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 Qui gouverne le Bénin ?

 

16 octobre 2012

 

par richard

  

La question est banale, mais la réponse apparaît complexe. Nos gouvernants, on les connaît, ceux qui sont élus comme ceux qui sont nommés. Et pourtant, face au désordre dans nos villes, à l’inefficacité des politiques publiques, à l’échec de nombre de réformes, parfois à la détresse des Béninois, l’Etat est absent. Je veux en donner ici quelques illustrations.


 
L’incapacité de nos dirigeants face à la vente illicite du carburant

   

Mais qu’à cela ne tienne, le propre d’un Etat sauvage c’est l’impuissance de ceux qui sont élus pour nous protéger et qui n’en ont visiblement aucune conscience. Le propre d’un Etat sauvage c’est aussi de ne pas chercher à savoir combien sont malades ou sont emportés par la mort du fait de leur exposition au pétrole et de l’inhalation de ce produit que ces découvreurs, les occidentaux, ont enfui dans le sous-sol. Le Bénin n’a aucune statistique sur les dégâts du «Kpayo » et ne cherche même pas à en avoir. Mais rassurez-vous, nous avons un Ministère de la santé.

  

L’incapacité de nos gouvernants face à l’exploitation honteuse des handicapés

  

Le Bénin est-il devenu un Etat sauvage ? Tout porte à le croire. Nos carrefours sont transformés en supermarchés. On y vend même des chiens et des oiseaux.
Mais le plus ignoble, à nos carrefours, depuis tant de temps, c’est l’exploitation honteuse du handicap. J’y vois avec un gros pincement au cœur l’exposition d’enfants malades ou handicapés, par d’autres enfants, par des adolescents parfois par des adultes à des fins de mendicité. Cette forme de «commercialisation » du handicap ou de la maladie est indigne de notre pays. Mais tout y est tellement désormais toléré que ça n’émeut pas grand monde et le Ministère des affaires sociales ne s’en préoccupe même pas. S’il y a une urgence, au nom de la morale et de la dignité humaine, ce serait d’interdire non pas la solidarité nécessaire à l’égard de ceux qui en ont le plus besoin, mais l’exposition dans des fauteuils roulants, sous le soleil et la pluie, de gré ou de force, d’enfants ou de personnes malades, handicapés à des fins de mendicité. Ça n’honore ni notre pays ni les Béninois et les étrangers qui visitent notre pays ne reviennent pas de voir le pays livré à lui-même et presque sans valeurs, sans limites, sans dignité. On peut être pauvre, mais digne.

 

Je persiste et signe, le Bénin devient un pays sans foi ni loi. Nos gouvernants ont renoncé à leurs charges : celles de travailler à instaurer une société de valeurs, d’ordre, de justice et de sécurité. Au lieu de cela, nos gouvernants ne s’occupent presque plus que de signer leurs parapheurs, de tenir des réunions stériles, de prononcer à longueur de temps des discours à la télévision, d’ouvrir et de fermer des séminaires, de faire des discours à la Nation pour des journées internationales insignifiantes, de faire leurs missions à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, tout ceci, au détriment de l’utile et de l’essentiel. Mais comment peut-on être Ministre et Maire, en jouissant de tous ces avantages que nous payons par nos impôts, profitant au passage de tas d’autres avantages frauduleux et illégaux et restés cyniquement insensibles à la poubelle que devient Cotonou, à l’insécurité généralisée, à la pagaille et la misère qu’ils traversent vautrés dans ces voitures officielles ? Comment ?

 

L’incapacité de nos gouvernants face à l’inondation

  

Face à l’inondation, nos gouvernants n’y peuvent rien. Tous les ans, les mêmes discours, la même campagne de Cotonou contre l’inondation, mais Cotonou est toujours sous les eaux et les Cotonois, comme des poissons et des grenouilles dans l’eau. Et pourtant, tous les ans le même discours des mêmes autorités soldé par la même incapacité. Combien de quartiers sont piégés. Des caniveaux et des trous ouverts en pleine route et ce, depuis des années. J’en ai compté moi-même plusieurs. Et pourtant « la ville travaille pour nous ». Elle a, en plus, une direction des services techniques. Combien d’artères centrales en plein centre ville ne sont plus éclairées. Les lampadaires y sont mais les ampoules sont grillées et personne pour les changer. Combien de camions en panne, abandonnés en pleine route, parfois sur des ponts. Ne parlons plus des tas d’ordures bien amassées et bien entretenues le long des boulevards et avenues de Cotonou. N’en parlons plus car, ce n’est plus la peine, nous y sommes déjà habitués. Que dire de toutes ces voitures « à vendre » garées sur les trottoirs dans Cotonou, au lieu d’être sur les parcs de vente de véhicules d’occasion. Face à tout ça, nos gouvernants ne peuvent rien, et ce n’est pas grave.

