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Les apprentis Madoff du continent africain

30/06/2010 
 
Par Théophile Kouamouo, à Abidjan
 
Grâce à leurs protections, les financiers véreux s'en tirent presque toujours. 
Grâce à leurs protections, les financiers véreux s'en tirent presque toujours. © Glez
 
 

De la promesse de gains mirobolants à la perte de ses placements, il n’y a qu’un pas que des milliers d’Africains, d’Abidjan à N’Djamena, ont franchi bien malgré eux. Face à des escrocs experts en marketing, les États peinent à trouver la parade.

 

C’est un tract de mauvaise qualité, mal imprimé et desservi par un design approximatif. Rien de bien rassurant en apparence pour un salarié ou un retraité désireux de placer son épargne. Et pourtant ! Le document de présentation de Havila, qui s’annonce comme une « structure » proposant des investissements « dans le cadre de la lutte contre la pauvreté », a un effet ravageur au sein de la classe moyenne béninoise.

 

À première vue, les produits financiers présentés par cette organisation sont très intéressants. Après avoir bloqué la somme de 400 000 F CFA (610 euros) pendant un an, l’épargnant gagnerait 50 000 F CFA par mois pendant trois ans, soit au final une somme de 1,8 million de F CFA. Le groupe La Baraka, au Bénin également, propose quant à lui de gagner 6,6 millions de F CFA en six mois, après avoir bloqué la somme de 1 million de F CFA pendant un an.

 

Tour de passe-passe

 

La ruée des petits épargnants vers ces produits financiers aux incroyables taux d’intérêt est telle que banques et institutions de microfinance s’en trouvent déstabilisées. « Des comptes dormants sont complètement vidés par leurs propriétaires, qui vont placer l’argent dans ces structures », explique Ulrich Bankolé, de l’Association professionnelle des systèmes financiers décentralisés du Bénin. Plus grave : certains usagers s’endettent auprès de leurs banquiers pour aller déposer l’argent emprunté dans ce qu’ils considèrent comme des machines à cash inespérées.

Par quel tour de passe-passe ces étranges acteurs de la finance peuvent-ils proposer des gains aussi élevés ? Interrogés par leurs clients, les gestionnaires de ces structures associatives expliquent que l’argent récolté finance des projets à rentabilité très élevée dans les secteurs des mines ou des hydrocarbures. L’un d’entre eux écrit dans son tract que, « après plusieurs mois de recherche et de négociation avec ses partenaires occidentaux », il offre enfin « l’occasion d’investir dans les secteurs industriels et des télécommunications les plus rentables et à forte croissance ». Aucune mention, bien sûr, des valeurs dans lesquelles l’argent des épargnants serait placé. Juste une vague mention : « Votre investissement est protégé par une compagnie d’assurances française. »

Ancien directeur des opérations de Bourse au Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers, organe de régulation dépendant de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le banquier Wilfried Tamegnon ne décolère pas. « Ces gens s’engagent dans des montages de Ponzi similaires à celui utilisé par Bernard Madoff aux États-Unis : les derniers paient pour les premiers. Et quand la base de la pyramide se rétrécit, c’est la fin du jeu », explique-t-il. Le principe de cette pyramide de Ponzi est simple : l’escroc finance ses premiers clients avec l’argent déposé par les suivants… si bien que le système s’écroule dès que les épargnants cessent d’affluer de manière exponentielle.

 

Talents en marketing

 

Quelques douloureuses expériences devraient inciter à la circonspection. Le 2 mai, des centaines de Soudanais ayant souvent vendu leurs biens pour gagner plus grâce à des systèmes financiers similaires ont manifesté à El-Facher, au Darfour, pour réclamer une compensation. En avril au Togo, les responsables de Double Star Global Investment, une société munie de documents falsifiés censés attester de son autorisation d’installation, ont réussi à collecter plus de 863 millions de F CFA en dix jours. Avant de disparaître… Et, en Côte d’Ivoire­, la quasi-totalité des dizaines de structures informelles de placement d’argent créées en 2005 et 2006 ont fermé leur porte. En général, leurs dirigeants se sont enfuis, laissant des dizaines de milliers d’épargnants dans la détresse. Manifestations de rue, protestations par voie de presse, création de collectifs de victimes n’ont rien pu y faire.

 

Qui sont les promoteurs de ces activités financières illicites ? Personne ne le sait, mais leurs talents en marketing sont indéniables. L’exemple des premiers souscripteurs qui ont reçu l’argent promis et acheté des biens de consommation qu’ils n’auraient autrement pas pu s’offrir marque les esprits. « Les nantis n’ont rien de plus que vous ; sauf qu’ils sont plus courageux et moins incrédules », professe un tract au Bénin.

 

Prédicateurs de la prospérité

 

Dans les pays de l’UEMOA, aucune étude sérieuse n’a été publiée à ce sujet. À l’Association professionnelle des banques et établissements financiers de Côte d’Ivoire, on ne souhaite pas s’étendre sur la question : « Nous n’avons pas enquêté là-dessus. » À Abidjan, nombre de responsables des maisons de placement d’argent étaient des prédicateurs, surfant sur la « théologie de la prospérité ». « Nous avons été rassurés par une de ces structures notamment parce qu’elle était dirigée par un pasteur », explique un couple d’enseignants qui a perdu beaucoup d’argent dans des placements informels.

 

Les lacunes juridiques et la corruption sont des facteurs aggravants. À cet égard, l’histoire de Théodore Kouamé N’Guessan, aujourd’hui derrière les barreaux de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, est exemplaire. Celui qui, protégé par des bodyguards, camouflait ses activités derrière le paravent d’un « mouvement patriotique » en Côte d’Ivoire a pu diffuser sur une chaîne d’État des publicités vantant les mérites de ses activités – illégales – et a bénéficié plus d’une fois de protections occultes qui lui ont évité la prison…

Mais face à l’ampleur prise par le phénomène, les États et les institutions financières et de régulation de la région (BCEAO, Commission bancaire, etc.) ne pourront pas rester longtemps sans agir. « Il n’est pas irréaliste de s’attendre à une action coordonnée des régulateurs, non seulement pour attirer l’attention du public sur le fait que ces structures de placement ne sont contrôlées par personne, mais aussi pour conduire des investigations visant à faire la lumière sur l’utilisation des capitaux collectés », estime Wilfried Tamegnon. Mais ces institutions y ont-elles toujours intérêt ? « Dans quelques pays, certaines investissent elles-mêmes dans ces structures, ce qui soulève des situations de conflit d’intérêts, relève un acteur du marché financier ouest-africain. Mais la réalité, c’est que lorsque le montage s’écroule, elles tirent presque toujours leur épingle du jeu grâce à leur position et à leurs relations. Ce sont donc les populations à la base qui finissent par en pâtir. »

 

Source: Jeune Afrique


 
Tag(s) : #Politique Africaine

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