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30 juillet 2010

  

BENIN: Que reste-t-il des cinquante ans d'indépendance ?

 

 


L’unité nationale préservée

 

 

Après 50 ans d’indépendance, il est difficile de savoir ce qui a traversé durablement les années. Pourtant, vaille que vaille, l’unité nationale du pays a été préservée, et l’affirmation du caractère républicain du régime n’a jamais été remise en cause.

 

 


Qu’avons-nous construit de durable en 50 ans d’indépendance ? Le silence des anciens que La Croix du Bénin a rencontrés pour leur poser la question était suffisamment éloquent… L’un d’eux, Antoine Détchénou, a reconnu être « embarrassé » : « Je vois dans votre question un bilan, le bilan de ce qui a été réalisé de durable, sur le long terme… que peut-on dire ? » Un autre, Guy Ologoudou, a renchéri : « Si vous posez la question, c’est que vous ne voyez pas, et qu’une pareille chose n’existe pas ! » Que ce soit dans le domaine de la santé, de l’éducation, des infrastructures et des bâtiments, de la politique énergétique… il est difficile de citer des réalisations dont le Bénin puisse aujourd’hui encore véritablement s’enorgueillir.

 

Pourtant, une chose a perduré depuis 50 ans, malgré les nombreux bouleversements du pays, malgré les coups d’Etat, les changements de régimes et de constitutions et même par-delà le changement de nom du pays: le Dahomey, devenu Bénin en 1975, est resté un seul et même pays, avec des frontières quasiment inchangées.

 

 

L’unité nationale malgré de nombreuses tensions

 


Qu’avons-nous construit de durable en 50 ans ? La réponse peut donc être : un pays. Et ce n’est pas rien ! Ce maintien de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale du pays est « pratiquement un miracle » compte tenu des « tendances du pays et de la population à la division et au conflit », selon les témoins de l’histoire interrogés. En effet, la population du Bénin se caractérise par une grande diversité – d’ethnies, de langues, de religions, de cultures. Et le pays est traversé par de nombreuses tensions – entre le Nord et le Sud, entre ethnies, entre villes de même culture (conflit larvé entre Abomey et Porto-Novo)…


Des tensions qui ont fait du Dahomey un pays difficile à administrer pendant la période coloniale. En témoignent les plus de trente gouverneurs qui se sont succédés au Dahomey entre 1894 et 1960 ! Les dirigeants béninois qui se sont attelés à la tâche dans les années suivant l’indépendance n’ont pas fait preuve de davantage de longévité. Entre 1963 et 1972, le pays a connu une très forte  instabilité, avec une dizaine de coups d’Etat, le pouvoir passant des mains des civils à celles des militaires. Cependant, malgré cette instabilité, malgré ces divisions qui se sont parfois traduites par des menaces sécessionnistes brandies par des hommes politiques du Nord, l’unité nationale et les frontières héritées de l’époque coloniale ont résisté, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres anciennes colonies.

 

 

La république et ses symboles ont traversé les années

 


Signe de cette pérennité du pays : dans tous les textes constitutionnels qu’a connus le pays entre 1959 et 1990 (soit 11 au total), la forme républicaine du régime a été affirmée. Cette affirmation se fait même dès l’article premier de ces textes (à l’exception de l’ordonnance du 18 novembre 1974, qui parle néanmoins du «Président de la République ». La désignation du pays comme « République populaire du Bénin» apparaîtra en 1975). C’est ce que rappelle le préambule de la Loi du 11 décembre 1990 portant Constitution de la République du Bénin : « Le Dahomey, proclamé République le 4 décembre 1958, a accédé à la souveraineté internationale le 1er août 1960. Devenu République Populaire du Bénin, le 30 novembre 1975, puis République du Bénin le 1er mars 1990, il a connu une évolution constitutionnelle et politique mouvementée depuis son accession à l’indépendance. Seule est restée pérenne l’option en faveur de la République ». 
Cette pérennité a également concerné certains des symboles essentiels de l’unité nationale. En premier lieu desquels, la devise nationale, « Fraternité, Justice, Travail », adoptée par la Constitution du 28 février 1959, ainsi que l’hymne national, l’Aube nouvelle, écrit par le Père Gilbert Dagnon et entré dans la Constitution du 26 novembre 1960. Le drapeau du Bénin adopté en 1960 sera quant à lui remplacé pendant la période révolutionnaire, pour être rétabli en 1990 (voir encadré).

