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Le Bénin : Etat d’affaires ou Etat laxiste ?

3 août 2012 par

 

 

Le Chef de l’Etat, le Dr Boni Yayi s’est adressé aux Béninois le mercredi 1er août dernier. Ceci, après le traditionnel message à la Nation du 31 juillet. Le ton a été très menaçant. Personne n’a été épargné par la colère du Chef. Les hommes d’affaires, les hommes politiques, les Institutions de la République, les hommes des médias, la société civile…Chacun en a eu pour son compte. Sans la moindre retenue, le Chef de l’Etat s’est lancé dans des déclarations qui, avec du recul, amènent à se demander si nous sommes dans un Etat d’affaires ou dans un Etat laxiste.

 

Le Bénin : Etat d’affaires ou Etat laxiste ? C’est la question que beaucoup de Béninois se sont posés après l’intervention télévisée du Chef de l’Etat le mercredi 1er août dernier. Ce qui a le plus retenu l’attention des uns et des autres, ce sont les révélations qui ont été faites par le Président Boni Yayi. Il est allé dans tous les sens. Malheureusement, dans son effort de se dédouaner par rapport à tous les scandales qui ont secoué son régime, le patron du Palais de la Marina s’est enfoncé.


« A écouter le Président Boni Yayi, on n’est vraiment pas fier d’être Béninois. On se demande si vraiment l’Etat a encore un sens dans notre pays », a commenté un acteur de la société civile que nous avons rencontré hier au Champ de foire de Cotonou. Pour ce dernier, « le Chef de l’Etat est allé trop loin et, à vouloir s’acharner contre ses amis d’hier, il s’est totalement compromis ».


A entendre en effet les déclarations faites par le Président Boni Yayi, il y a affaire dans la mise en œuvre du Pvi. Dans le coton, il y a aussi affaire. Il en est de même dans des dossiers relatifs à la Fédération béninoise de football, aux redressements fiscaux subis par les hommes d’affaires Sébastien Ajavon et Issa Salifou. Dans ces deux dossiers d’ailleurs, le Chef de l’Etat a montré qu’il n’a jamais ordonné à qui que ce soit d’aller exercer des pressions fiscales sur les deux hommes d’affaires béninois concernés par ces dossiers. Mais la question qu’on est en droit de se poser, c’est de savoir où est-ce qu’il se trouvait lorsque tout cela se passait. Pourquoi n’avait-il pas réagi et c’est maintenant qu’il trouve qu’il faut apporter la contradiction et s’en laver les mains ?


« La vérité est en tout cas à venir car, lorsqu’on prend le dossier Pvi, on se demande ce qui presse si tant pour que le Chef de l’Etat interrompe sa campagne électorale pour venir signer un décret présidentiel dont il jure ne rien savoir du contenu. Le Chef de l’Etat a certes parlé. Mais il y a des choses qu’il garde encore au fond de son cœur et qu’il n’a pas encore révélées aux Béninois par rapport au dossier Pvi. La preuve est que le secrétaire général du Palais de la Marina qu’il a menacé de sanction s’il s’avérait que le dossier Pvi était du faux est encore en poste », a relevé un observateur averti de la vie politique béninoise. Pour lui, il y a eu un deal entre Yayi et Talon et le Chef de l’Etat doit revenir à la télé pour révéler les tenants et les aboutissants de ce deal. Pourquoi c’est à ce seul opérateur économique que tout a été accordé jusqu’au moment où le Chef de l’Etat a négocié avec succès son second quinquennat, sans justement le concours de l’homme d’affaires béninois qu’il jette aujourd’hui en pâture ? Les travailleurs de la Sonapra ont en 2007 marché contre le bradage de l’outil industriel de leur société. Mais cela n’a pas empêché le gouvernement d’aller au bout de sa logique. De quoi veut donc nous parler le Chef de l’Etat aujourd’hui en évoquant ce dossier ?

 

Difficile de convaincre les Béninois


Tel que le Président Boni Yayi a voulu s’adresser aux Béninois, il lui sera en tout cas difficile de bénéficier de leur compréhension. Qu’il vous souvienne que dans le dossier Cen-Sad qu’il a d’ailleurs évoqué au cours de son entretien télévisé du 1er août 2012, le Chef de l’Etat avait jeté le tort sur ses collaborateurs dont notamment le ministre Soulé Mana Lawani. De même, dans le dossier Icc-Services, il n’a pas hésité à se débarrasser de son laudateur Armand Zinzindohoué. Il est même allé loin en n’opposant aucune résistance à l’emprisonnement de l’un de ses proches. Et pourtant ! En réalité, le Chef de l’Etat a habitué les Béninois à son jeu et cela laisse désormais indifférent les citoyens. Leurs problèmes sont ailleurs. Ils ne mangent plus à leur faim. Ils n’arrivent plus à se soigner parce que le gouvernement qui dispose pourtant d’un budget en matière de santé est obligé de faire la manche pour quémander des équipements médicaux.


