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Harry Roselmack : "La France raciste est de retour"

 

LE MONDE | 04.11.2013

 

Par Harry Roselmack (Journaliste)

 

Depuis longtemps, la France joue au bras de fer. Sa République contre sa société. Ses idéaux face à son quotidien. Deux forces opposées, en équilibre précaire, comme ces poignées de mains tenues en équerre par des biceps gonflés à bloc. La République, née de la révolution contre les privilèges, s'est dotée d'un triptyque impossible pour tordre le bras à la nature même des hommes : liberté, égalité, fraternité pour en finir avec la division, le rapport de force, l'assujettissement de l'autre. C'était sans compter l'homme derrière le citoyen. Cet insoumis refuse tous les diktats, et surtout ceux qui ambitionnent d'imposer de bons sentiments. Jamais, ni sous la terreur du Comité de salut public de ses débuts sanglants, ni après la tentative de Mai 68, la République ne parvint à l'égalité, la liberté et la fraternité.


Il y a pourtant une chose que la République a su créer : un sentiment d'appartenance et d'attachement national chez des gens de classes sociales différentes, de cultures différentes, de couleurs différentes. Je me vois peu, mais je ne me vois pas Noir. En tout cas, je ne me qualifie pas comme tel, en général. Je suis d'abord un homme, un fils, un frère, un mari et un père, un citoyen, un journaliste, un passionné et… oui, oui, c'est vrai, je suis noir. La République, son slogan et ses lois parviennent, la plupart du temps, à me le faire oublier.


"ME VOILÀ RAMENÉ À MA CONDITION DE NÈGRE"


Et voilà qu'une minorité grandissante qui se présente comme gardienne ou salvatrice de cette République française vient briser cette prouesse cocardière. Me voilà ramené à ma condition nègre. Me voilà attablé avec d'autres Noirs parce qu'ils sont noirs. Et me voilà en train de m'offusquer d'une idiotie qui ne m'atteignait guère : le racisme. Parce que l'expression de ce racisme, dans la bouche d'une candidate Front national aux municipales (exclue depuis), était primaire, parce qu'elle recourait à une iconographie profondément choquante qui niait au nègre le statut d'être humain, elle m'a amené à m'interroger, en tant que Noir d'abord, en tant que citoyen, fils, père et mari ensuite.


La France sursaute en se découvrant communautarisée, mais ce que je décris témoigne du fait que le communautarisme en France n'est ni naturel ni spontané. C'est une réaction née d'une duperie : le hiatus congénital entre la promesse républicaine et la réalité de la société française.


En vérité, le « dérapage » d'Anne-Sophie Leclere n'est pas pour me déplaire. Parce qu'il n'est pas qu'un dérapage, il est l'expression, peu reluisante, d'une vision du monde partagée au sein du Front national. S'il est faux de dire que tous les électeurs et militants du FN sont racistes, il était tout aussi faux de dire qu'il n'y a pas de racisme dans ce parti. La xénophobie, le racisme en constituent même le ciment essentiel. Et il n'est pas inutile que son vernis républicain, grossier maquillage dont Marine Le Pen le badigeonne consciencieusement, s'écaille de temps en temps.


"Y'A BON BANANIA"


Ce qui me chagrine, c'est le fond de racisme qui résiste au temps et aux mots d'ordre, pas seulement au sein du FN, mais au plus profond de la société française. C'est un héritage des temps anciens, une justification pour une domination suprême et criminelle : l'esclavage et la colonisation.

Mais ce racisme a laissé des traces et, si on était capable de lire l'inconscient des Français, on y découvrirait bien souvent un Noir naïf, s'exprimant dans un français approximatif, et dépourvu d'Histoire ou, tout du moins, d'oeuvre civilisatrice. Une vision que certains cultivent aujourd'hui encore, à leur corps défendant parfois. Combien de fois ai-je dû expliquer à un restaurateur ou même à un camarade que les vieilles affiches « Y'a bon Banania » qu'ils accrochent à leurs murs ne peuvent pas être regardées qu'avec amusement ou nostalgie. Comme certains albums de bande dessinée qui ont égayé notre enfance, elles laissent des empreintes d'un autre temps dans nos imaginaires.

Tant que l'on laissera ces peaux de Banania traîner dans nos cerveaux, des glissades et dérapages vers l'injure raciste sont à craindre. Surtout par les temps qui courent, avec cette crise qui alimente la xénophobie de son bien étrange carburant : la jalousie envers plus mal loti que soi.


Harry Roselmack (Journaliste)

 



Taubira, la banane et les dérives du politiquement incorrect

 


LE MONDE DES LIVRES | 31.10.2013


Par Jean Birnbaum

 

Editorial du Monde des Livres. D'abord rappeler ce qui a eu lieu. Vendredi 25 octobre, à Angers, Christiane Taubira, ministre de la République, a été accueillie par des enfants de La Manif pour tous aux cris de : "C'est pour qui la banane ? C'est pour la guenon ! " Ensuite constater ce qui n'a pas eu lieu : la réprobation. Car, si cet épisode a brièvement électrisé les réseaux sociaux, il a été peu rapporté, et trop rarement commenté. Enfin, poser la question : comment une telle scène peut-elle avoir eu lieu ?


Ce qui l'a rendue possible, c'est la répétition quotidienne d'une autre scène, plus banale mais non moins pernicieuse, à laquelle peu à peu nous nous sommes habitués. Quelqu'un, quelque part, prononce une parole raciste, misogyne ou homophobe ; or, témoin de tels propos, chacun préfère la boucler ; l'ouvrir, ce serait s'exposer au grand ricanement de l'époque : "Marre du politiquement correct !" ; protester, ce serait risquer le pilori.

 

"  Nous savons que cette scène se reproduit partout", constatait le philosophe Jacques Derrida dans un livre indispensable cosigné avec Elisabeth Roudinesco (De quoi demain…, Fayard-Galilée, 2001). Qualifiant le "politiquement correct" de slogan armé, Derrida y rappelait que cette expression fut inventée aux Etats-Unis par de puissants groupes conservateurs. Au prétexte de combattre les abus d'une certaine gauche intellectuelle, cette campagne a fini par cibler toute pensée critique. Et par exercer sa force d'intimidation sur quiconque ose encore rappeler des principes, faire valoir une éthique.


Répété ad nauseam, ce spectacle fait plus que jamais recette. Les champions du "politiquement incorrect" sont les rois du prime time. Ces grands briseurs de tabous pourfendent la bien-pensance au "20 heures". Leur posture, qui se prétend rebelle, jouit d'une domination sans partage. Au bistrot comme dans les salons, "politiquement correct" s'est imposé comme l'étiquette infamante. L'indignation, dès lors, passe pour une lubie de vieux barbon. Et l'abjection devient un jeu d'enfant.


Jean Birnbaum 
Journaliste au Monde

 

 



 
  
  
Tag(s) : #POLITIQUE FRANCAISE

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