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 01 janvier 2013

 

 

Centrafrique, Etat zéro

 

Publié par Francis Laloupo

 

C’est en observant ce qui tient lieu de vie politique en République centrafricaine que l’on peut être amené à s’interroger sur la «valeur utile » de certains Etats sur l’échiquier mondial. Depuis la création de cette entité, sa classe politique fut marquée d’une tare initiale : l’indépendance vécue comme un acte d’abandon par la France. Difficile de construire une nation, lorsque ceux qui en ont la charge sont habités, en toute conscience, ou non, par ce chagrin lancinant, cette forme de nostalgie de l’assujettissement au gouvernement colonial.

 

Seul le premier président centrafricain, Barthélémy Boganda, disparu en 1959, quelques mois après son élection, se dressa contre le système colonial. Dans un élan visionnaire, Boganda avait imaginé une parade aux prévisibles errements de son pays en militant, en vain, pour la création d’un Etat unique d’Afrique centrale comprenant la Centrafrique, le Cameroun, le Congo et le Gabon. Mais la logique coloniale en a décidé autrement, et la Centrafrique deviendra, au fil des ans, un bateau ivre dans l’océan tumultueux de cette région du continent. Aujourd’hui, alors que la coalition de groupes rebelles, dénommée Séléka, s’apprête à bouter hors du palais le président François Bozizé, lui-même tombeur, par la voie des armes, de son prédécesseur Ange-Félix Patassé, le premier réflexe du dirigeant menacé fut d’appeler au secours ses « cousins français (sic) »,suppliant, au-delà de la honte et de l’ineptie, son homologue français, François Hollande, de lui accorder un « rendez-vous », afin que celui-ci conforte – confirme ? – son pouvoir. Le temps s’est arrêté à Bangui, il y a cinq décennies…

 

De David Dacko à François Bozizé, en passant par Jean-Bedel Bokassa, André Kolingba et Ange-Félix Patassé, la Centrafrique aura mis en scène, aux yeux du monde, le spectacle de son inexorable déchéance. Une effarante descente aux abîmes, orchestrée par des régimes aussi indigents que caricaturaux. En Centrafrique, les pires extravagances se sont succédé depuis l’époque de la proclamation de l’indépendance. Bokassa autoproclamé empereur avec la bienveillance de son compagnon de chasse Valéry Giscard d’Estaing, avant d’être renversé en 1979 par ce dernier qui intima aux soldats français de l’opération « Barracuda », au cours d’un rocambolesque coup d’Etat orchestré depuis l’Elysée, de récupérer tous les dossiers « compromettants »accumulés au palais impérial. Afin d’éviter toute vacance du pouvoir, l’Elysée avait pris soin d’aménager une place au sieur David Dacko dans l’un des aéronefs transportant vers Bangui les soldats de l’opération « Barracuda ».Déjà, l’histoire bégayait en Centrafrique : Giscard d’Estaing réinstallait au pouvoir, en lieu et place de Bokassa, David Dacko, lui-même ancien chef d’Etat, renversé en 1965 par… Bokassa. Deux ans après, en 1981, David Dacko, qui n’a pas inventé la poudre, sera la victime d’un nouveau putsch portant au pouvoir le général André Kolingba dont la gestion du pouvoir empruntera furieusement aux pratiques villageoises.

 

En 1993, la Centrafrique, à l’instar de nombre de pays africains, opte pour le multipartisme, et Ange-Félix Patassé accède au pouvoir à la faveur d’élections « démocratiques ». Le président élu, qualifié alors d’«intellectuel éclairé » se transmue en bouffon fantasque, auteur intarissable de formules amphigouriques, grand amateur d’alcools et organisateur invétéré de noces crapuleuses. Au crépuscule de son règne chaotique, son sort fut scellé à Paris, lors d’une réunion entre le chef d’Etat français Jacques Chirac et ses homologues africains qui émirent de sérieux doutes sur « sa santé mentale». Celui qui fut qualifié par ses compatriotes de « mal absolu » fut chassé du pouvoir en 2003 par une rébellion composée notamment de soldats mutins. Le monde parla alors d’un « coup d’Etat nécessaire ». Ainsi parvint au pouvoir l’improbable François Bozizé. Celui qui annonçait alors que son intention se limitait à la gestion d’une période de transition, commit le premier mensonge d’une interminable série, en se portant candidat en 2005, pour ensuite s’y maintenir en 2011 par une adhésion sans réserve à l’industrie de la fraude électorale.