 

 

La gestion des équilibres régionaux

 


« L’unité, c’est une chose minimum. Et ce n’est même pas de notre fait. C’est presque malgré nous, ou à notre insu, qu’elle a été préservée », nous ont dit les anciens. En effet, le pays a parfois été proche de la sécession. Et pourtant, contrairement à beaucoup de ses voisins africains, le Bénin n’a jamais connu de guerre civile.


Tout s’est passé comme si les acteurs politiques avaient su exactement quelle était la limite à ne pas dépasser pour préserver l’unité du pays. Comme s’il y avait eu un consensus tacite entre eux pour éviter de privilégier explicitement une partie du pays plutôt qu’une autre, une ethnie plutôt qu’une autre. A plusieurs reprises, ils ont préféré recourir à des choses venant de l’extérieur pour ne pas prendre le risque de fâcher certains de leurs compatriotes. C’est ainsi qu’on peut justifier le changement de nom du pays : pour les habitants du Nord, le Dahomey évoquait très fortement le royaume d’Abomey, les Fons, et des souvenirs historiques douloureux. C’était un nom dans lequel il leur était difficile de se reconnaître. Le recours à un nom extérieur, qui concernait de loin l’ensemble des habitants, mais aucun d’eux de près, pouvait permettre à tous de s’y reconnaître dans la même mesure.
Le fait que le Bénin ait conservé comme langue officielle le français, et non une des nombreuses langues parlées dans le pays, peut se lire de la même manière.

 

 

Mathilde Tommy-Martin

 

 


La constitution
de 1990

 

 

Adoptée le 11 décembre 1990, la Constitution actuelle détient le record de longévité des textes constitutionnels ayant régi le pays depuis son indépendance. Elle précise en son article 1er les caractéristiques et les symboles essentiels du nouveau régime :
« L’Etat du Bénin est une République indépendante et souveraine 
- La capitale de la République du Bénin est Porto-Novo. 
- L’emblème national est le drapeau tricolore vert, jaune rouge. 
En partant de la hampe, une bande verte sur toute la hauteur et sur les deux cinquièmes de sa
longueur, deux bandes horizontales égales :la supérieure jaune l’inférieure rouge. 
- L’Hymne de la République est l’« Aube Nouvelle ». 
- La Devise de la République est « Fraternité -Justice-Travail».
- La langue officielle est le Français…

 


Le drapeau béninois

 

 

Le drapeau du pays est décrit dès le premier article de la Constitution : « L’emblème national est le drapeau tricolore vert, jaune et rouge. En partant de la hampe, une bande verte sur toute la hauteur et sur les deux cinquièmes de sa longueur, deux bandes horizontales égales: la supérieure jaune, l’inférieure rouge » (Constitution de la République du Bénin du 11 décembre 1990). Ce drapeau en vigueur aujourd’hui a été adopté le 16 novembre 1959, et utilisé pour la première fois le jour de l’indépendance, le 1er aout 1960. L’Aube Nouvelle détaille la signification de ses trois couleurs : le vert symbolise l’espoir, le rouge le courage des ancêtres et le jaune, la richesse et la puissance.
Le 30 novembre 1975, quand le pays change de nom pour devenir « République populaire du Bénin », ce drapeau est abandonné. Le nouveau drapeau est décrit dans la Loi fondamentale du 26 août 1977 (mais cette description est renvoyée à l’article 148 !) : « Le drapeau national (est) de couleur vert-vif avec une étoile rouge à cinq branches régulières. L’étoile est logée dans le premier carré supérieur gauche ayant pour côté le 1/3 de la longueur du drapeau. Le centre de l’étoile est celui du premier carré supérieur gauche. L’une de ses branches a sa pointe dirigée verticalement vers le haut. » Le drapeau initial du Bénin sera rétabli par la Conférence nationale.

