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Angelo HOUSSOU

27 mai 2014

 


BENIN - Réaction du juge Angelo Houssou depuis New York : Le Bénin survivra à la honte d’aujourd’hui !


C’est la mort dans l’âme que j’ai saisi ma plume pour revendiquer mon droit inaliénable à parler et pour dire l’acharnement continuel dont je fais l’objet de la part des autorités de mon pays. En raison des décisions que j’ai rendues dans les fameux et sulfureux dossiers de tentative d’empoisonnement sur la personne du chef de l’Etat et d’atteinte à la sûreté de l’Etat, je suis persécuté et mon exil n’a pas arrêté mes poursuivants dans leur vil dessein de me tuer, sinon physiquement, du moins socialement et professionnellement.



Un communiqué de représailles


J’ai appris, avec un certain effarement qu’un communiqué du jeudi 22 mai 2014, diffusé en boucle à la télévision nationale, m’invitait à reprendre service, au plus tard, le 26 mai 2014, sous peine d’être considéré comme démissionnaire. Il ne reste que le ridicule achève certains cadres de mon pays !!!


Je ne comprends pas la surdité intellectuelle des auteurs de ce communiqué qui devraient se trouver sur une autre planète quand se déroulait tout le débat sur comment assurer ma sécurité et celle de ma famille après la reddition des ordonnances du 17 mai 2013. Ce débat est toujours d’actualité puisqu’aucune disposition n’est encore prise pour que je puisse exercer, librement et en toute quiétude, mon droit à demeurer dans mon pays et à le servir utilement.
Je suis magistrat et à ce titre, je reste soumis au devoir de réserve professionnelle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me suis abstenu jusque-là de faire certaines déclarations utiles à l’éclairage des uns et des autres sur la véritable moralité de ces dossiers que j’ai instruits. Mais pour moi, l’obligation de réserve ne doit pas être perçue comme étant un commandement masochiste transformant tout magistrat en saint Sébastien criblé de flèches. Mon honneur a été attaqué publiquement et mon intégrité professionnelle a été mise en doute. Parce qu’il s’agit là des questions qui touchent profondément à ma dignité, j’ai décidé d’user de mon droit constitutionnel à la parole.


Je dénonce ici donc le machiavélisme versé des auteurs du communiqué. A vrai dire, il est à peine nécessaire de rappeler que, ceux-ci ne sont pas sans savoir qu’il m’est parfaitement impossible d’aller reprendre service ce 26 mai 2014 et ce, pour deux raisons fondamentales. D’abord, les conditions de ma sécurité ne sont toujours pas clairement réunies au pays. En effet, ma tête reste mise à prix par ceux qui se sont sentis lésés et déroutés par mes deux ordonnances de non-lieu. Ensuite, je suis impliqué dans une procédure d’asile ici aux Etats-Unis. Il s’ensuit que le fait de m’inviter à reprendre service au plus tard, le 26 mai 2014, sans donner la garantie de ma sécurité et en faisant fi de ladite procédure, est manifestement insincère et partant, un « non-lieu ». C’est la preuve d’une apoplexie forte…


Il importe d’affirmer que les auteurs du communiqué ont tort de considérer mon exil comme une fiction et de m’appeler à reprendre service comme si j’étais allé en ballade de santé. J’ai quitté le Bénin face à l’incurie complice des autorités compétentes de me protéger contre l’arbitraire et les bas instincts de la vengeance perdante et éperdue.


Burlesque communiqué qui trahit la volonté renouvelée de me faire manger les pissenlits par la racine ! Pour moi, ce communiqué est un « non-lieu ». On peut bien s’interroger sur ce à quoi sert ce communiqué du 22 mai 2014 dans cette « recréation », si ce n’est pour prolonger les représailles et les balafres indélébiles qui m’ont été infligées en vue d’assouvir, je ne sais quelle vendetta. Si l’Homme était Dieu ? Je sais, et tout le peuple béninois avec moi, là où on veut en venir.

Facile de pardonner quand on a fini de se venger

Je ne suis pas contre le pardon. C’est une bonne chose que de pardonner. Le pardon « réchauffe le cœur et refroidit la piqûre » (William Arthur Ward). Il permet de « reprendre les rênes de notre destin et de reconnaître autrui comme étant toujours susceptible de renouer avec le bien ». François Verillon l’a dit, le pardon n’est « ni un coup d’éponge ni une lessive, mais une recréation ».


Bien qu’étant homme de droit, je ne veux pas m’interroger sur les implications juridiques de ce pardon qui, comme l’ont analysé les juristes sensés, est une sortie par effraction qui ne vide ni le fond des procédures ni ne corrige l’image écornée de mon pays, où fatalement le déficit républicain prend le pas sur le renouveau démocratique.


