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Hommage du Doyen Olympe Bhêly-Quenum à Nelson MANDELA: Texte intégral




L’ICÔNE UNIVERSELLE

 

Par Olympe BHÊLY-QUENUM

 

 

L'homme est parti ; ses photographies en mouvement que la télévision déverse sur le monde séduisent malgré la tristesse qu’on éprouve ; icône universelle, Nelson Mandela l’était et le demeurera parce que sa personnalité et son action l’auront sacré icône universelle ; bien qu’on s’y attende, il a pris congé du monde au moment où, conviés à l’Elysée par le gouvernement français, nombre de chefs d’Etat et de gouvernement africains y discutent de la paix et de la sécurité en Afrique ; qui ne verrait une singularité dans ce voyage sans retour ? Dans tel et tel pays de ce continent, les mystagogues sondeurs de l’Afrique des profondeurs diraient : « Madiba les savait tous faux, versatiles, corrompus, pourris ; de là-bas il observe comment ils vont s’en tirer avec leurs faits du prince et le sang qu’ils ont sur la main

 

Ma découverte de la vie de cet homme était un coup de hasard : en lisant The Guardian ou  The Times, j’étais tombé sur l’expression « Umkhonto we Siswe » traduite en anglais par : The Spear of the Nation ; l’arrestation de l’avocat et combattant politique sud-africain fut le déclic de mon engagement politique ; dès lors, j’entre en action quand, objectivement, les faits me permettent de prendre une décision ; en l’occurrence, en 1994, je rappelais comment le massacre de Sharpeville me fit militer pour « Umkhonto we Siswe ».[1]

 

Plus d’un voyage en Afrique me faisait survoler l’Afrique du Sud si, pendant une escale, je n’y passais pas une heure dans la salle d’attente de l’aéroport de Pretoria ou de Johannesburg ;    en 1985, Dominique Lecoq souhaita ma collaboration l’hommage que les éditions Gallimard voulaient rendre à Nelson Mandela encore dans la geôle de l’apartheid sur la terre de ses ancêtres ; au lieu d’un article politique, je proposai Mashoka elfu moja[2], une nouvelle écrite en 1962, à Rome. Pour Nelson Mandela[3] parut simultanément en français, en anglais[4] (USA) et en allemand[5] ; philosophe digne de ce nom, Jacques Derrida qui ne faisait point honte à la Philosophie en pratiquant l’ostracisme préfaça l’ouvrage ; PDG de la célèbre Maison d’éditions, Antoine Gallimard me dit un jour, à Montpellier, en présence de Georges Frêche, que le Japon serait intéressé par ce livre et je lui demandai s’il y en aurait une édition de poche afin qu’on puisse l’acheter en Afrique.

 

 

Photo à droite : de droite à gauche : Dominique Lecoq, Antoine Gallimard, Jacques Derrida, Adonis. Photo à gauche : de gauche à droite : Olympe Bhêly-Quenum, Mustapha Tlili, Hélène Cixous, Jorge Amado.


Dans la Salle des pas-perdus de l’Unesco, nous en avons dédicacé un exemplaire pour l’homme exceptionnel à qui nous avions rendu hommage ; un ami sud-africain bien placé m’apprit plus tard que Nelson Mandela avait lu For Nelson Mandela[6] et en parlait en évoquant ses années de prison ; je répète aujourd’hui mes propos quand nous dédicacions un exemplaire pour notre héros : « mon souhait, voire mon désir et ma volonté sont que Pour Nelson Mandela soit bien connu en Afrique, afin qu’on y comprenne comment les intellectuels pourraient s’engager et œuvrer pour la paix dans le monde. »

*

Un long chemin vers la liberté[7] parut près de dix ans plus tard et je formai le vœu qu’il soit au programme en Afrique tout entière : tant par la qualité d’écriture que par l’humanisme qui l’imprègne, cette autobiographie est de très loin plus nécessaire en Afrique francophone, notamment au Bénin, que tel autre, sans fondements culturels ni cultuels dont on a cornaqué l’auteur « ami de l’ambassadeur de France ».

Il n’y a pas un atome de servilisme dans Un long chemin vers la liberté où l’intelligence, la dignité, le courage et la force de caractère embarquent le lecteur en faisant cap sur l’Afrique des profondeurs.

Arrière-grand-père, l’illustre icône universelle a écrit pour les enfants des livres qui méritent d’être connus en Afrique francophone ; je financerais la traduction de Madiba Magic Nelson Mandela’s Favourite Stories for Children[8], si le processus et les constats que je cernerais de près me convainquaient qu’au Bénin, un fait du prince n’ostraciserait pas ce merveilleux ouvrage joliment illustré ; Nelson Mandela, L’œil et le mot[9]existe en français ; il y a aussi Conversations avec moi-même. Lettres de prison. Notes et Carnets intimes ; le grand et bel homme se présente encore sans masque ; la préface de Barack Obama[10] est un morceau d’anthologie.