 

Le texte de l’hymne national : l’Etat doit défendre son droit

 

 


En 2007, une série d’articles publiés dans les colonnes du quotidien Le Béninois Libéré accuse l’abbé Gilbert Dagnon d’escroquerie intellectuelle et morale pour s’être fait passer pour l’auteur des paroles de l’hymne national. L’auteur dénonce ce  qu’il estime être la complicité de certaines personnalités comme le professeur Jean Pliya qui, selon lui, cachent la vérité sur l’auteur réel. Cette série d’articles met au grand jour un malaise diffus rendu tenace dans certains  milieux  par la non accessibilité  des archives nationales sur la question. Dans son ouvrage Hymne  national du Bénin : l’histoire de la vérité, l’abbé Gilbert Dagnon raconte de son point de vue de témoin et d’acteur ce qu’il connaît du processus de la création et de l’adoption de l’hymne national. C’est en journaliste d’investigation indépendant que Fernand Nouwligbèto fait voyager le lecteur dans les méandres de cette histoire par son enquête, L’Aube nouvelle : un hymne à la recherche d’un auteur ? L’un et l’autre nous proposent une contribution sérieusement servie par une documentation riche et impressionnante. Le lecteur a maintenant l’opportunité d’aller découvrir la vérité de lui-même.
Mais dans toute cette histoire, pourquoi l’acteur principal s’est-il tu ? J’ai nommé : l’Etat béninois. L’Etat a la propriété de l’hymne national. C’est lui qui a lancé le concours de la composition de la musique et des paroles. C’est lui qui a fait le dépouillement des soumissions, qui a fait les corrections et qui a adopté et proclamé la version définitive. C’est à lui de défendre son droit. C’est encore à lui que revient le devoir de sécuriser les archives et de préserver la vérité sur l’auteur des paroles et sur tant d’autres données et faits historiques. Si certains doutes, soupçons et accusations graves sont déjà possibles en un demi-siècle, qu’est-ce que le futur nous réserve ? En quel état sont les archives de toutes sortes pour défendre l’intégrité du territoire nationale, l’histoire de l’indépendance, de la Conférence nationale, etc… ?
Nous savons tous que la réponse à cette question n’est pas rassurante. La véritable question: Va-t-il toujours en être ainsi ?

 

 

Abbé André S. Quenum

 

Quel bilan pour le génie béninois ?

 

 


Une  commémoration  d’indépendance,  ce  n’est  certes pas fait pour s’auto-flageller, mais elle ne devrait pas non plus servir à nourrir l’auto satisfaction béate.

 


L'autosatisfaction conduit souvent à un profond sommeil sur de faux lauriers et à la complaisance dans la médiocrité. Aussi ne serait-il pas dénué d’intérêt de se demander si nos succès de ces 50 dernières années sont toujours, en réalité, là où nous les situons.
Pour éviter tout quiproquo, il ne s’agit pas ici de désacraliser les symboles apparemment inattaquables des communes réussites dont le peuple béninois a le droit d’être légitimement fier, ni de niveler au plus bas les points d’appui qui nous sont propres et qui devraient nous servir à nous soulever, voire à soulever le monde. Il est plutôt question du courage d’un regard lucide, loin des complaisances paralysantes, sur nous-mêmes comme peuple et sur notre parcours ! Et pour cause, en ces 50 ans de souveraineté, nous avons souvent refusé de voir la réalité en face, cherchant à éviter une autocritique sincère.
Que le Bénin soit le laboratoire de la démocratie en Afrique, que nous ayons inventé la Conférence nationale et détenions le monopole ainsi que le secret de l’unique Conférence Nationale réussie, nous croyons dur comme fer en tout cela. Et lorsqu’on demande la Constitution qui a battu en Afrique le record d’intangibilité et de longévité ces 20 dernières années, nous nous présentons, pas peu fiers, notre loi fondamentale sous le bras.
Nous parlait-on des kyrielles de coups d’Etats qui ont fait mériter au Dahomey le titre de l’enfant terrible ou de l’enfant malade de l’Afrique ? Nous répondions avec aplomb que nous savions les faire propres, sans effusion de sang et qu’aucun Chef d’Etat de ce pays déposé n’a été exécuté. Une exception dahoméenne devenue béninoise donc !
Voulait-on souligner l’état piteux de notre économie, l’inefficacité de notre administration ou même la détérioration de notre système scolaire et académique? La réponse fusait : notre pays a été qualifié de quartier latin de l’Afrique, par un français, de surcroît philosophe ! Que pouvait-on désirer de mieux après être déjà hissé si haut ! Un pays prédestiné que le nôtre, promis à être la lumière des Nations !
Nous  sommes parfois si aveuglés par des clichés flatteurs au point de masquer savamment nos échecs par des mirages. Qui pourrait alors nous convaincre que la Conférence des Forces Vives de la Nation, unanimement saluée, comme l’une des expressions et des illustrations de notre génie, du meilleur de notre culture, de nos traditions et de notre peuple, qui va donc nous convaincre que ce joyau est marqué par un péché originel ? A ce stade une brève rétrospective s’impose.