Le pardon soulève des discussions inépuisables, à savoir : Que cache ce pardon ? Quel est son degré de sincérité ? Dans ce drame qui a tant divisé le peuple et brisé des vies entières, est-ce le mieux à faire ? Pourquoi intervient-il au moment précis où la Cour suprême a rendu ses arrêts dans ces dossiers ? Que dire d’un pardon accordé alors qu’il n’a pas été demandé ? Que dire d’un pardon destiné à des personnes qui ont bénéficié d’un non-lieu ? Autant de questions qui invitent, en effet, à penser à cette phrase de Josh Billings : « il n’y a pas de vengeance si complète que le pardon ».


La vengeance ! Voilà le mal fondamental qui, dans cette affaire, a fait plus de dégâts que les projets funestes qui auraient été fomentés. On me considère comme une victime collatérale dans cette affaire. Ce n’est point une vue de l’esprit, mais j’en ai payé le prix fort. Depuis que j’ai reçu ces dossiers en mon cabinet jusqu’à ce jour, il ne m’est plus arrivé d’avoir ma vie à moi et de la vivre à pleines dents.


Pendant l’instruction des dossiers, j’ai subi toutes sortes de pressions, sous forme d’acharnement, de surveillance outrancière, d’intrusion et d’occupation systématiques de ma vie privée. Ces affaires m’ont isolé de ma famille, de mes proches. Terré, perclus, je n’avais plus de vie, de liberté…désormais à la merci des fileurs et des corbeaux de mauvais aloi. 
De mon éducation, j’ai pu tirer l’énergie nécessaire et le courage suffisant pour faire mon travail et l’achever le 17 mai 2013. Sans grande surprise, la persécution bascule dans l’escalade…


Une persécution sans fin


On m’a traité de tous les noms : « juge corrompu », « versé dans le charlatanisme », « menant une vie légère »…J’ai tout subi, tout encaissé. Avec une seule consolation : aucun de mes accusateurs n’est arrivé à apporter la preuve de ses allégations mensongères et mes décisions n’ont point été contredites, du moins juridiquement.


A travers le pays, on a marché contre moi par foules entières, me menaçant de vindicte populaire. Dans tous les tabernacles du pays, on a réclamé ma tête à Dieu et aux dieux. On a lâché contre moi une horde de journalistes et de « journaleurs » avec le vil dessein de salir mon nom à jamais…Des amis et proches sont infiltrés, soit pour épier mes faits et gestes, soit pour apporter des éléments graves et concordants susceptibles de me prendre sur le fait. Certains ont résisté bravement. D’autres ont succombé lâchement… Lorsqu’on a vécu dans ces liens infernaux, quotidiennement à l’article de la mort, l’instinct de survie ne peut être que plus fort. 


Escorté par l’invisible bénédiction protectrice du peuple béninois, j’ai bravé le dispositif d’insécurité glané autour de moi, traversant, par un vendredi clément, brousse, boues et fleuve avec le risque de rencontrer la mort à tout moment. 


Arrivé aux Etats-Unis, le 1er décembre 2013, c’est comme si je tombais de la poêle vers le cœur du feu. A l’aéroport international John Fitzgerald Kennedy, il m’a été notifié que mon visa posait problème. Pendant quelques minutes, j’ai eu le profond sentiment d’être un vulgaire citoyen. Mais très tôt, je me suis ressaisi. Il fallait me convaincre de ce que je venais quand même de semer la mort et que je suis dans un pays où la sensibilité à la vérité et aux droits de l’homme est censée être la plus forte au monde. Pourtant, le doute a duré dix-huit(18) jours où j’ai connu la peine et le blues de la détention. Moi qui autrefois, décernais des mandats de dépôt contre certains inculpés au tribunal de Cotonou. La crédibilité de la peur dont j’ai excipée ayant été reconnue, j’ai gagné dans ce pays ultra-organisé, le droit de ne pas être retourné dans l’enfer d’où je venais de m’échapper. Ici, les gens sont plus sérieux et chacun s’attelle à faire son travail sans parti pris. C’est avec beaucoup de respect et étreint d’émotion que je leur exprime un sincère remerciement.
C’est cet homme persécuté à souhait pour avoir fait son travail qui était absent du rappel des faits le jour de l’effusion du pardon présidentiel. Bien évidemment, je ne demande pas être pardonné. Car je n’ai rien fait qui aurait justifié un tel transport à mon égard ! Je ne suis pas détenu dans cette affaire. Je suis contraint à l’exil dans le cadre de cette affaire dont je suis une parfaite victime. On ne pardonne pas à une victime. On lui demande pardon. On lui présente des excuses et on la réhabilite dans son droit inaliénable de vivre en paix et en sécurité dans sa patrie. Le fait d’avoir occulté cela dans le discours officiel du pardon et de se pourfendre en plus d’un communiqué scélérat et facétieux comme celui du 22 mai 2014, est la preuve suffisante que l’œuvre vengeresse est toujours en marche. Facile de pardonner quand on a fini de se venger !


