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Portrait

FRANCE: CHRISTIANE TAUBIRA, UNE FEMME FORTEMENT ENGAGEE POUR LA CAUSE DES NOIRS DEVIENT MINISTRE DE LA JUSTICE

 

 

22 mai, 2012 | Par | Rubrique : A la une, International, Politique

 

 

 

Par Benoît ILLASSA

 

Economiste de formation et de profession, Christiane Taubira est née le 05 février 1952 à Cayenne, en Guyane. Elle est titulaire d’un doctorat en Sciences économiques (Paris II, Panthéon-Assas), d’un diplôme de troisième cycle en Sociologie et Ethnologie afro-américaine (Sorbonne et Jussieu) et d’un diplôme de troisième cycle du CFCA (Centre Français de la Coopération Agricole, Paris et Bordeaux).

 

 

Elle a été Professeur des Sciences économiques et Directrice du CNAM de la Guyane. Christiane Taubira est issue d’une famille modeste. Sa mère, Aide-soignante, a élevé seule ses cinq enfants. Divorcée, elle est elle-même mère de quatre enfants. C’est une belle leçon de courage pour toutes les femmes africaines. On peut être à la fois mère de famille et engagée politiquement.

 

 

En 1993, elle crée son propre parti politique, Walwari, dont elle sera la Présidente. C’est à la tête de ce parti qu’elle sera élue Députée de la Guyane en 1993, réélue en 1997, 2002 et 2007. A l’Assemblée Nationale, elle est membre de la Commission des Affaires Etrangères.

 

 

Observateur parlementaire aux premières élections multiraciales en Afrique du Sud (avril 1994), elle sera membre de la Délégation Officielle française à l’investiture de Nelson MANDELA, premier Président noir de ce pays. Elle représentera la France à l’investiture du Président Thabo M’BEKI en juin 1999.

 

 

Christiane Taubira sera mondialement reconnue à travers sa proposition de Loi (la Loi porte désormais son nom) visant à reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. Le texte fut adopté par le Parlement français le 10 mai 2001 et promulgué par le Président de la République française le 21 mai 2001. Ce texte majeur sera co-signé par le Premier Ministre et huit ministres concernés par ses dispositions (Education, Recherche, Justice, Culture et Communication, Affaires Etrangères, Affaires Européennes, Intérieur, Outre-Mer).

 

 

Pendant la campagne des élections présidentielles de 2007, elle aurait été approchée par l’entourage de Nicolas Sarkozy pour rentrer au gouvernement après la victoire. Notre mère-courage aurait poliment décliné l’offre.

 

 

Signe du destin (prémonitoire ?), Christiane Taubira et celui qui deviendra le Premier Ministre de la France quelques semaines plus tard, Jean-Marc Ayrault, étaient ensemble à Nantes pour célébrer la Cérémonie d’inauguration du Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Ce fut son dernier grand discours (1) avant le sacre.

 

 

Suite à la victoire du socialiste François Hollande à l’élection présidentielle, Christiane TAUBIRA entre pour la première fois au gouvernement le 16 mai 2012 en devenant Garde des Sceaux au sein du gouvernement Ayrault.

   

Nous formulons tous nos vœux de réussite à Madame TAUBIRA.

   

Nantes 25 mars 2012

 

   

Discours de Christiane TAUBIRA à la Cérémonie d’inauguration du Mémorial de l’abolition de l’esclavage

 

 

Intervention de Christiane TAUBIRA, Députée de Guyane

   

Monsieur le Président du Tribunal de Grande instance,

   

Monsieur le Procureur de la République, Mesdames et Messieurs les

   

Magistrats, Mesdames et Messieurs les Avocats, merci pour votre hospitalité

   

Monsieur le Député-maire de Nantes

   

Monsieur le Président honoraire de la République du Bénin,

   

Madame Soglo-Vieyra, Députée à l’Assemblée Nationale du Bénin

   

Mesdames et messieurs, distingués invités,

 

Il me revient le privilège de rendre hommage à Jean-Marc Ayrault, Député-maire de Nantes, président de Nantes métropole, consacré par Sylvie Glissant premier des Batoutos.