  

L’incapacité de nos gouvernants face aux dégâts des camions

Comme l’exploitation éhontée des malades et des handicapés, comme la vente du pétrole, nos gouvernants n’ont pas de réponse non plus face à la horde de camions qui a envahi Cotonou. Et pourtant ces camions sont le cauchemar des Cotonois et de tous les visiteurs de notre pays. La vérité est que ces camions sont plus nombreux à Cotonou que dans n’importe quelle ville portuaire. Lomé, Dakar, Abidjan, Libreville qui sont aussi des villes portuaires ne sont pas sous la menace des camions. Et pourtant, à Cotonou ces camions tuent. Ils détruisent tout sur leur passage, les feux tricolores, les panneaux de signalisation, les lampadaires, les bordures de route, vraiment tout. Et pourtant, ces camions transforment des quartiers entiers en champ de ruine. Certaines rues sont désormais totalement dégradées, fermées par les camions qui les ont transformées en parking. Les riverains s’en plaignent, mais personne ne donne le sentiment d’être capable de quelque chose. Ni le gouvernement, ni la Mairie de Cotonou. Quelle impuissance ! Quel déni de gouvernance ! Le sentiment qui anime désormais nombre de Béninois, est un sentiment de colère et de révolte contre les gouvernants.

 

La question qui trotte dans l’esprit de chacun est non plus celle de la mauvaise gouvernance, mais bien celle de savoir si le Bénin est simplement gouverné et si oui, par qui ? La gestion d’un pays n’est pas seulement dans la négociation de grands projets, la réalisation de grandes infrastructures vite abandonnées à l’indiscipline et à l’incivisme. La gestion d’un pays, nos gouvernants l’ignorent souvent, consiste aussi et surtout à apporter des réponses aux injustices, aux souffrances et aux angoisses de la société. Les grands projets et les infrastructures sont, on le sait désormais, des nids de pots-de-vin, rapportent à ces négociateurs quelques pourcentages indus. On comprend qu’ils les attirent. Mais la gestion du quotidien, si elle ne rapporte presque rien de numéraire, confère à tout gouvernant, sa dignité et sa raison d’être.

 

Que dire de l’aéroport international de Cotonou ?

 

Une honte nationale. Il n’est pas épargné par l’impuissance de nos gouvernants ? Et c’est presque à se demander si cet aéroport a un directeur. L’aéroport Cardinal Bernardin GANTIN est dans un état d’abandon et n’a aucune chance d’être certifié ISO. Notre aéroport est sans aucun doute l’aéroport le «mieux mal géré » de la sous-région. Ces dirigeants, s’il y en a, ne respectent aucune norme encore moins les usagers. La qualité de service est lamentable. Pour ceux qui y passent, c’est un supplice et pour nous autres Béninois, c’est pitoyable pour l’image de notre pays. J’ai eu l’occasion de réentendre les sportifs en fin de séjour après les jeux africains de Juillet 2012, lâcher ce que l’on a souvent entendu : « Cet aéroport est la honte de l’Afrique ». C’est au petit matin du 02 juillet 2012. Mais j’ai aussi souvent vu des Béninois s’échanger des regards de dépit et de honte face à la vétusté de nos équipements, à la chaleur intense à l’intérieur de l’aéroport. Comment un pays de plus de 8 millions d’âmes peut-il continuer de se payer, 52 ans après son indépendance, un aéroport (le seul en plus) aussi vétuste, aussi mal équipé, aussi mal géré ? Si l’on savait que cet aéroport serait abandonné, il n’aurait jamais fallu lui donner un nom si célèbre, celui d’un Prélat vénéré et respecté par tous.

