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France : La politique des insultes

 

 

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 29.05.2014 à 17h02 

 

 

Par Vanessa Schneider

 


Le 8 avril, Manuel Valls, fraîchement nommé premier ministre, s’avance à la tribune de l’Assemblée nationale. Il est concentré et ému, à quelques secondes de prononcer son discours de politique générale, un moment fort et solennel de la vie politique. A peine commence-t-il à parler que des invectives fusent des bancs de la droite. « On a gagné ! », entend-t-on en référence à la victoire de l’UMP aux élections municipales. « Bravo, on est sauvés ! », ironise un autre. « Bla bla bla », nargue un troisième. Les ricanements, les moqueries et les interpellations bruyantes ne cesseront pas pendant toute la durée du discours du nouveau chef de gouvernement, malgré les rappels à l’ordre du président de l’Assemblée, Claude Bartolone.

Des centaines de milliers de Français assistent à la bronca devant leur poste de télévision. Manuel Valls, tendu, peine à se faire entendre tant le chahut est grand. Il retourne à sa place, le visage fermé, furieux. Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, des parlementaires ont perturbé cet exercice républicain qui s’effectuait jusqu’alors dans un silence respectueux et poli. Immédiatement, les réseaux sociaux s’embrasent. Des milliers d’anonymes, par le biais de Twitter ou des sites Internet, font part de leur colère contre le spectacle jugé « affligeant » qu’il leur a été donné de voir.

Des personnalités expriment également leur dégoût : le philosophe Luc Ferry, ancien ministre de l’éducation nationale de Jean-Pierre Raffarin, lâche un tweet exaspéré : « Qu’un premier ministre de droite ou de gauche, peu importe, ne puisse pas parler devant des adultes, des parlementaires, sans que ces gens vocifèrent comme des malades mentaux, c’est consternant. (…) C’est indigne, dégradant, littéralement consternant. Cela me rappelle toutes les raisons pour lesquelles j’ai quitté ce monde politique dérisoire, mal élevé, dénué d’intelligence, de culture, de civilité, bref d’humanité. » Alors que les hommes politiques sont déjà discrédités, cette séance au Palais-Bourboncreuse un peu plus le fossé entre les Français et leurs représentants. Le président de l’Assemblée nationale en a bien conscience. Mercredi 28 mai, Claude Bartolone a annoncé sur France Inter que les députés qui crieraient dans l’Hémicycle seraient désormais punis : au premier cri, une lettre d’avertissement et un rappel au règlement. Au second, une sanction financière.

DES MŒURS PLUS APAISÉES QUE PAR LE PASSÉ

L’incivilité, l’injure, l’invective sont-elles nouvelles en politique ? Assiste-t-on à une montée de la violence verbale ? Une chose est sûre : pour l’historien Thomas Bouchet, auteur de Noms d’oiseaux. L’insulte en politique de la Restauration à nos jours (Stock, 2011), les mœurs politiques de la Ve République sont globalement beaucoup plus apaisées que par le passé.« Sous la IIIe et la IVe, le Journal officiel fait très régulièrement mention de “tumulte”, d’“agitation extrême”, il y avait des bagarres physiques dans l’Hémicycle et les affronts se réglaient par des duels, explique-t-il. Sous la Ve, la violence est réduite à sa plus simple expression: quelques vociférations et désormais, pour manifester leur mécontentement, les députés quittent l’Hémicycle. »

Sous les Républiques précédentes, de nombreux incidents violents émaillent la vie de l’Assemblée, notamment dans des contextes de fortes tensions politiques liées aux affaires. En pleine affaire Dreyfus, quelques jours après la parution du « J’accuse… » d’Emile Zola dans L’Aurore en janvier 1898, une bagarre éclate ainsi dans l’Hémicycle, le 22 janvier. Alfred Léon Gérault-Richard, journaliste et député socialiste, frappe le comte de Bernis au pied de la tribune, puis une bagarre éclate entre Bernis et Jaurès. A cette époque, les échauffourées sont si courantes que le président de la Chambre a régulièrement recours à la procédure du « couvre-chef » : lorsque la situation devient immaîtrisable, il se saisit d’un couvre-chef qu’il se met sur la tête, ce qui signifie la clôture de la séance.

Selon Thomas Bouchet, l’insulte a une fonction très précise : « Elle vise àrendre la discorde palpable, à abattre un adversaire et à souder son propre camp. » Il constate que l’outrance verbale est surtout utilisée par les partis extrêmes ou par des spécialistes de la provocation, qui en font une marque de fabrique. Avec un net recul néanmoins au fil du XXe siècle. « Même les députés Front national ne s’expriment plus par la provocation », note Thomas Bouchet, qui constate que Marine Le Pen tente de faire oublier les outrances verbales de son père, tandis que les nouveaux cadres du parti comme Florian Philippot ou Louis Alliot se montrent courtois et modérés dans leurs expressions sur les plateaux de télévision.

LES COMMUNISTES AUSSI

Du côté des communistes, grands chahuteurs par le passé sur les bancs de l’Assemblée, la tendance est également à l’assagissement. Un des derniers trublions, le député PCF Maxime Gremetz, connu pour ses coups de sang, a quitté le Palais-Bourbon en 2011. Quelques mois auparavant, il avait été exclu temporairement de l’Assemblée et privé de la moitié de son indemnité parlementaire pendant deux mois pour avoir fait un esclandre lors d’une réunion parlementaire.