*

Une conférence intitulée Migration, mythe, rituels et culture, à l’Académie de Nîmes[11] me permit de souligner l’importance de Nelson Mandela dans l’appréciation des fondements socioculturels et cultuels du monde négro-africain : le très grand homme imprégné de culture occidentale m’était apparu comme un magnifique connaisseur des cultes, traditions et rituels de son pays ; après l’initiation de Wole Soyinka par son grand-père décrite par l’auteur dans Aké Année d’Enfance[12], je recourus à Senghor [13]« Les épreuves de la Fraternité d’âge révèlent d’autres fondements des traditions culturelles en Afrique noire où ce sont moins les âges que les cérémonies d’initiation qui déterminent une classe. » […] « Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit encore de devenir un Homme. » Il écrit ensuite avec beaucoup de pertinence : « La fraternité d’âge est essentiellement une école. Mais c’est d’abord un ordre religieux comme tout groupe social en Afrique noire. On y entre comme novice, on commence par s’y soumettre aux cérémonies d’initiation. Celles‑ci, avec leur symbolisme suggestif, ont pour but de faire, de l’ignorant un homme qui sait ; de l’anarchie enfantine, une liberté orga­nisée ; de la mort à l’enfance, la naissance à la vie. »


Et dans Un long chemin vers la Liberté, voici Nelson Mandela face au rituel d’entrée dans une classe d’âge, de liberté or­ganisée et de naissance à la vie : « En janvier 1934, alors que j’avais seize ans, le régent décida qu’il était temps que je devienne un homme. Dans la tradition xhosa, on n’y parvient que d’une seule façon : la circoncision. Dans ma tradition, un homme non circoncis ne peut hériter de la richesse de son père, ni se marier, ni officier dans les rituels tribaux. Un Xhosa non circoncis est une contradiction dans les termes car il n’est pas du tout considéré comme un homme mais comme un enfant. Pour les Xhosas, la circoncision représente l’incorporation formelle des hommes dans la société. Ce n'est pas seulement un acte chirurgical, mais un rituel long et élaboré de préparation à l’âge adulte. En tant que Xhosa, je compte mon âge d’homme à partir de ma circoncision. [….] C’était une période sacrée; j'étais heureux et comblé de prendre part à une coutume de mon peuple et prêt au passage de l’enfance à l’âge adulte. […] La nuit qui a précédé la circoncision, il y eut une cérémonie près de nos huttes avec des chants et des danses.  À l’aube, alors que toutes les étoiles brillaient encore dans le ciel, nous avons entamé les préparatifs. On nous a escortés jusqu’à la rivière pour prendre un bain dans l’eau très froide, un rituel de purification avant la cérémonie. Elle avait lieu à midi, et on nous a donné l’ordre de nous mettre sur une file dans une clairière à quelque distance de la rivière […] Nous ne portions qu’une couverture et quand la cérémonie a commencé et que les tambours ont résonné, on nous a demandé de nous asseoir sur une couverture posée sur le sol, les jambes étendues devant nous. J’étais inquiet et incertain de la façon dont je réagirais au moment critique. Sursauter ou pleurer était un signe de faiblesse et entachait le passage à l’âge adulte. J’avais décidé de ne déshonorer ni le groupe, ni mon tuteur, ni moi. La circoncision est une épreuve de courage et de stoïcisme ; on n’utilise aucun anesthésique ; un homme doit souffrir en silence.


« À ma droite, du coin de l’œil, j’ai vu un homme âgé sortir d’une tente et s’agenouiller devant le premier garçon. II y eut de l’agitation dans la foule, et j’ai légèrement frissonné en sachant que le rituel allait commencer. Le vieil homme était un célèbre ingcibi, un spécialiste de la circoncision, venu du Gcalekaland, qui se servait de sa sagaie pour nous transformer d’un seul coup d’enfants en hommes.


«  Brusquement, j’ai entendu le premier garçon crier: «Ndiyindoda!» (Je suis un homme!), les mots qu'on nous avait appris à dire au moment de la circoncision. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix étranglée de Justice qui criait la même phrase. Il restait deux garçons avant que l’ ingcibi arrive à moi, mais mon esprit a dû avoir un passage à vide parce que, avant que je m’en rende compte, le vieil homme était agenouillé devant moi. Je l’ai regardé droit dans les yeux. Il était pâle, et malgré la fraîcheur de la journée, la sueur faisait briller son visage. Ses mains allaient si vite qu’elles semblaient contrôlées par une force d’un autre monde. Sans un mot, il a pris mon prépuce, il l’a tiré et d’un seul geste il a abattu sa sagaie. J’ai eu l’impression que du feu se répandait dans mes veines ; la douleur était si violente que j’ai enfoncé le menton dans la poitrine. De nombreuses secondes ont passé avant que je me souvienne du cri, puis j’ai retrouvé mes esprits et j’ai hurlé: «Ndiyindoda! »


Merci et Adieu, inoubliable Président Madiba Mandela.


Garrigues-Sainte-Eulalie, 06/12/13.

© Olympe Bhêly-Quenum.

 



[1] Nouvel Observateur 30. 240 écrivains racontent une journée du monde. (cf. page 142-144)

[2] Insurrection de jeunes révoltés contre la dictature d’un chef d’Etat qu’ils défont  dans un coup d’Etat tragique.

[3] Edits Galliard, Paris, 1986.

[4] Seaver Books. Henry Holt and Company. New York

[5] Rowohlt Verlag GmbH, Hamburg.

[6] Henry Holt and Company. New York.

[7] LONG WALK TO FREEDOM, édit: Little, Brown & Company, rioston,I994. Edit française, Fayard, Paris,I995; j’en ai rendu compte dans le magazine Afrique Education.

[8] Tafelberg.

[9] Edits Mango Jeunesse, illustré par William Wilson.

[10] Editions de la Martinière, Paris 2010.

[11] J’en suis membre correspondant.

[12] Edits Belfond, Paris 1984

[13] Deuxième congrès des écrivains et artistes noirs. (Rome, 26 mars-1er avril 1959). Edits Présence Africaine.


 
 
  
  
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