du pays et s’interroge sur la signification de ces batailles qui s’énoncent volontiers sur le registre ethno-régionaliste. Ces tensions traduisent-elles un basculement du modèle pacifique de la « révolution passive démocratique » vers un scénario plus conflictuel de « rupture hégémonique » ? La conclusion suggère que les luttes actuelles doivent être analysées dans une perspective de moyenne durée qui permette de comprendre quels furent, depuis les années 1990, les ressorts de la consolidation du pluralisme dans ce pays pionnier des transitions en Afrique.

 

Longtemps considéré comme un modèle de réussite politique, le Bénin semble entré depuis 2012 dans une phase de turbulence politique. L’« affaire Talon » et la crispation du pouvoir qui a résulté de cette prétendue affaire d’empoisonnement du président, l’instrumentalisation de la justice contre des figures politiques et syndicales, le report des élections locales, la radicalisation du régionalisme, les rumeurs de putsch et de complot mais aussi les luttes factionnelles qui affectent la sphère économique, suscitent un climat d’incertitude politique dans le pays. La tentation prêtée au chef de l’État de réviser la constitution afin de se présenter pour un troisième mandat ouvre une phase de grande tension. Depuis cette annonce en juin 2013, la contestation grandit dans le pays, avec le développement d’un mouvement de protestation civique, politique et syndicale, relayé par l’Eglise mais aussi les luttes factionnelles qui affectent la sphère économique, suscitent un climat d’incertitude politique dans le pays. La tentation prêtée au chef de l’État de réviser la constitution afin de se présenter pour un troisième mandat ouvre une phase de grande tension. Depuis cette annonce en juin 2013, la contestation grandit dans le pays, avec le développement d’un mouvement de protestation civique, politique et syndicale, relayé par l’Église Catholique qui, pour la première fois depuis la Conférence nationale, est sortie de son silence pour dénoncer les dérives du pouvoir. Sur fond de grave crise sociale et économique, le parallèle avec le scénario sénégalais d’une explosion protestataire est désormais dans toutes les têtes.

 

 

Echec de la gouvernance Yayi depuis 2006 : la fin du mythe du cadre de la Bceao

 

 

Comment interpréter ces tendances ? Les actuelles batailles économiques et dérives autocratiques du pouvoir s’inscrivent-elles dans la continuité des transactions collusives de la « révolution passive démocratique », que nous avions mises en évidence dans les années 1990, ou traduisent-elles un basculement de ce modèle pacifique de transition vers un scénario plus conflictuel de « rupture hégémonique » ? Cet article suggère que les dynamiques récentes doivent être analysées dans une perspective de moyenne durée qui permette de comprendre quels furent, depuis les années 1990, les ressorts de la consolidation du pluralisme dans ce pays pionnier des transitions en Afrique. Par-delà ces interrogations conjoncturelles sur la stabilité de la jeune démocratie béninoise, ce retour sur un terrain  que nous avions labouré voici plus de quinze ans est aussi l’occasion d’ouvrir une  réflexion plus large sur la « soutenabilité » de nos propres modèles d’interprétation des processus de démocratisation en Afrique.

 

Les dérives autoritaires de la présidence de Boni Yayi

 

Depuis sa réélection contestée en 2011, au terme d’un scrutin marqué par de vifs débats autour de la manipulation de la liste électorale (Liste électorale permanente informatisée, LEPI), le président Boni Yayi s’est engagé dans un processus de verrouillage du pouvoir qui semble introduire une fracture dans la trajectoire de démocratisation suivie par le pays depuis la Conférence nationale.

 

Celui qui, en 2006, apparaissait comme un homme neuf, un technocrate en rupture avec les anciennes pratiques des régimes Soglo et Kérékou, porteur d’un projet de changement et de « refondation » morale du pays, manifeste aujourd’hui des velléités autoritaires que l’on n’avait plus observées depuis la chute du régime de parti unique en 1990. Après son « KO électoral » de 2011, en effet, le chef de l’État s’est employé à caporaliser la plupart des institutions du pays et à noyauter l’appareil d’État en plaçant des hommes de confiance aux fonctions principales. Ce contrôle présidentiel s’exerce d’abord au sein du gouvernement et de la haute administration. Les ministres ne peuvent plus choisir leurs collaborateurs qui sont parachutés de la présidence et souvent choisis parmi des cadres issus de la région du premier édile. Les témoignages abondent sur la façon dont le président (mal) traite ses ministres, les humiliant parfois en public. Le Premier ministre Pascal Koupaki, avec qui les relations étaient exécrables, en a fait les frais en août 2013. Soupçonné pour ses accointances avec Patrice Talon, cet ancien technocrate du FMI et de la BCEAO, proche d’Alassane Ouattara, a été remercié au profit d’un gouvernement resserré sous la seule direction du président, chef de l’Exécutif.