Rétrospective


1960-1972. La succession infernale des coups d’Etats ayant marqué les douze premières années de notre indépendance, représentait autant de tentatives supposées rétablir dans leur pureté les nobles idéaux fondateurs de notre République. Mais aussitôt arrivés au pouvoir, les messies d’hier, sauveurs du peuple, avaient tôt de devenir des traîtres de la Nation, fossoyeurs de la République. Les idéaux à peine rappelés, on s’empressait de les écarter, pour assouvir des intérêts particuliers, tournant le dos à la solidarité, à la justice et au travail. Le pouvoir utilisé à des fins personnelles devenait une fin en soi, une idole.

 
1972-1990. Après avoir usé et abusé des coups d’Etat comme des moyens d’éventuels changements radicaux et de possible refondation, nous avions comme décidé de ne plus y croire ou très peu. On a alors organisé le grand cirque où en vociférant contre la corruption, on volait, où en prétendant lutter pour la fraternité, chacun poursuivait ses intérêts égoïstes, tandis que la justice était de plus en plus niée et le travail rigoureux, organisé, s’éloignait de notre horizon. Finalement, proches de l’abîme, au bord du précipice de la guerre civile, enlisés dans nos incohérences, à la fois inspirés par un coup inespéré de génie et guidés par un incroyable instinct de survie, nous nous étions ressaisis à travers la Conférence des Forces Vives de la Nation.
« Nous avons vaincu la fatalité », nous étions-nous alors écriés, prétendant avoir administré encore une fois au monde la preuve que nous constituons un peuple prédestiné, une Nation à part. Or, en à peine 20 ans, il faut voir ce que nous avons fait des idéaux de la Conférence des Forces Vives de la Nation. Tout indique que nous sommes retournés à nos errements du passé, au point où, à tort ou à raison, des parallélismes saisissants se font de plus en plus entre le contexte sociopolitique actuel tendu et la situation du pays à la fin des années 1990. Apparemment, nous n’avons rien appris, ni rien oublié !

 

 