 

Chaque jour que Dieu fait, notre pays perd en attractivité, et les Béninois en confort de vie. On ne s’en rend pas compte parce que la pagaille a fini de s’installer, parce que le Bénin ne se plaint pas de ne pas avoir un modèle de société, plus de loi, plus d’interdit, parce que Cotonou n’a plus honte d’être une poubelle, une ville dangereuse piégée par des trous en pleine voie et non signalés, parce que la mairie de Cotonou a tous les arguments pour expliquer son incapacité et enfin parce que l’Etat sauvage nous convient. Chacun de nous semble trouver son compte dans le laisser-aller généralisé. Après tout, l’absence de l’Etat permet à chacun de transporter une porte, une lame de verre, une feuille de tôle à moto, de trainer à moto des barres de fer sur la route, de charger dans une voiture de 5 places, 7 à 8 personnes, parfois en mettant la malle arrière à contribution, de rouler sans casque, d’être à 4 sur une moto. Tout ce qu’on ne voit plus chez nos voisins. Regarder l’Université. Elle est installée depuis quelques années dans l’exception. Plus rien n’est normal, tout est exceptionnel : l’année académique est spéciale depuis des années, les effectifs pléthoriques, les cours sont expéditifs, plus de salles de cours. On ne s’en rend même plus compte. Voyez l’école de la République. Des grèves à rompre le souffle, des années spéciales à répétition, le rattrapage habituel, le boycott traditionnel de la correction des copies etc. L’exceptionnel est devenu notre normalité. Et on s’y habitue, hélas.

 

Le Bénin s’isole et se particularise dans la sous-région. Nos voisins se modernisent. Dans ces conditions, être un Etat sauvage n’est pas une qualité et un pays sans foi ni loi n’attire ni touristes ni investisseurs. Retrouvons nos valeurs, le sens du civisme et la marche du progrès. N’inversons surtout pas l’échelle des valeurs qui fait que des hommes et des femmes exemplaires et des citoyens modèles ont finalement honte de bien se comporter.

 

Il n’y a pas pire signal que de voir la Ministre de la famille renoncer à exercer ses pouvoirs pour marcher contre un mal alors même qu’elle a dans ses mains les prérogatives d’y faire face. Un autre signal est le mépris opposé par les citoyens à la décision du Préfet de l’Atlantique-Littoral de rendre le port du casque obligatoire. Cette décision était pourtant salutaire et la pédagogie du Préfet forçait l’admiration. Mais aujourd’hui, les usagers l’ignorent royalement, et le Préfet s’y est plié. C’est ça l’incapacité de l’Etat. Elle est devenue le principe et l’action l’exception. Hélas. Nos gouvernants ont réussi à convaincre les Béninois que rien n’est possible, que la pagaille actuelle est une fatalité, qu’un Ministre, ça ne fait que des discours, ne peut pas agir, ne peut pas être audacieux, créatif, réformateur, et qu’on n’y peut rien. Mais comme tous les Béninois, je garde encore en mémoire ce Ministre du Président KEREKOU, oui du Président KEREKOU, qui a montré avec talent, tout le volontarisme et la créativité qu’on attend d’un gouvernant. Homme de réforme, son parcours ministériel ne fut que de changement audacieux et qualitatif. Tenez, à la Justice, il lui a laissé les nouveaux tribunaux et cours d’appel, aux magistrats leur nouveau statut. Mais avant, à l’enseignement supérieur, nous lui devons la création de l’Université de Parakou et la redéfinition de la mission des facultés et grandes écoles. Comme tous les Béninois, je me rappelle également de ce chef de Circonscription d’une impopularité admirable mais dont chacun retient la détermination et l’ordre qu’il a tenté de mettre dans Cotonou. Pour moi, un gouvernant, dans un pays aussi pauvre que le nôtre doit être d’abord et essentiellement un homme de réforme et non de stagnation, un précurseur et non un prédateur.

 

Un second mandat déjà compromis ?

 

Pour moi qui ai perdu les élections présidentielles de 2011, j’avais fini par trouver dans la réélection de Boni YAYI un motif de consolation. J’ai caressé l’espoir qu’ayant la chance d’être réélu pour un 2ème et dernier mandat, Boni YAYI se soustrairait à toutes les contraintes politiques qui freinent la réforme de notre société et qui neutralisent l’audace d’agir pour le Bénin. J’ai souhaité qu’ayant bénéficié comme le Général KEREKOU d’un second mandat, le Président YAYI ne fasse pourtant pas comme lui entre 2001 et 2006, que le Bénin ne devienne pas une « pétaudière » et que le chef de l’Etat utilise la liberté que lui confère ce dernier mandat pour conduire, sans frémir, toutes les réformes les plus impopulaires, les plus audacieuses mais qui changent notre société et garantissent à notre pays la prospérité.

