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Enfin les artistes africains ne sont plus anonymes
 
 
LE MONDE | 28.11.09 
 

tatue dogon", "masque fang" : ainsi s'exprime-t-on en matière d'arts de l'Afrique. Il semble admis que les fonctions religieuses et sociales des objets étaient si déterminantes qu'il est logique de les classer par peuples, cultes, sociétés secrètes ou types. Il est tout aussi logique que le nom de leur auteur ait disparu, puisqu'il n'aurait été que l'exécutant d'un désir et d'un système collectifs.
 

 

L'absence de traces écrites jusqu'à une date assez récente et les conditions dans lesquelles les oeuvres ont été collectées par les Occidentaux ont contribué à cette situation : si nul ne conteste plus l'existence d'artistes africains, il semble tout aussi admis qu'ils ne peuvent que demeurer anonymes.

 

Nombreux en effet sont les artistes africains qui resteront anonymes : ceux des siècles antérieurs au XIXe, faute de témoignages écrits ; et tous ceux, plus récents, sur lesquels des informations auraient pu être sauvegardées mais ne l'ont pas été : ceux qui ont collecté les objets - ethnologues compris - n'ont pas pu ou su poser les bonnes questions.

Et pourtant on peut pratiquer avec les sculptures africaines ce qui se pratique avec l'art européen : les comparaisons stylistiques, la recherche du détail d'un individu, une marque de fabrique. Les efforts pour les identifier tendent à se multiplier, jusque dans les catalogues de vente. Après des tentatives pionnières, mais éparpillées, de chercheurs allemands, britanniques ou français, sont venus les premiers travaux marquants : une exposition sur les sculpteurs du Nigeria au Metropolitan Museum de New York en 1997, les essais de classification de l'ethnologue français Louis Perrois et, surtout, à Bruxelles, en 2001, l'exposition "Mains de maîtres", conçue par l'historien et marchand belge Bernard de Grunne. En étudiant huit cas, elle essayait d'identifier des styles personnels et des maîtres, exactement comme le font les attributionnistes spécialistes des primitifs florentins ou siennois.

 

C'est à ces derniers que l'on pense dans l'exposition "Artistes d'Abomey" au Musée du quai Branly. A quoi comparer les ateliers de la cour d'Abomey, capitale du royaume du Danhomè - l'actuel Bénin - du XVIIe au XIXe siècle, sinon aux ateliers des cités toscanes de la Renaissance ? Dans les deux cas, la transmission et le perfectionnement d'un savoir-faire s'accomplissent au sein d'une famille, les fils les recevant en héritage des pères et des oncles.

 

A Abomey, ces familles et ateliers ont pour nom Hountondji, Alagbé, Yémadjé ou Akati. Actifs durant de longues périodes, ces ateliers exécutent les commandes des rois successifs du Danhomè, comme d'autres celles des Médicis. Leurs liens avec le pouvoir sont étroits, vitaux même.

 

De la faveur du roi dépendent ses commandes et celles que passent aux mêmes artistes les nobles de sa cour. Les sujets sont déterminés par les modes d'exercice du pouvoir, ses mythes fondateurs, sa rhétorique héroïque. Celle-ci veut des lions, des requins et des effigies effrayantes du dieu Gou, dieu du feu et de la guerre : les sculpteurs s'y emploient, en variant légèrement d'après des modèles stables.

 

Il faut des trônes et des spectres, les "récades", spécialité de la famille Houndo, qui excelle aussi dans la sculpture des plateaux de divination. Il faut des armes de parade et d'autres pour les exécutions capitales, des vêtements de cérémonie, des tentures, des bracelets - et donc des dynasties d'armuriers, d'orfèvres et de tisseurs.

 

La généalogie des rois d'Abomey va donc de pair avec celle de leurs "fournisseurs", dont noms et dates sont connus. Ainsi des deux statues de Gou : celle du Musée du quai Branly est l'oeuvre d'Ekplékendo Akati vers 1860 ; celle du Musée Dapper est sans doute le travail de Ganhu Hountondji, maître de la fonte, alors qu'Akati associe le bois et le fer.

 

PALAIS PILLÉS

 

Dans l'exposition, les données politiques nécessaires - structures et rites du pouvoir - sont indiquées par une longue chronologie murale et des bornes sonores qui diffusent de brèves explications. Une fois précisées ces conditions historiques et sociales, le regard peut s'attacher aux questions de styles et de maîtres. D'autant que le classement des objets par genre et par fonction favorise l'examen des différences stylistiques en proposant des comparaisons constantes. Tout cela est très bien réalisé.

 

Cette nouvelle et passionnante approche peut s'appliquer aux artistes d'Abomey, parce que les collections françaises sont d'une exceptionnelle richesse. Elles le sont parce que la France a envahi et détruit le royaume d'Abomey en deux guerres, en 1890 et en 1892, et forcé le roi Béhanzin à l'exil. Ses palais ont été pillés et c'est le produit de ces pillages que l'on étudie avec tant d'intérêt.


 

"Artistes d'Abomey".

 

Musée du quai Branly, 37, quai Branly, Paris 7e. Tél. : 01-56-31-70-00. Du mardi au dimanche, de 11 heures à 19 heures ; jeudi, vendredi et samedi jusqu'à 21 heures. 7 €. Jusqu'au 31 janvier. Catalogue publié par la Fondation Zinsou, 250 p. 38 €.


Philippe Dagen
Article paru dans l'édition du 29.11.09




Tag(s) : #DOSSIERS

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