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Analyse
 
Internet et la vie privée, le combat des opaques contre les transparents
 
LE MONDE | 08.06.10
 


adis, dans les tribus, les villages, tout le monde savait tout sur tout le monde, l'intimité, l'anonymat n'existaient pas. La solitude non plus. Les sociétés étaient plus oppressives, mais aussi plus solidaires. L'existence d'une "vie privée" à l'abri des regards de la communauté est surtout apparue avec l'explosion incontrôlée des métropoles industrielles.
 

 

Aujourd'hui, dans les grandes villes occidentales, chacun vit à sa guise et ignore ce que fait son voisin. Beaucoup apprécient ce mode de vie. Les quadras bien installés, avec un bon travail, un partenaire qui leur convient, un réseau d'amis stable, tiennent à leur intimité et ne voient pas pourquoi ils iraient se répandre sur Internet.

 

Mais une autre partie de la population pense autrement. Dans ces mêmes villes occidentales, des millions de gens souffrent de solitude et d'isolement. Jeunes ou vieux, ceux-là n'ont pas envie de préserver leur vie privée, car ils n'en ont pas. S'ils veulent élargir leur cercle de relations amicales et amoureuses, ils vont devoir se montrer, pas se cacher. Or, un nouvel outil existe pour briser l'isolement, ou s'imposer au centre du groupe auquel on appartient : Internet.

 

Il y a les sites de rencontres, comme Meetic, mais aussi Facebook, où l'on raconte sa vie en long et en large, YouTube, où l'on se montre en vidéo sous toutes les coutures, MySpace, où l'on laisse libre cours à ses fantasmes, Twitter, où l'on donne son avis sur n'importe quoi, les forums de discussion où l'on s'enflamme pour une cause, les blogs où l'on publie son journal intime, Foursquare où l'on annonce son arrivée imminente dans son bar préféré...

 

Et ce n'est qu'un début : les nouveaux services de géolocalisation des téléphones mobiles permettent à des groupes d'amis, ou à des inconnus, de se suivre à la trace en temps réel, et de se retrouver spontanément, sans avoir à planifier ni à prendre de rendez-vous contraignants. Autant de moyens de créer sa propre tribu, de tout partager avec elle, de la sentir vivre autour de soi.

 

Dans les villes à l'avant-garde de la révolution numérique, de San Francisco à Berlin, deux mouvements de pensée s'affrontent. D'un côté, des groupes de hackers libertaires, des associations de protection des "droits numériques" et des organisations de la gauche classique veulent obliger l'Etat et les entreprises à respecter la vie privée des citoyens sur les réseaux.

 

Selon ces militants, les libertés publiques chèrement acquises au cours du XXe siècle dans le "monde physique" sont remises en cause ou bafouées dans l'univers numérique par les bureaucrates et les publicitaires, qui profitent de l'insouciance du grand public pour instaurer une société de surveillance. D'une part, ils exigent que les bases de données de l'Etat soient accessibles à tous, au nom de la liberté de l'information et de la démocratie. Mais, d'autre part, ils souhaitent que les réseaux informatiques soient opaques et sécurisés, afin que l'Etat et les entreprises ne puissent pas espionner les citoyens.

 

Face à eux se dressent les milieux conservateurs, la police, la justice et les agences marketing, mais aussi un mouvement informel issu de la jeunesse favorisée, qui prône l'insouciance délibérée et le grand saut dans l'inconnu. Ces jeunes, qui se sont baptisés "Net Natives" (les "indigènes du Net"), sont porteurs d'une nouvelle vision de la vie en société, fondée sur un idéal de transparence absolue. Selon eux, s'il n'y a plus de vie privée, il n'y aura plus de mensonge, plus d'hypocrisie, plus de duplicité. Internet va instaurer l'ère de la Vérité. Ce sera un monde exigeant, car, faute d'endroit où se cacher, chacun devra trouver la force d'imposer sa différence. Pour caractériser les défenseurs de la vie privée, ils n'ont que deux mots : paranos et ringards.

 

Bien sûr, les transparents savent que, quand on raconte sa vie - ou celle des autres - sur Internet, il faut s'attendre à des dommages collatéraux. Celui qui se lâche un peu trop risque de le regretter très vite. Dès l'instant où il a publié un texte agressif ou provocateur, diffusé une image sexuelle ou ridicule, ou affiché ses coordonnées GPS montrant qu'il n'était pas là où il aurait dû être (ou vice versa), il ne peut plus changer d'avis. Toutes ces données vont circuler et se dupliquer à l'infini, et le poursuivront à perpétuité.

 

Mais beaucoup espèrent confusément que cette période pénible n'est que transitoire. Dans quelques années, la génération pré-Internet aura passé la main, les jeunes d'aujourd'hui seront aux affaires. Résultat : tous les patrons, tous les DRH, tous les politiciens, tous les profs, sauront que les blogs débiles qu'ils ont écrits dans leur jeunesse, et les vidéos délirantes les montrant en train de mal faire, seront toujours visibles sur le Net. Tout le monde sera exposé, plus personne n'en tiendra rigueur à autrui.

L'ère de la "vie privée" n'aura peut-être été qu'une parenthèse dans l'histoire de l'humanité. Sous la poussée conjuguée des réseaux informatiques, des administrations sécuritaires, des agences de pub et des jeunes branchés, cette anomalie passagère pourrait bientôt se résorber.

 


Courriel : eudes@lemonde.fr.

 

 

Yves Eudes (Service Economie)
Article paru dans l'édition du 09.06.10




Tag(s) : #ILS ONT DIT...

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