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LESOTHO: A quoi bon rester un Etat souverain ?

 

Ravagé par le sida, ce petit royaume enclavé dans l’Afrique du Sud a perdu tout espoir de développement économique. Des voix s’élèvent pour demander son rattachement au grand voisin.

 

16.06.2010

 

Alex Duval Smith|The Guardian

 

© Droits réservés

 

CC - Flickr - Michiel Van Balen

 

Des milliers d’habitants du royaume du Lesotho ont demandé à l’Afrique du Sud d’annexer de facto leur pays, ruiné par le sida. Cette requête survient alors que le gouvernement sud-africain, à la veille de la Coupe du monde, a durci son régime de franchissement des frontières.

"Le sida nous a tués", assène Ntate Manyanye, responsable d’une organisation caritative. "Le Lesotho lutte pour sa survie. Nous sommes environ 1,9 million d’habitants, mais il doit y avoir pas moins de 400 000 orphelins du sida parmi nous. L’espérance de vie est tombée à 34 ans. Nous sommes désespérés…"

Fin mai, plusieurs centaines de personnes ont défilé dans la capitale, Maseru, et remis au Parlement et à l’ambassade d’Afrique du Sud une pétition demandant que leur pays soit rattaché à son immense voisin qui l’encercle de toutes parts. "Nous avons recueilli 30 000 signatures", explique Vuyani Tyhali, syndicaliste et fondateur du Mouvement de la charte populaire du Lesotho [une organisation qui milite pour que les habitants du Lesotho bénéficient de la nationalité sud-africaine et puissent se déplacer librement entre les deux pays]. "Le Lesotho n’est pas simplement enclavé, il est verrouillé par l’Afrique du Sud. Nous étions une réserve de main-d’œuvre du temps de l’apartheid. Il n’y a aucune raison pour que nous continuions à exister en tant que pays ayant sa monnaie et son armée." Le Lesotho se trouve à deux heures de route de Bloemfontein, au bout de la nationale N8. C’est un pays de montagne – tout son territoire est situé à plus de 1 400 mètres d’altitude – et l’un des plus beaux du monde. On y voit des hommes à cheval coiffés d’un chapeau conique en paille et drapés dans une couverture traditionnelle.

Mais ce paysage idyllique masque une réalité cruelle. Ces douze dernières années, on a inondé les vallées pour construire des barrages qui alimentent en eau Johannesburg, situé à 400 kilomètres de là. Pourtant, un tiers des puits du Lesotho sont à sec. La nouvelle usine de taille de diamants, très mécanisée, n’a pu absorber les dizaines de milliers de travailleurs congédiés des mines sud-africaines. Même l’industrie textile – qui, à son apogée, employait 50 000 personnes – s’est effondrée. L’impact du sida, apporté par la main-d’œuvre immigrée, a ruiné l’économie. Fait unique dans les pays en développement, le nombre de décès est sur le point de dépasser celui des naissances. Un tiers des habitants est séropositif.

Les arguments ne manquent pas en faveur de la transformation de la monarchie constitutionnelle qu’est le Lesotho en dixième province de l’Afrique du Sud. Les enfants du Lesotho apprennent à l’école que leur pays existe parce que le roi Moshoeshoe I, fondateur de la nation Basotho, a résisté aux Boers et aux Anglais à la fin du XIXe siècle. En réalité, les Anglais ont permis au royaume de survivre pour empêcher les Boers de l’Etat libre d’Orange d’avoir accès à la mer. Beaucoup de Basothos comptent sur la bienveillance de l’Etat sud-africain. Le Congrès national africain (ANC) a été créé au Lesotho en 1912 par le roi Letsie II. Du temps de l’apartheid, la branche armée de l’ANC organisait ses actions de guérilla à partir de cette enclave.

Peu de Basothos se sentent attachés à leurs frontières

Mais le gouvernement de Pretoria a la mémoire courte. Depuis le 1er juin, l’Afrique du Sud ne reconnaît plus les laissez-passer temporaires que les Basothos utilisaient depuis des années pour aller travailler dans la province de l’Etat libre. "L’administration du Lesotho est inefficace et ne produit plus de passeports depuis cinq ans, précise Vuyani Tyhali. Les milliers de travailleurs frontaliers sont aujourd’hui contraints de rester au Lesotho ou de franchir la frontière clandestinement, au risque d’être expulsés."

Le porte-parole du ministère de l’Intérieur sud-africain, Ronnie Mamoepa, rejette l’idée que le Lesotho puisse avoir droit à un traitement de faveur. "C’est un pays souverain, comme l’Afrique du Sud. Nous avons envoyé des émissaires chez nos voisins – le Botswana, le Zimbabwe, le Swaziland et le Lesotho – pour les prévenir avant d’instaurer l’obligation de passeport."

Peu de Basothos se sentent attachés à leur monnaie ou à leurs frontières, et encore moins à leur Parlement, chaotique, où les tentatives d’assassinat et les grèves se succèdent entre les scrutins contestés. Une étude de l’Union africaine pointe une "menace persistante de conflit interne" et des problèmes de corruption et de gouvernance. Le rapport ne va pas jusqu’à préconiser l’annexion du Lesotho, mais recommande l’intégration économique avec l’Afrique du Sud. "Le loti est une monnaie qui ne vaut rien", confie Sekhobe Letsie, chef de la région de Makhalaneng, au sud-est de Maseru. "Il devrait être aboli. Le Lesotho n’a survécu jusqu’à aujourd’hui que grâce à l’apartheid. A l’époque, nous avions des ambassades et nous recevions de l’aide de la communauté internationale. Aujourd’hui, lorsque nous demandons de l’aide pour notre système éducatif, on nous dit de nous adresser à l’Afrique du Sud." Seeiso, son fils de 26 ans, au chômage, n’est pas sûr de vouloir devenir sud-africain. "Regardez-les. Ils ont perdu leurs traditions et leurs racines. Nous, les Basothos, nous sommes très attachés à notre identité. L’idée de la perdre me fait peur."

 

Source: Courrier International




Tag(s) : #Politique Africaine

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