Rendre hommage à sa constance, sa détermination, sons sens de l’écoute et du dialogue, son courage moral et politique. Car ses 23 ans d’engagement sur cette cause ne furent exempts ni de malentendus, ni d’objections et d’oppositions farouches, parfois brutales, ni de risques de surenchère ou de confusion des rôles. Mais tu as tenu bon, Jean-Marc, et continué à diversifier tes actions pour conduire et accompagner la ville de Nantes dans sa confrontation avec cette part, lourde, de son histoire. Ce furent le soutien aux associations, qui représentent la société civile et constituent un aiguillon salutaire ; la coopération et le jumelage avec des villes africaines et sud-américaines ; la création de l’Institut d’études avancées sur les rapports entre pays du nord et pays du sud ; l’organisation du Forum mondial des Droits de l’homme, car telle est bien la colonne vertébrale, l’épine dorsale de ces combats. Ce fut également l’exposition des Anneaux de la mémoire, ses 450 000 visiteurs et tous les évènements autour. Ce fut, et c’est important, l’ouverture de salles sur la traite négrière au sein du musée de l’histoire de Nantes au château des Ducs de Bretagne, car cette histoire n’est pas une histoire hors sol, elle fut toujours incluse, imbriquée à l’histoire de Nantes, elle s’y est déployée, elle y a laissé traces et sillage. C’est aujourd’hui ce Mémorial, avec sa qualité architecturale, son esthétique, parfois grise, parfois rêche, mais très aérée ; sa symbolique à la croisée de la mémoire, de l’histoire, de la géographie et de l’éthique ; sa portée internationale, sa dimension universelle. Nous savons ce que ces qualités doivent à Mrs Wodiscko et Bonder, à leurs compétences autant qu’à leurs parcours.

Enfin, je n’oublie pas la part que tu as prise dans le combat législatif, en tant que président de notre groupe parlementaire, ton rôle déterminant et parfois décisif, lorsque nos rapports étaient tendus avec le gouvernement.

En 1893, aux funérailles de Victor Schoelcher, Georges Clémenceau prononça ces mots : « L’abolition de l’esclavage paraît aux réactionnaires eux-mêmes une chose toute simple aujourd’hui. Mais si l’on faisait revivre dans un tableau tragique les haines féroces aiguisées jusqu’à la folie, que suscita la lutte de l’homme blanc pour la possession de l’homme noir à titre de bétail avili, on saurait ce qu’il fallut de noblesse de cœur, d’implacable énergie, de mépris des clameurs, d’insouciance des périls, pour accomplir l’œuvre de Schoelcher ».

De son vivant, lors de ses combats, Victor Schoelcher avait qualifié la traite négrière et l’esclavage de ‘crime de lèse-humanité’. Pourtant il n’a réussi ni à empêcher l’indemnisation des maîtres, ni à imposer l’indemnisation des esclaves, non pour les préjudices subis, mais pour une partie des années de travail fourni gratuitement. Il avait les idées claires. Se prononçant sur la rançon d’indépendance réclamée par la monarchie française à la jeune République d’Haïti, il déclara que c’était « faire payer une deuxième fois par l’argent, ce que les anciens esclaves avaient payé une première fois par le sang ». Lorsque par la loi de 2001 le Parlement français donne nom et statut au crime, proclame que ce fut, que c’est un crime contre l’humanité, il franchit une étape cruciale, il pose une vérité et fait œuvre de justice sociale. Un crime contre l’humanité, cette éjection hors de la famille humaine de millions de femmes, d’hommes, d’enfants, un crime contre tous les hommes, en tous lieux, à toutes époques.

Le crime étant qualifié, il faut le documenter. Il est étonnant de constater certaines réticences qui procèdent d’un vigoureux conservatisme dans le milieu universitaire, d’où sont parties parfois les plus farouches oppositions contre la loi et ses dispositions d’enseignement. Hier encore dans un bus à Paris, une étudiante m’a dit avoir mis un an à trouver un directeur de thèse, même pas en histoire, en sociologie. Etonnant que des universitaires s’opposent à une loi qui favorise la recherche et la coopération, alors que des collectivités s’y adossent, comme la Haute-Savoie, la Meurthe et Moselle, le Haut-Rhin, le Jura, la Franche-Comté, pour leur programme et actions sur ‘la route des abolitions’, en affirmant clairement depuis début 2002 « vouloir être la déclinaison de la loi de 2001 » ! Ces réticences, aussi fortes soient-elles, ne concernent qu’une minorité du milieu universitaire, tant sont actifs, et depuis longtemps, les chercheurs et professeurs qui produisent de la connaissance et donc, documentent le crime. Conformément à la l’article 2 de la loi, les programmes scolaires intègrent la consigne d’enseignement, comme l’évalue le rapport annuel de l’Institut national de la recherche pédagogique. Il faudra intensifier l’élaboration de manuels scolaires, de supports pédagogiques au service des enseignants.

Des réticences proviennent aussi de la société, elles sont partiellement le fait d’une grande méconnaissance des faits et des constructions idéologiques fabriquées pour justifier ce système économique basé sur le meurtre légal et l’exil massif forcé. Il reste à expliquer plus largement que là love la source du racisme et des représentations façonnées pour légitimer cet esclavage racial.