Nos errements

 
Qu’avons-nous fait de la Commission électorale nationale autonome (Céna), l’une de nos meilleures inventions politiques?
Notre Constitution a eu le privilège de rester en vigueur 20 ans sans avoir fait l’objet de tripatouillage ou de « révisionnite». Tant mieux, et on peut s’en féliciter sans oublier qu’au pays des aveugles, les borgnes sont rois. Mais à défaut de pouvoir réviser directement notre loi fondamentale, nous nous sommes ingéniés à gauchir les institutions républicaines, nous évertuant dans le même temps à contourner les normes dont l’application rigoureuse nous coûte. La Cour Constitutionnelle, clef de voûte de notre loi fondamentale, voire de notre système politique, dans sa composition et son fonctionnement, est-elle encore en consonance avec l’esprit de notre loi fondamentale et avec les idéaux de la Conférence des forces vives de la Nation, qui l’ont voulue au-dessus de tout soupçon ? Et qu’est devenue l’application rigoureuse de la norme relative à la déclaration des biens des principaux responsables politiques au sommet de l’Etat au début et à la fin de leur mandat ? Inutile de se référer à l’usage devenu désormais fréquent du fameux article 68 de la Constitution de 1990 !
Dès le premier mandat du nouveau cinquantenaire, il nous faut au pouvoir, non plus quelques individus avec leurs charismes et leurs caprices, mais plutôt une dynamique de fraternité, une vision de justice et une éthique de travail, collectivement incarnées par le plus grand nombre possible de citoyens, toutes catégories socioprofessionnelles confondues. Nous empressons d’attribuer nos errements entre 1972 et 1990 au marxisme et à quelques méchants, dévoyés, corrompus. Les blocages d’aujourd’hui et la crise actuelle, rappelant fort l’impasse de la fin des années 1980, à quoi et à qui seront-ils attribués? Au renouveau démocratique et à quelques politiciens perdus de tous les vices ?
Avec ou sans le marxisme, avec tous les régimes expérimentés depuis 50 ans, nous sommes arrivés en un temps record à trahir nos espérances les plus fondées. Par lucidité, il nous faudrait de temps en temps relativiser le succès de la Conférence nationale et cesser de la considérer comme le sésame de tous nos problèmes. Il ne faut pas oublier que ce sont nos errements répétés et nos incohérences accumulées qui nous y ont conduits : la Conférence des forces vives de la Nation fut, après tout,  un Deus ex machina. Au point d’obliger l’Eglise catholique, au-delà de sa contribution d’ordre général au bien commun et à la paix, à tolérer, en violation de l’une de ses normes les plus rigides, qu’un évêque, en la personne de Mgr Isidore de Souza, de lumineuse mémoire, assume une charge directement politique, en principe incompatible avec sa mission de pasteur. Cette intervention directe d’une autorité ecclésiastique aujourd’hui encore saluée par les uns et les autres, constituait le signe évident que les différences forces en présence, animateurs naturels de la vie publique, n’étaient pas à la hauteur de la situation d’extrême gravité et que, laissées à elles seules, elles risquaient de conduire la Nation à la catastrophe. Mais le drame, c’est que depuis lors, à chaque rendez-vous important, y compris pour les élections locales de 2008 qui n’en finissent pas de s’éterniser, l’Eglise a été conduite à intervenir, allant à la limite de sa mission et de ses fonctions normales. Notre classe politique serait-elle condamnée à toujours marcher avec des béquilles de religieux? N’est-elle pas assez mûre pour agir et gérer la République,  sans réflexes de pyromanes doublés de comportements d’apprentis sorciers ?
Le Mali - puisque nous aimons nous mesurer aux autres - n’a pas connu de Conférence nationale, mais le renouveau démocratique y fait son petit bonhomme de chemin et apparemment, jusqu’à présent du moins,  la transmission de pouvoir au sommet de l’Etat s’effectue plus sereinement que chez nous. Contrairement à ce qui s’est passé au Bénin, il n’y eut pas là-bas un Prélat, guide tutélaire du processus de transition. Et pourtant, la parole donnée fut respectée et les membres du Gouvernement de transition ne présentèrent pas aux élections présidentielles de l’époque. Ici, nous savons promettre le meilleur pour ne pas l’accomplir et, pour une grande part, beaucoup de nos vieux démons exorcisés avaient été réveillés par la violation de cette norme non écrite de la Conférence des Forces Vives de la Nation.
Chaque peuple a son histoire et son génie propre et nous n’avons peut-être pas trop à nous comparer aux autres. Mais justement, c’est pour cela même qu’il est d’un intérêt vital de chercher à savoir, pourquoi, le Bénin, en dépit de tous ses atouts, à la veille de son cinquantenaire d’indépendance, est rattrapé par ses vieux démons. Une sévère crise des valeurs, telle la récidive d’un méchant cancer, affole l’organisme social entier et se généralise à un rythme exponentiel, alors que anciens et jeunes, pionniers de nos rêves communs et générations montantes, croyants de nos religions traditionnelles, musulmans et chrétiens, censés incarner de hautes valeurs morales et spirituelles, sont supposés se donner la main autour d’une œuvre unique : la construction d’une patrie solidaire, juste et prospère. Malgré tous ces atouts donc, le sens de l’Etat et les fondements mêmes de notre Nation sont de nouveau en danger ! 
C’est souvent à la faveur de crises que les sociétés entrent dans de nouvelles dynamiques, comme le Bénin l’a expérimenté avec l’issue de la Conférence des forces vives de la Nation. Tout peuple en est là ! Le vrai problème dans notre cas, c’est la fréquence des crises, c’est le funeste réflexe de gaspiller les acquis chèrement conquis avant même de commencer à en jouir, c’est de dilapider en un temps record ce qui a couté larmes, sueur et sang durant de longues années ou décennies. Aucun développement, aucune stabilité, aucun progrès soutenu n’est possible à ce rythme. C’est qu’on appelle le travail de Sisyphe ! Est-ce à cela que nous nous condamnons ?