Avec tout ce que le Président Boni Yayi a dit à la télévision, il est désormais évident que depuis 2006, le Bénin est devenu soit un Etat d’affaires (de scandales au sommet de l’Etat) ou un Etat laxiste. L’un dans l’autre, la responsabilité incombe avant tout au Chef de l’Etat. Il suffit pour s’en convaincre, de faire la liste des proches du Chef de l’Etat qui ont bénéficié, de 2006 à nos jours, des largesses du pouvoir et des plus gros marchés publics après des procédures irrégulières régulièrement dénoncées par les médias et la société civile.


Les incohérences d’un discours


Le Chef de l’Etat a déclaré qu’il est prêt à se sacrifier pour la cause des Béninois. Mais ce discours est malheureusement en inadéquation avec ce qu’on observe aujourd’hui sur le terrain. C’est un discours qui est en effet venu tardivement dans un monde où la série des scandales au sommet de l’Etat a fini par convaincre des Béninois de ce que leur pays est mal gouverné. Yayi avait-il besoin de s’en prendre en des termes aussi virulents aux magistrats, aux syndicalistes, aux acteurs de la société civile et surtout aux ténors de l’UN qui ont répondu à son appel en lui faisant des propositions concrètes pour sauver le pays de l’apocalypse dans lequel il est plongé ? Les premiers (les magistrats) ont évoqué l’arrêté signé par l’ex-ministre Victor Topanou relatif aux cours d’assises pour soutenir leurs revendications. Quel crime ont-ils commis ? Les seconds (acteurs de la société civile, hommes politiques et syndicalistes) ont décidé de former un front unifié pour analyser les grands dossiers de l’actualité politique nationale et faire des propositions de sortie de crise. Ne sont-ils pas dans leur droit ? Non, on ne peut pas attaquer tout le monde à la fois et ce, avec des menaces de provoquer l’affrontement entre les Béninois.

 

Avouons que le Chef de l’Etat est allé loin. Et c’est vraiment inquiétant pour notre démocratie. Pendant qu’il est encore temps, il urge que le conseil de sécurité de l’Union Africaine, les Chefs d’Etat de la Cedeao, les structures compétentes des Nations-Unies se penchent sur les déclarations du Président béninois. Mieux vaut prévenir que guérir !


Ajavon, Talon, Salé doivent s’expliquer


De l’intervention du Chef de l’Etat à la télévision nationale le mercredi dernier, et rediffusée hier sur les mêmes antennes, il ressort clairement que Sébastien Ajavon et Patrice Talon veulent couler l’économie nationale. Au premier, il est reproché de faire du faux dans les exportations. Des produits déclarés en transit pour le Nigéria seraient vendus sur le marché national avec de faux papiers émanant du grand voisin de l’Est. C’est une accusation grave qui ne saurait laisser un opérateur économique indifférent, surtout qu’elle émane du Chef de l’Etat. Il est vrai que comme piqué par une mouche, le président de la République est allé à l’extrême en affirmant que tel autre opérateur est correct, bon, sérieux. Cela suffit déjà pour comprendre ce que certains disaient déjà de cet opérateur par rapport à Boni Yayi. Sébastien Ajavon doit s’expliquer et ceci sans réserve. Il n’a pas le choix.

 

Même chose pour Patrice Talon

La gymnastique SGS-Bénin Control Sa mérite des explications ; tout comme les prix d’acquisition des scanners au port autonome de Cotonou. L’Etat réel des transactions avec les producteurs de l’or blanc mérite aussi des éclaircissements. Cela est d’autant plus important que c’est pratiquement un défi que Boni Yayi a lancé à Patrice Talon. Le défi de prouver que depuis les années, l’AIC n’exploite pas les producteurs de coton. Dans aucun pays, un opérateur économique n’acceptera qu’on lui donne ce coup. S’il est vrai que Yayi est allé à l’excès en parlant de mallettes qui mouillent tout le monde, il y a tout de même que pour la crédibilité de Bénin Control Sa et de l’AIC, ceci mérite réaction.