 

Dès le lendemain du coup d’Etat « nécessaire» de 2003, nous mettions en garde des membres de l’opposition civile contre le péril Bozizé. Ces opposants s’étaient ralliés au ténébreux putschiste, espérant en faire le cheval de Troie de leur propre accession aux commandes d’un Etat sévèrement délabré. Avant de l’écrire, j’avais fait part de ma préoccupation à l’ancien ministre Charles Massi, lui indiquant qu’après le départ du « mal absolu» (Jean-Félix Patassé), le pire qui puisse arriver, c’est que Bozizé se prenne pour un vrai chef d’Etat. Charles Massi, après avoir servi dans le gouvernement de Bozizé, choisira le maquis de l’opposition. Porté disparu depuis 2010, probablement exécuté après avoir été torturé par la soldatesque de Bozizé, il est désormais inscrit dans le registre des victimes d’un régime qui a choisi d’appliquer sans nuance l’adage selon lequel « le crime n’est après tout qu’une forme pervertie de l’ambition ».

 

Avant l’élection de 2005 qui consacra de pouvoir de Bozizé, j’écrivais à propos du nouveau coupe-jarret de la Centrafrique : « (…) La classe politique jusque-là tétanisée par les revirements, les actes de parjure et la violence systémique, retrouve une énergie nouvelle pour démontrer à une opinion internationale qui n’avait pas pris la mesure du drame qui se jouait à huis clos en Centrafrique depuis deux ans, les véritables enjeux d’une élection qui détermine, plus que jamais auparavant, le destin déjà terriblement maltraité d’un peuple et d’un pays livré à mille périls. Disons-le sans détour : le sort d’un pays est une affaire bien trop sérieuse pour être confié au sieur Bozizé, et le prolongement de son séjour à la tête de la Centrafrique signifierait le coup de grâce porté à un pays au bord du gouffre. (In Le nouvel Afrique Asie, février 2005) ». Sept ans après, le pays se trouve dans un état de délabrement proprement ahurissant, et les habitants de certaines localités en sont à compter sur le seul environnement naturel pour assurer leur survie. Cette irrépressible arriération de nombre de ses concitoyens ne semble pas émouvoir François Bozize qui, à défaut d’engager une politique de développement en faveur de son pays, a érigé la gestion de l’insécurité, ou de la peur organisée, en culture de gouvernement. Il est vrai qu’après avoir usé de procédés matois pour éliminer, écarter ou exclure de la vie publique tous ceux qu’il considère comme ses adversaires, le président centrafricain doit, depuis quelques années, compter avec les desseins affirmés des oppositions politico-militaires qui se sont multipliées, à mesure que se confirmait la volonté du maître de Bangui d’empêcher toute alternance au sommet de l’Etat par la voie des urnes. Ainsi, ce qui reste du pouvoir central en Centrafrique se trouve retranché dans la seule capitale, incapable d’étendre son autorité à l’ensemble du pays dont une partie notable se trouve sous le contrôle des groupes rebelles. En situation de faillite économique endémique, soutenu à bout de bras par des bailleurs de fonds, l’Etat centrafricain définitivement incapable de promettre le retour à une vie ordinaire et moins encore le mieux-être à sa population, a pris les allures d’une zone grise, une virtualité, un no man’s land… L’ébauche primaire et figée de l’impossible promesse d’un Etat. La Centrafrique n’est même plus un non-Etat. Dans sa tragique inutilité, elle est devenue, en réalité, l’absence de tout concept politique. Un néant politique, en somme…

 

Cette entité est donc revenue sous les feux de l’actualité internationale à la fin de l’année 2012. Face à l’offensive de la coalition des forces rebelles regroupées sous l’appellation Séléka, le président Bozizé dont le seul mérite est d’avoir fait de la médiocrité un art de gouvernement, a multiplié les sorties les plus affligeantes. Tour à tour appelant au secours la France, puis au dialogue avec les rebelles, invitant ces derniers à intégrer un gouvernement d’union nationale, promettant encore de ne pas se porter de nouveau candidat en 2016, ce qui, semble-t-il oublier, serait conforme aux prescriptions constitutionnelles, Bozizé confirme, au-delà de l’imaginable, la nature d’un régime hors du temps présent. Un pouvoir encore persuadé que sa raison d’être tient, non pas aux résultats de son mandat, mais uniquement à l’expression aussi constante qu’insistante de son allégeance à l’ancienne puissance coloniale. Au-delà de la honte qu’inspire ce pouvoir, il faut surtout en souligner l’incommensurable inutilité.

 

Assisterons-nous dans les prochains jours à un nouveau « coup d’Etat nécessaire », un de plus en en Centrafrique ? Cela est possible. Toutefois, rien ne garantit, pour l’heure que ceux qui s’installeront au pouvoir après la chute de Bozizé seront aptes à apporter à ce pays la réponse fondamentale à ses tourments profonds. A savoir, comment reconstruire le socle de cette collectivité nationale et en définir la destination historique.

 

Boganda disait:« si l’Oubangui-Chari va seule à l’indépendance, ce sera la catastrophe ». Voilà, c’est fait.

Source : http://francislaloupo.wordpress.com/2013/01/01/centrafrique-etat-zero/#more-954

Tag(s) : #EDITORIAL

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