A part Jean-Marie Le Pen, dont les saillies régulières émaillent la vie publique, seul le sénateur Front de gauche Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui avoirsciemment choisi la voix de la violence verbale, des excès et des outrances pour se faire entendre. Mais il n’est pas certain que le positionnement de l’ancien socialiste soit électoralement payant. « S’il ne progresse pas alors que le Parti socialiste est discrédité, c’est parce que son ton rebute un grand nombre d’électeurs de gauche qui en ont assez de l’entendre houspiller tout le monde matin, midi et soir », analyse l’éditorialiste Alain Duhamel.

La Ve République serait donc de ce point de vue une République plus apaisée. La raison tient essentiellement à la place des Assemblées dans les institutions.« Sous les Républiques précédentes, la Chambre était le lieu central d’expression politique, c’était là où les décisions se prenaient, explique Jean Garrigues, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’OrléansLe chahut faisait partie des délibérations, un moyen de s’opposer ou d’affirmer son point de vue sur des sujets à forts enjeux. » Sous la Ve, où l’Assemblée ne peut guère influer sur les décisions les plus stratégiques, les crispations entre les camps sont moindres. Pour preuve de cette pacification, l’arsenal de sanctions prévu par le règlement de l’Assemblée (exclusions, suspension de l’indemnité) n’est quasiment plus utilisé.

Il n’en reste pas moins que l’ambiance s’est dégradée depuis quelque temps.Tous les observateurs s’accordent à noter un regain de tensions et d’incivilités ces dernières années, notamment depuis l’arrivée au pouvoir des socialistes en mai 2012. « Au regard de l’Histoire, on n’a jamais observé un tel chahut sous la Ve lors des précédentes déclarations de politique générale, même à l’occasion de celles considérées comme ratées telle la déclaration d’Edith Cresson en 1992 », souligne Jean Garrigues. Selon lui, « depuis le quinquennat de François Hollande, on assiste à un renforcement de l’hostilité. Sous la Ve, la droite développe l’idée sous-jacente que la gauche n’est pas légitime au pouvoir ».

RÉCENT RETOUR DE LA VIOLENCE VERBALE

Une analyse partagée par l’éditorialiste Michèle Cotta, qui remarque que le discours de politique générale de Jean-Marc Ayrault avait lui aussi été perturbé, même si la bronca avait été moindre. Alain Duhamel, en revanche, estime que le récent retour de la violence verbale en politique n’a rien à voir avec une attitude spécifique de la droite. Pour lui, il s’agit surtout d’un symptôme de « la désacralisation de la politique sous toutes ses formes ». Une désacralisation qui n’épargne personne, pas même le président de la République, hué – une première dans l’histoire de la Ve – lors des commémorations du 11 novembre, en 2013, régulièrement chahuté lors de ses déplacements ou appelé« François Hollande » et non « monsieur le président » par Jean-Jacques Bourdin, sur BFM TV.

Selon Alain Duhamel, cette désacralisation est alimentée par la presse elle-même. A titre d’exemple, il cite les « unes » des hebdomadaires, qui ne ménagent pas plus François Hollande (« “Pépère” est-il à la hauteur ? » pour Le Point) qu’elles ne flattaient Nicolas Sarkozy (« Le voyou de la République » pour Marianne)« Sous Giscard ou sous Mitterrand, personne ne se serait permis de qualifier les chefs de l’Etat de cette façon », assure l’éditorialiste.

L’attitude de Nicolas Sarkozy pendant son quinquennat, avec ses excès de langage comme le fameux « Casse-toi pauv’ con », adressé à un badaud lors d’un Salon de l’agriculture, a, selon lui, « contribué à considérer que l’on pouvait s’adresser au détenteur de l’autorité publique comme à n’importe qui ». L’historien Jean Garrigues considère également que la dévalorisation de la fonction présidentielle s’est amorcée sous Nicolas Sarkozy avec, notamment, la publicité faite sur sa vie intime et ses dérapages comportementaux. Le discours de son successeur socialiste sur le « président normal » a alimenté cette désacralisation. Et son effondrement dans les sondages n’a rien arrangé. 

Face à ce pouvoir présidentiel affaibli, il est naturel que la confrontation politique revienne à l’Assemblée nationale. A cela s’ajoutent d’autres facteurs, comme la crise économique. « Avec la crise, les codes ont tendance àdisparaître, et les tensions augmentent, considère Alain Duhamel. La violence à laquelle on assiste sur la scène politique n’est que la projection de la crise générale. En mai 1968, on observait également une explosivité des formules. »

Par rapport aux précédentes Républiques, la violence est certes en recul, mais elle est désormais considérée comme de plus en plus intolérable.« Aujourd’hui, l’incivilité ou l’insulte en politique est considérée comme une incapacité à faire de la politique, à contrôler ses passions », résume Thomas Bouchet. Et tout dérapage peut se payer cher en termes d’image. Pour Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel et ancien président de l’Assemblée nationale, « la télévision a tout changé. D’un côté, elle incite certains à se faire remarquer par des comportements provocateurs comme des invectives ou des claquements de pupitre pour exprimer la réprobation. En même temps, la retransmission des incivilités leur confère un caractère insupportable ».

 

 

 

 
 
  
  
Tag(s) : #POLITIQUE FRANCAISE

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