Dans le lot des attaques, le président de la République n’a pas oublié l’homme d’affaires et député Issa Salifou Salé. Boni Yayi a expliqué la formation du G13 par le fait que Salé a été fiscalement redressé et qu’on lui aurait dit que c’est dans le bureau du président de la République que cela a été décidé. Alors, le G13, pendant trois ans, lui a causé des ennuis à l’Assemblée nationale. Des affirmations suffisamment graves qui méritent une explication du mis en cause. Dans son entretien fleuve, Yayi a réglé ses comptes. Il a donné des coups. Alors, le Chef de l’Etat devrait aussi s’attendre à en encaisser. La première réaction pourrait venir de Sébastien Ajavon ce jour. L’homme d’affaires a une rencontre avec la presse. Il ne devrait pas ne pas aborder cet entretien dont la bonne partie lui a été consacrée. Vérité oblige.


Les douaniers du Bénin se fâchent contre Boni Yayi

C’est désormais clair que les disciples de Saint-Mathieu ne sont plus «le centre de la terre» au Bénin. Ils ne doivent plus se faire d’illusion quant à ce qu’ils considèrent comme des efforts qu’ils s’investissent à déployer quotidiennement, afin de contribuer à sauver les caisses publiques de l’Etat. Depuis le mercredi 1er août dernier où ils ont suivi comme tous les Béninois, l’interview du chef de l’Etat qui a parlé à cœur ouvert à ses compatriotes, le relâchement a gagné leur rang. Et pour cause, le Président de la République, par deux fois, a indiqué au cours de son intervention, que même s’il arrivait aux douaniers de cesser le travail, les salaires des travailleurs béninois seront payés pendant six mois. Pour beaucoup d’entre eux au sein de la hiérarchie, c’est de la provocation comme pour minimiser tous les efforts qui sont faits par leurs agents douaniers, exerçant à divers postes pour renflouer les caisses de l’Etat. Autrement dit, sans leur travail, le Bénin va financièrement mieux se porter encore six mois au moins. Toute considération qui, au regard de cette affirmation de Boni Yayi, corrobore depuis hier, l’idée selon laquelle ils sont considérés ni plus ni moins comme n’importe quel travailleur du secteur public au Bénin. « Le chef de l’Etat est allé trop loin dans ses propos en ignorant la mission qu’il nous a confiée, celle d’œuvrer à renflouer les caisses de l’Etat » commentent déjà des douaniers. « On ne doit se méprendre. Les déclarations du Président de la République apportent la preuve que tout ce que nous faisons pour notre économie nous sera payé en monnaie de singe » analyse pour sa part un responsable syndical de la douane. Pour les moins critiques enfin, Boni Yayi n’a pas voulu ne pas leur reconnaître leurs efforts. « C’est une manière pour lui de nous féliciter pour les efforts que nous avions faits et qui sont allés au-delà des attentes du gouvernement en matière de mobilisation de fonds pour les caisses publiques », a indiqué un supérieur de la douane. Tout compte fait, le débat est ouvert depuis hier sur le sujet et, les commentaires, comme il fallait s’y attendre, continuent d’entamer le moral de la troupe de Théophile Soussia, une troupe entretemps soupçonnée par Boni Yayi de pratiques malsaines et d’enrichissement frauduleux. Comme quoi, chassez le naturel, il revient au galop.

 

Le cœur de la démocratie béninoise attaquée

En choisissant cette manière de s’attaquer à tout le monde, le Président Boni Yayi n’a pas compris qu’il y a une limite à ne pas franchir lorsqu’on est Chef d’Etat. Aujourd’hui, c’est le cœur de la démocratie béninoise qu’il a touché. Ce qui est encore grave, c’est que c’est lui qui est le garant des institutions de la République qui jette la pierre à notre démocratie. Le Président de la République doit s’expliquer par rapport à ce qu’il entend par « toutes les institutions de la République sont mouillées ». Cela est très important puisque les Béninois se sont sentis blessés dans leur amour propre et dans cet amour qu’ils ont pour les Institutions de la République. Pour l’honneur de la République, les responsables de ces Institutions doivent demander des comptes au Chef de l’Etat, même s’il estime que personne ne peut lui faire la morale ou lui donner des conseils. Pour nous, Béninois qui sommes fiers de nos Institutions, nous voulons comprendre pourquoi le Chef de l’Etat s’est vu dans l’obligation de se donner cette liberté d’expression. Le monde entier et singulièrement les partenaires au développement du Bénin ont suivi les déclarations du président Boni Yayi. Il n’y a donc pas de raison que tout demeure dans le flou. La clarification s’impose donc.

 

Dossier réalisé par Euloge Badou et Denis Magnidet

Source: La Presse du Jour

 
 
 
Tag(s) : #Politique Béninoise