  

Le démon béninois

 
Il faut le reconnaître, un démon nous poursuit !
Et quel est donc ce démon si récalcitrant que et le jeûne et la prière des chrétiens ou des musulmans semblent sans effet sur lui ? Quels sont ces esprits mauvais si rebelles que ni la Bible ni le Coran ni nos rites traditionnels de délivrance ne peuvent aider à les exorciser ? Quel  est  ce mal chronique que ni pharmacopée ni « fa » ni « bo » ne peuvent conjurer ?
C’est simplement le démon des raccourcis faciles et égoïstes alliés aux mauvais esprits  de l’inconstance qui nous conduisent, régulièrement et presqu’inévitablement, à transformer le meilleur en pire ! C’est logique que, par des élections ou par des coups d’Etat, nous soyons toujours à la recherche de messies. Comme si nous nous savions possédés ! Mais quel messie peut sauver un peuple sans sa propre participation ?
Le démon et les esprits mauvais qui nous hantent, ne se chassent que par le jeûne et la prière d’une volonté résolue. Le jour où nous déciderons réellement de nous libérer de leurs griffes, nous aurons vaincu la fatalité ! Mais combien  de  temps nous faudrait-il ? 50 autres années ou 5 ans, 100 ans, 10  ans ou une éternité? Beaucoup dépendra de notre capacité de cohérence et de notre soif d’une réelle société de fraternité, de justice et de travail!
C’est impératif, réorientons notre génie à l’aube du nouveau cinquantenaire de notre liberté recouvrée ! A vin nouveau, outres neuves !

 

 

Dieudonné K. Datonou

 

La construction dans la durée:
Le rôle de l’Eglise catholique

 


 En 50 ans d’indépendance du Bénin, l’Eglise catholique a réussi à réaliser quelques œuvres  dans  la  durée. Mais  on  attend  encore  beaucoup d’elle pour construire durablement notre pays sur des valeurs fondamentales.


«Dans le secteur  non étatique, l’Eglise catholique est l’entreprise  qui a les moyens d’inscrire  les choses dans la durée », a affirmé  M. Guy Ologoudou au cours de la table ronde organisée avec les anciens par La Croix du Bénin. En effet pour la  plupart  des anciens qui étaient présents, l’Etat n’a pas eu une vision qui donne lieu à une réalisation durable. Mais il existe une entreprise privée qui s’est inscrite dans la durée, l’Eglise. De fait, l’Eglise catholique a réalisé dans la durée des œuvres importantes dans plusieurs domaines. Elle s’est beaucoup investie dans l’éducation, la formation professionnelle, la santé et la construction d’infrastructures.
Dans le domaine de l’éducation, les écoles et les collèges catholiques ont donné et continuent de donner une formation de qualité. Les collèges Père Aupiais et Notre-Dame de Cotonou ont formé beaucoup de cadres utilisés aujourd’hui par l’Etat dans la fonction  publique. Dans le secteur de la formation professionnelle, la création des centres féminins (où se donne l’enseignement ménager) surtout à Abomey est très remarquable. Dans le domaine de la santé, l’Eglise a construit beaucoup de centres de santé surtout dans des zones déshéritées. Au compte des infrastructures construites par l’Eglise, certaines ont résisté au temps parce qu’elles étaient construites pour durer : la Basilique de Ouidah, le séminaire St Gall et sa Tour, les églises cathédrales.
Un exemple récent de construction durable est la cathédrale de Lokossa. Commencée par Mgr Robert Sastre en juin 1986 avec les moyens du bord, elle a été achevée et consacrée le 25 septembre 2005, soit 5 ans après la mort de son fondateur. Celui-ci a donc accepté d’initier quelque chose dont il ne profiterait pas nécessairement lui-même. Cette cathédrale est aujourd’hui sans doute l’une des plus belles du Bénin.