Nous voyons bien par ailleurs que la journée nationale du Souvenir, instaurée par la loi, semble s’installer après 2 belles années solennelles au Luxembourg à Paris (2006 et 2007) et 2 célébrations a minima (2008 à Bordeaux, 2009 sous présidence sénatoriale) puis un retour présidentiel avec un contenu substantiel, non plus sur l’abolition, mais sur la traite et l’esclavage. Et de plus en plus de collectivités, mairies, communautés de communes, départements, régions, prennent des initiatives pour le 10 mai, en plus des associations. Le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, également créé par la loi, présidé par Françoise Vergès, après Maryse Condé les premières années, a bien trouvé son rythme de croisière. Concernant les dispositions de la loi sur la reconnaissance internationale, je peux en témoigner directement, la France a joué un rôle majeur à Durban, en septembre 2001 à la Conférence internationale contre le racisme, la xénophobie et l’intolérance, dont la Déclaration finale reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Quant au monde politique, on voit bien que certains ne font pas relâche sur les obstructions, les blocages, les regimbements. Ils continueront à venir à chaque ressac s’échouer sur le rivage d’un pays qui, malgré ses égarements, reste profondément attaché aux valeurs humanistes. Comprenons bien que, dans ces cas, contrairement aux citoyens ignorants des faits ou frileux, il s’agit d’une vraie confrontation idéologique, d’un réel affrontement de valeurs, d’une conception antagonique de la dignité de toute personne.

La première mondialisation, économique, généra une mondialisation de la pensée, des luttes, des arts, des causes : la liberté, les libertés, l’égalité entre les hommes, l’égalité entre les hommes et les femmes, les rapports entre les cultures. Bref, les idéaux qui inspirent les luttes au-delà de son quartier, de sa ville, de son pays, de son continent, au-delà des fausses proximités avec le pouvoir, pour atteindre aux vraies solidarités de valeurs, pour atteindre à la fraternité. Les sociétés qui ont subi l’esclavage sont des sociétés plurielles. De fait. De force. Elles le sont restées par choix, en servant cette injonction de Louis Delgrés : « La résistance à l’oppression est un droit naturel ».

Cette longue période, d’une exceptionnelle violence, fut celle de l’oppression, de la déshumanisation, de part et d’autre ; celle de l’homme, captif, vendu, acheté, fouetté, asservi mais qui trouve les ressorts pour se battre ; celle du maître devenu esclave de sa cupidité et de sa peur. Cette période fut aussi celle d’une époustouflante créativité. Le plus spectaculaire est dans les langues. Inventées sous la nécessité des solidarités de survie, puis des luttes, inventées dans le secret, la tension, puis la relation ; la relation horizontale entre les esclaves de langues différentes, entre esclaves et Amérindiens ; puis la relation verticale entre esclaves et maîtres. Puis ces langues furent enrichies et embellies par un sens de la vie qui suggérait de ne renoncer ni aux rires, ni aux chants, ni à la dérision, ni à la beauté. C’est ainsi que les esclaves furent invaincus, survivants et invaincus. Ils inventèrent des langues, des religions, des expressions artistiques, de la littérature, d’abord orale puis écrite, des techniques, des modèles économiques, ils composèrent des savoirs à partir de leurs milieux naturels, dans l’échange et dans l’observation. Ce fut, quoiqu’il paraisse, un âge d’or de la créativité, de l’inventivité, de l’ingéniosité. De la générosité.

Hommage à Nantes et aux Nantais. Nantes fut, par son trafic, le 1er port négrier français. Nantes s’avère aujourd’hui le meilleur, par son audace et son originalité.

La question qui nous est posée est de savoir dans quel monde nous voulons vivre. Le voulons-nous plus amical ? La fraternité est un combat. Quels efforts sommes-nous prêts à faire, dans nos vies quotidiennes, pour un monde moins hostile, moins injuste, moins brutal ?

Ce Mémorial nous dit qu’il n’est pas question de passer vite sur l’esclavage colonial. Qu’il faut prendre le temps d’en saisir les enseignements, d’en repérer les traces, d’en suivre le sillage, d’en neutraliser, d’en corriger, d’en éradiquer les effets. Mais le Mémorial nous rappelle aussi que les luttes contre l’esclavage colonial furent des luttes pour les droits de l’homme, pour la liberté de chacun, pour les libertés de tous. Qu’elles perdraient leur sens profond si nous restions indifférents aux situations contemporaines de traite, d’esclavage, de servitude qui frappent des millions de personnes.

Ce Mémorial est une promesse en soi, comme celle qu’annonce le grand poète chilien, Pablo Neruda :

« La nuit arrive avec sa coupe de lierres étoilés

Le rêve submerge les hommes

Et le monde se lave une fois encore

L’ombre secoue ses gants

Tandis que les racines travaillent

Et un jour naît à nouveau »

Par Benoît ILLASSA

Source: L'Autre Fraternité

Tag(s) : #POLITIQUE FRANCAISE

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