 

La police et la justice ont aussi été progressivement inféodées au Palais de la Marina. Un récent décret autorisant un départ à la retraite après trente ans de service a entraîné un important renouvellement à la tête de la hiérarchie policière. Le chef de l’État et ses conseillers en ont profité pour y nommer des proches, comme Philippe Houndégnon, commissaire central de Cotonou, ex-patron du RAID, propulsé à la tête de la Direction générale de la Police nationale. Le nouveau DGPN – au demeurant très compétent selon les dires de ses pairs – constitue un rouage central de la stratégie d’intimidation du pouvoir. Il s’est illustré par exemple dans l’arrestation ubuesque d’une figure historique du monde syndical, Pascal Todjinou, secrétaire général de la CGTB, mis en détention pour défaut d’assurance de son véhicule. En 2012, le commissaire Houndégnon avait pourtant été condamné par la Cour constitutionnelle pour arrestation arbitraire. L’opération « Djakpata », engagée en avril 2013 sous l’autorité de l’armée pour réduire la criminalité à Cotonou (et étendue depuis juillet à tout le territoire), contribue à ces dérives insidieuses des forces de l’ordre.

 

 

Gouvernance des administrations : «C’est la gouvernance scabreuse de Yayi qui tue plus le pays»

 

 

De nombreux cas attestent d’une instrumentalisation croissante de la justice à des fins politiques. L’inculpation du célèbre avocat Me Lionel Agbo, ex-conseiller de Yayi Boni tombé en disgrâce, pour « offense au chef de l’État » après qu’il eut critiqué l’évolution du régime en conférence de presse en atteste, tout autant que les condamnations qui ont frappé la chaîne de télévision Canal 3 ayant retransmis ses propos. Jamais, depuis la chute du régime de parti unique, ce motif d’offense au chef de l’État n’avait jusqu’alors été invoqué. Et que dire des proches de Patrice Talon, hommes d’affaires et conseillers politiques, qui sont poursuivis sans relâche depuis la prétendue tentative d’empoisonnement dont Boni Yayi aurait fait l’objet ? Ou du juge Houssou qui a été arrêté après avoir prononcé un non-lieu dans cette affaire ? Ou encore des étudiants de Parakou et des manifestants de Natitingou qui, après avoir vu deux des leurs tomber sous les balles de la police, ont été eux-mêmes condamnés en justice, tandis que les plaintes des victimes étaient classées sans suite ? Cette actualité judiciaire, qui émaille le débat politique béninois depuis plusieurs années, indique à elle seule l’érosion progressive des principes de l’État de droit et de la liberté d’expression dans la jeune démocratie béninoise.

 

 

L’« affaire Talon » a décuplé cette tendance à la bunkerisation d’un pouvoir paranoïaque.

 

 

Depuis fin 2012, ce ne sont plus seulement les associés de l’ancien financier de Boni Yayi qui sont visés mais plus largement tous ceux qui, pour une raison ou une autre, perdent la confiance du chef de l’État. Et ils sont de plus en plus nombreux, jusque dans le premier cercle du pouvoir, à craindre les foucades du président. Dans cette ambiance de défiance généralisée, tout le monde reste coi de peur d’être écarté ou même arrêté pour complot – comme ce fut le cas en février dernier avec une nouvelle pseudo-tentative de coup d’État. La moindre critique du pouvoir est considérée comme une tentative de déstabilisation, susceptible de sanction. La Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC), censée réguler le débat public mais elle aussi caporalisée, ne rappelle à l’ordre que l’opposition. Une véritable stratégie de l’intimidation par la manipulation des affaires politico-judiciaires s’est mise en place avec des effets délétères sur le climat politique et économique.

 

Nombre d’indices laissent également penser que le président vise à affirmer sa mainmise sur les plus hautes juridictions du pays dans la perspective notamment de révision de la constitution qui lui permettrait de briguer un troisième mandat. Le processus de révision de la Liste électorale (LEPI) en témoigne. Structure faîtière de ce processus, le Comité d’orientation et de supervision de la LEPI, qui était censé être représentatif des forces politiques du pays, est aux mains de la mouvance présidentielle, de même que les instances inférieures. Fin 2012, le chef de l’État a également procédé à un remplacement opportun du directeur de l’état civilUn nouveau recensement général de la population a été lancé en mai 2013 : réalisée en quelques jours seulement et selon des modalités sujettes à caution, cette enquête, loin d’accroître la transparence de la révision, risque de nourrir de nouvelles suspicions de fraude à l’approche des prochaines élections locales (prévues en avril 2013, reportées à 2014) et nationales.

 

Le renouvellement de la Cour constitutionnelle, début juin, a également permis au président de conforter son pouvoir et de préparer l’avenir. La non-reconduction à sa tête de Me Robert Dossou, figure de la transition démocratique qui avait néanmoins acté le « KO » électoral de 2011 et validé la LEPI si contestée, est révélatrice des logiques de disgrâce évoquées ci-dessus. Ancien porte-parole du candidat Boni Yayi, le haut magistrat a sans doute payé son refus, en 2011, de valider la loi référendaire qui aurait permis au chef de l’État de réviser la constitution à sa guise. Il a été remplacé par une autre figure du Renouveau démocratique, le professeur Théodore Holo sorti récemment de sa réserve de président de la Haute Cour de justice pour plaider conjointement avec Boni Yayi en faveur d’une réécriture de la charte fondamentale. Le président de l’Assemblée nationale, qui avait pourtant souhaité nommer à la Cour des représentants de l’opposition, a dû également accepter la reconduction des membres issus de la mouvance présidentielle. Enfin, pour couronner cette caporalisation de la Cour, le chef de l’État a nommé trois nouveaux magistrats à sa botte (dont un ne remplissant pas les exigences constitutionnelles pour y être nommé).