 
L’Eglise peut réaliser de grandes choses…

 
Aujourd’hui on devrait être en mesure d’attendre beaucoup de l’Eglise catholique en matière de construction d’œuvres dans la durée. Son système de fonctionnement  lui  permet de réaliser des œuvres durables portées par une vision de long terme. En réalité elle fonctionne suivant un système où les valeurs et les règles d’action dépassent les individus. Elle  favorise le développement et la prospérité des institutions au-delà des acteurs qui les animent. C’est une chance qui lui permet d’une part d’assurer la maintenance  des réalisations passées et d’autre part de se projeter vers l’avenir dans une vision de long terme.
La vision de l’Eglise est portée par cet enseignement de Jésus-Christ qui est une leçon de vie ordinaire que l’Etat doit prendre à son compte: « Qui de vous en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de  quoi  aller  jusqu’au  bout ?
De peur que, s’il pose les fondations et ne peut achever, tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer  de lui en disant : voilà   un homme  qui  a commencé de bâtir et il n’a pu achever » (Lc 14, 28-30).
Quand nous voyons aujourd’hui  les institutions créées par les missionnaires, on est toujours frappé par leur projection dans la durée. Cela exprime un certain nombre d’engagements profonds. A Cotonou, le complexe Archevêché - Iajp - Collège Père Aupiais - Institut Jean Paul II - Codiam en est un exemple éloquent. « C’est la tradition de l’Eglise  de  construire dans la durée qui la rend capable de réaliser de grandes choses», reconnaît M. Emmanuel  Tétégan. Mais s’est-elle suffisamment investie dans la construction de notre pays dans la durée ? s’interroge un autre.  Ce serait grave que l’ambiance  générale de construction dans le court terme et dans la précipitation l’atteigne.

 
La responsabilité de l’Eglise


« L’Eglise doit nous aider à prendre en main la construction de l’homme nouveau », a souhaité un des anciens, M. Innocent Diogo. Non seulement l’Eglise a une capacité de production  des idéaux et des idées mais elle se donne les  moyens de les faire vivre et  de  les  mettre en œuvre dans la durée. Si elle a pu construire et développer l’Europe à travers la diffusion des idées et la mise en place des institutions durables, elle a donc un grand rôle à jouer pour notre pays. Le  drame  de notre pays est la déficience  d’idées durables, c’est-à dire d’idéaux qui forgent la construction d’une nation. L’Eglise doit pouvoir combler ce déficit. Pour ce faire, elle doit s’investir, comme le veut sa vocation, dans la construction de l’homme nouveau à travers la promotion des valeurs morales, religieuses et citoyennes.

 

 

Abbé Serge Bidouzo

 


Des rendez-vous manqués


50 ans   après l’indépendance du Bénin,  les populations sont encore à s’interroger sur ce qui a pu être réalisé dans la durée. Jusqu’à présent, la politisation exagérée de tout et la recherche effrénée des intérêts personnels et égoïstes  continuent d’être pour le pays,  des freins, à l’élaboration d’une vision à long terme.


« Nous avons eu 50 ans d’indépendance ; mais 50 années de rendez-vous manqués ». Le professeur Pierre Mètinhoué l’affirme sans détour à La Croix. Beaucoup de faits ou réalités semblent lui donner raison, malheureusement. Qu’avons-nous en définitive réalisé en 50 ans et qui résiste au temps ? Dans  une  table  ronde organisée par La Croix sur le demi siècle de l’indépendance du Dahomey-Bénin, avec des anciens comme Messieurs Emmanuel Tétégan, Innocent Diogo, Jean-Roger Ahoyo, Pierre Mètinhoué, Antoine Détchénou et l’ambassadeur Guy Ologoudou, la question du long terme apparaît comme une tare de l’évolution du Bénin depuis 50 ans, dans presque tous les domaines. Selon ces anciens, qu’il s’agisse du monde agraire, de l’éducation et même de la gestion des infrastructures, rien n’a été élaboré sur le long terme.