 


Pour moi, ce quinquennat qui s’est ouvert le 06 avril 2011 est déjà plombé par la polémique, le cafouillage, la division, la petite politique bref par …l’impuissance. Le chef de l’Etat donne le sentiment d’avoir déjà dilapidé en 18 mois l’énergie et la crédibilité dont il aura besoin pour 5 ans. Une chose est désormais établie : ce quinquennat a déjà perdu le souffle pour ses actions futures. Son bénéficiaire a lui-même, par sa parole et ses actions, activé les vieilles frustrations restées latentes, réveillé la contestation, relancé le combat politicien total et par ce fait même, compromis l’adhésion naturelle de la nation à son œuvre. Mais pour ne pas être un mandat comme les autres, ce quinquennat devra retrouver un nouvel élan, créer une dynamique nouvelle en rassemblant tous les Béninois, en encourageant ceux qui créent la richesse et les emplois pour relancer les réacteurs de la croissance et ouvrir sereinement les réformes nécessaires au développement de notre pays.

 

Quota et équilibre plutôt que excellence et mérite

 

Si l’Etat peine tant à être efficace, si les réformes sont aussi mal conçues, mal conduites et finissent dans le scandale et la polémique, c’est parce que nous avons remis en cause une des « options fondamentales de la Conférence nationale » : L’excellence. La vérité est que depuis bientôt 15 ans, nous avons sacrifié l’excellence au profit des quotas et des équilibres. Equilibre régional, équilibre ethnique, équilibre clanique, équilibre religieux etc. Les meilleurs ne sont plus privilégiés et promus. Ceux qui réussissent aux concours publics ne sont vraiment pas les plus méritants et parfois, ces lauréats n’ont ni le niveau intellectuel ni les aptitudes pour exercer les fonctions qui leur sont confiées. Mais il faut qu’ils soient promus pour « représenter leur région, leur ethnie » ou pour « réparer une injustice » ou encore pour « faire rattraper un retard » à leur commune, à leur ethnie ou à leur région. Les mots ne manquent pas pour assassiner l’excellence. De même, les nominations dans l’administration publique sont tellement équilibrées et rééquilibrées qu’elles se font au mépris de la compétence et du mérite. Des postes sont désormais réservés à des régions ou à des ethnies données. Je veux le redire, c’est le refus de valoriser l’effort et l’exemple et de promouvoir l’excellence et le mérite qui explique la nomination de cadres visiblement défaillants qui à leur tour enlisent fatalement l’Etat dans la gestion des grands dossiers.

 

Je voudrais pour finir attirer l’attention de nos gouvernants, Présidents d’institutions, Ministres, Maires, Députés, sur le fait que l’incapacité dont fait preuve l’Etat et les collectivités locales face aux souffrances des Béninois et aux dysfonctionnements de la société, cette incapacité nourrit des mécontentements légitimes. S’il s’établit dans l’opinion que se crée, au sein de l’élite et de la classe politique, une oligarchie ethno-régionale et clanique, une bureaucratie affairiste mais stérile et une bourgeoisie prédatrice coupée de la demande sociale, alors là, il y a des risques que l’indifférence et l’incapacité de l’Etat servent de terreaux au « tous incapables et corrompus » et conduisent, (que Dieu nous en préserve), à des envies d’aventures politiques.


Au moment où j’achève cette réflexion, une conviction m’habite : Nos gouvernants ne construisent pas des châteaux en Espagne. C’est sûr. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils bâtissent sur du sable. L’Etat est dans l’instantanée, dans l’immédiateté, dans la polémique politique, et peu dans les réformes structurelles et la construction de l’avenir. Plaise à Dieu que le calme actuel qui couve tant de frustrations, de souffrances et d’injustices ne nous explose à la figure.

 

Je suis un citoyen révolté par tant d’indifférence et d’incapacité. Je veux dénoncer de toutes mes forces « l’Etat incapable » qui s’érige sous nos yeux. Je veux dénoncer « l’Etat débonnaire et flemmard » qui veut nous faire accepter son manque de courage et nous familiariser avec notre propre indiscipline généralisée. Je veux dénoncer enfin, de toutes mes forces, la kleptomanie bureaucratique qui assèche les ressources de l’Etat et enrichit de modestes serviteurs de l’Etat de façon vertigineuse, au nez et à la barbe de tous, sans aucune justification et sans sanction. Je veux dénoncer et dénoncer encore la démission de nos gouvernants et l’abandon du pays aux échecs. Mais je ne le ferai pas, parce que j’ai encore la faiblesse de croire en notre capacité collective au sursaut et au refus de figurer parmi les derniers et les médiocres.


Sommes-nous si incapables ? Réveillons-nous !

 

Par Frédéric Joël AÏVO
Agrégé des facultés de droit
Professeur de droit public à l’Université d’Abomey-Calavi

 

Tag(s) : #Politique Béninoise

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