 

C’est donc dans ce nouveau contexte institutionnel que le 13 juin 2013, le président Boni Yayi a soumis au parlement un projet de loi de révision de la Constitution. Visant à instaurer une Cour des comptes, à abolir la peine de mort et à constitutionnaliser la commission électorale, ce projet modificatif était en apparence censé élargir les bases démocratiques du régime. Mais, en touchant aux fondamentaux du régime, il devrait également entraîner un changement de république – et de facto permettre au président de se représenter alors même qu’il aura effectué ses deux mandats. Cette initiative a aussitôt suscité une levée de bouclier y compris du président de l’Assemblée nationale, Mathurin Nago, qui a émis ses réserves contre la tentation d’une révision opportuniste. Les partis d’opposition, la presse, les syndicats, la société civile se sont, depuis lors, engagés dans un véritable bras de fer avec le pouvoir. Pas un jour ne passe sans que la presse ne se fasse l’écho de vifs débats sur le sujet. Comme en 2006 et 2009 où des tentatives révisionnistes analogues avaient été contrées par une intense action collective, un mouvement « Touche pas à ma Constitution » s’est réactivé. Le 17 juillet 2013, ont ainsi été lancé les « mercredis rouges » : à l’initiative notamment de Maître Djogbenou et de nombreuses organisations de la société civile, les citoyens ont été appelés à descendre dans la rue vêtus de rouge pour dire non à la réforme constitutionnelle. Ce mouvement civique de protestation, bien que circonscrit à Cotonou et aux grandes villes du Sud, a conduit le régime à organiser de son côté les « vendredis blancs ». Les pro-révisions se sont organisées en effet pour faire pièce à la contestation : parallèlement à l’utilisation d’experts constitutionnalistes, le régime a suscité des marches de soutien et des mobilisations en faveur du changement de charte. Des tournées dans toutes les régions du pays ont débuté pour convaincre la population du bien-fondé de cette manipulation. Cette tentative d’embrigader, sur le terrain, le « peuple souverain » est une nouveauté qui fait resurgir le spectre d’affrontements politiques autour de cet enjeu constitutionnel et nourrit la crainte d’un scénario de violences à la sénégalaise.

 

Le chef de l’État et ses supporteurs ont sans doute sous-estimé l’attachement des Béninois à leur constitution issue de la Conférence nationale de 1990. Dans ce pays pionnier de la démocratisation, la charte est unanimement perçue à l’échelle locale comme nationale comme un texte fondateur de la liberté, un rempart contre la dictature et un élément central du grand récit national (Banégas, 2003). Faute d’autres grandes ressources économiques et symboliques, le pays vit en large partie de sa réputation de « modèle démocratique », laquelle fait la fierté des citoyens ordinaires. Bien que s’opposant constamment autour des enjeux du pouvoir, les Béninois communient depuis plus de vingt ans dans cette « religion commune » de la démocratie et de la constitution. Ils se rassemblent sous les auspices fédérateurs de l’Ajalalazin du roi Ghézo qui, au XIXe siècle, appela « tous les enfants du pays à boucher de leurs doigts les trous de la jarre percée » comme le firent bien plus tard les délégués à la Conférence nationale et les constitutionnalistes de 1990. Ce phénomène d’adhésion est important pour comprendre les mobilisations actuelles et envisager l’avenir. Dans le contexte actuel de dérives politico-affairistes et de grave crise sociale, les manipulations constitutionnelles sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase d’un régime de plus en plus décrié. Les dérives du pouvoir de Boni Yayi suscitent une ire grandissante dans le sud du pays. Depuis les grands patrons jusqu’aux petits vendeurs à la sauvette, des ex-conseillers, députés et chefs de partis jusqu’aux militants de base de la société civile ou aux simples citoyens : une frange tous les jours plus large de la société béninoise méridionale exprime sa défiance envers le chef de l’État et sa manière de gouverner. Dans les rues, les échoppes et les maquis de Cotonou, s’exprime un « ras-le-bol » de plus en plus virulent à l’encontre de celui qui est accusé de piétiner les acquis de la démocratisation. La crise morale et l’exaspération face à la mauvaise gouvernance sont palpables. « Trop c’est trop » : tel est désormais le mot d’ordre que l’on entend partout dans le pays et que la société civile, réunie en « Alternative citoyenne », entend mobiliser contre « cette dictature dite du développement » (Alternative citoyenne, 2013, p. 14). Dans l’hypothèse où le chef de l’État poursuivrait dans cette voie révisionniste, il est probable qu’il se heurtera à une farouche résistance de la société comme Abdoulaye Wade en juin 2011 avec le mouvement « Y en a marre! ».

 

 

 
 
  
  
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