Le pardon, considéré par un proverbe arabe comme « la plus belle fleur de la victoire », parachève manifestement la revanche par laquelle on a compromis l’avenir de tant de Béninois et poussé à l’exil des gens qui, comme moi, par folle passion pour le pays, ne supportaient pas de vivre une semaine entière en dehors du terroir.


Dans le pardon marketing du 14mai 2014, je pressens du rochefoucauldien à l’état pur : administrer ce pardon n’est qu’un moyen sibyllin de demander pardon. Je répète : le pardon ne me concerne pas. Car je ne suis impliqué dans aucune des affaires. Je suis juge, au service du droit. Et en droit, les faits déférés devant moi, ne sont pas constitutifs d’infractions à la loi pénale. Depuis le 17 mai 2013 que je l’ai dit dans mes ordonnances, il ne s’est trouvé aucun autre juge pour apporter la preuve du contraire. Aucun juriste sérieux n’en a pris le contrepied. Mes décisions ont été confirmées en appel. La Cour suprême ne s’est pas prononcée sur mes ordonnances. Elle a plutôt cassé les arrêts confirmatifs de la chambre d’accusation sur la forme et ce, pour un simple problème de visa. Mieux, la décision de la Chambre d’accusation autrement composée du lundi 19 mai 2014 et mettant en liberté provisoire les inculpés dans ces affaires, n’est qu’une exécution partielle des ordonnances de non-lieu du 17 mai 2013.


Une ferme confiance en l’avenir


Respecter la loi, s’incliner devant le droit n’est pas seulement une simple politesse ni un acte banal de sagesse. C’est la voie royale pour donner une chance à la bonne gouvernance dans notre pays. Et plus j’y pense, plus je réalise que j’assume ma destinée jusqu’au bout. 


La fonction d’un juge contemporain est fort différente de ce que nous avons connu dans le passé. De nos jours, le juge doit éviter de s’isoler. Il doit s’efforcer non seulement d’être de plus en plus accessible au public, mais aussi il doit s’intéresser à la vie sa cité.


Voilà, donc, autant de bonnes raisons de nature à motiver mon engagement à vivre désormais une citoyenneté plus active basée sur l’exercice de mon droit à la parole et de mon devoir de contribuer à l’amélioration de la gouvernance de mon pays. En entrant dans la magistrature, j’étais préoccupé de contribuer à corriger l’homme et à élever la nation en faisant appliquer la loi. Mais ce serait une entreprise vaine si la politique reste l’apanage de gens dont la tendance à l’échec n’a d’égale que leur goinfrerie. 


Je me dois donc de parfaire ma fonction d’aiguillon, de détonateur. Quand on a été aux prises avec certaines tares, quand on a osé dire non au musellement de la maison justice, on ne peut plus se taire tout bonnement. Tout silence prolongé devient une œuvre de complicité, surtout dans un espace public transformé en une arène où les acteurs s’ingénient à faire périr l’intérêt général au profit de leur ventre et de leur orgueil. Tant que la politique tombera aussi bas, le pays ne pourra sortir des bas-fonds du sous-développement. 


Au moment où j’achève cette réflexion, une conviction m’habite. Mon pays, en effet, semble livré à des gens sans foi ni loi. Ses dirigeants ont renoncé à leurs charges, celles de travailler à instaurer une société de valeurs, d’ordre, de justice et de sécurité. Le drame de mon pays, ce n’est pas tant l’influence venimeuse de ces pratiques que le silence des consciences lumineuses et la compromission des élites. Tant que la situation en restera là, l’œuvre de développement sera un travail de Sisyphe.


En 2006, nous avions un projet formidable de changement et de progrès. Au fil des ans et des dérives, ce projet de miracle s’est mué en un triste mémorial de l’échec patent des élites dirigeantes. Une honte nationale qu’il faut corriger dare-dare à la prochaine occasion. Rester en marge de ce processus de renouveau serait un crime contre le pays. 


Que les consciences lumineuses de tout le Bénin le sachent et s’engagent. Dès maintenant ! Mon pays peut compter sur moi pour jouer ma partition pleinement et sans défaillir. Je n’ai plus peur de rien, même pas de la mort, car me tuer pour une vérité devenue incontournable au point de susciter un pardon, accroitrait inévitablement mes chances d’aller au paradis. Mais il ne s’agit pas de moi, mais du Bénin tout entier. Et on ne le laissera pas périr dans n’importe quelles mains !


New York, le 26 mai 2014


Juge Angelo DjidjohoHoussou

 

 

 
 
  
  
Tag(s) : #Politique Béninoise

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