 

 

Un manque de vision

 


Pourquoi cette incapacité du pays à construire de manière durable ? Il  a  surement manqué tout le long des 50 ans d’indépendance des leaders charismatiques.
Comme le dit l’ancien député Antoine Détchénou, « Le drame de ce pays, c’est le manque d’un homme politique visionnaire qui pose des actes dans la durée ». C’est-à-dire le manque de leaders ayant non seulement des idées et des objectifs clairs pour le pays, mais  également  étant capables de conduire leurs concitoyens sur le chemin de leur réalisation. Comme l’ont été des hommes comme Houphouët en Côte d’Ivoire ou Senghor au Sénégal.
Le Bénin n’a pas connu la stabilité nécessaire pour l’édification d’œuvres de long terme.  Le changement permanent de régimes (surtout  pendant la période précédant la révolution), l’instabilité politique dont le pays est coutumier (surtout depuis le Renouveau démocratique) ne permettent pas la mise en œuvre d’initiatives pérennes, de longue durée. Cette instabilité politique influence également la perception qu’ont les leaders (à tous  les  niveaux,  mais surtout au plus haut niveau) du temps qu’ils ont à passer au pouvoir. En effet, l’élaboration d’une vision sur le long terme et les moyens qu’on se donne pour la mettre en œuvre dépendent de la durée qu’on se voit au Pouvoir. N’Krumah, Houphouêt, etc. se voyaient au pouvoir pour longtemps, contrairement  aux différents leaders qui se succèdent à la tête de notre pays, et qui se montrent donc avant tout soucieux de prolonger la durée de leur exercice du pouvoir.
Les leaders politiques cherchent à prendre à leur seul compte les réussites du pays. « C’est moi qui ai fait ceci, c’est moi qui ai fait cela, ça n’a jamais conduit loin un pays », enseignent les invités de la Croix. Il s’agit d’une tendance notée chez les leaders qui se sont succédés depuis l’indépendance du pays à rechercher les moyens de faire dépendre d’eux seuls, de tirer tout le mérite et toutes les reconnaissances de quelques progrès que ce soit que le pays aurait connu. La conséquence de cela est la tendance observée chez les leaders à vouloir effacer toute trace des initiatives de leurs prédécesseurs, à toujours vouloir recommencer à zéro. Pour Marcel Kodjo, président du comité national des manifestations officielles, c’est particulièrement perceptible dans le domaine de l’éducation : « on commence, on ne finit pas, on ne tire pas les leçons puis on recommence une autre expérience. Ceci a même affaibli un peu notre caractère de quartier latin ».

 

 

Les divisions politiques

 
Or, comme l’ont rappelé les anciens consultés par La Croix, « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ». Si aucun dirigeant n’est prêt à continuer les œuvres entamées par son prédécesseur mais préfère initier quelque chose de nouveau, le pays ne peut progresser.
Comment expliquer qu’à chaque fois que quelqu’un arrive au pouvoir, le premier réflexe des autres est de chercher à le faire partir ? Pourquoi les acteurs politiques ne parviennent pas à se mettre d’accord sur une grande politique pour le Bénin – comme certains pays d’Afrique qui ont choisi d’investir massivement dans l’énergie, dans l’enseignement supérieur…  Selon les anciens rencontrés par La Croix, cette « absence du consensus de façon durable » est très préjudiciable au Bénin. Il est difficile de mobiliser tous les Béninois autour d’un sujet ou d’un objectif. La politique avec ses divisions et ses luttes pour le pouvoir a fini par gagner tous les domaines de la vie des Béninois. Ce qui ne favorise pas la construction du pays dans le temps, sur une longue durée. 

 

Quelles valeurs pour quel avenir ?

 
Selon le professeur Maurice Ahanhanzo Glèlè, « Nous assistons aujourd’hui, après 50 ans d’indépendance,  à une déliquescence des valeurs. Le Bénin s’éloigne des valeurs fondamentales que sont le respect du bien public et la bonne gouvernance. Le régionalisme, la corruption, le goût de l’argent facile, la peur de l’autre, le manque de confiance réciproque  et le problème Nord-sud. C’est ce que j’appelle : le mal béninois ».
Par rapport à ces traits caractéristiques peu reluisants des 50 ans de l’indépendance du Bénin, les panélistes de La Croix restent pourtant pleins d’espoir : « Si nous avons raté les 50 ans passés, osons prendre de nouveaux rendez-vous ou engagements pour la réalisation des choses qui durent dans le temps, et ce, dans tous les domaines de la vie du pays ».

 

Guy Dossou-Yovo

 

Source: La Croix du Bénin



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