L'identité nationale : quezako ? par Zohra Guerraoui
Eric Besson nous demande de définir ce qu'est "être français". Quelle gageure ! Peut-on définir une réalité aussi mouvante que l'identité nationale,
cet ensemble de valeurs partagées par les individus appartenant à un même pays ? En le faisant ne risquons-nous pas de la figer, voire de la rigidifier ?
Dans le cas français, cette identité est associée aux valeurs républicaines, dont l'emblématique laïcité. Héritière d'une histoire mouvementée entre la monarchie
et la république, entre le pouvoir politique et l'Eglise, prenant appui sur la philosophie des Lumières, elle se cristallise autour d'une représentation idéale du citoyen : celle d'un
individu libéré de l'obscurantisme, porté par le progrès et les valeurs d'égalité, de liberté, de fraternité, défenseur des droits de l'Homme. Ainsi, l'identité nationale française
s'enracinerait dans des valeurs universelles, respectueuses de la dignité de l'homme, et qui de ce fait ne peuvent que susciter l'adhésion de tous. Mais qu'en est-il dans la
réalité ?
Aussi nobles soient ces valeurs, il ne faut pas oublier qu'elles se sont souvent imposées par la violence à différentes périodes de l'histoire de France :
Révolution de 1789, Séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905, 3ème République avec la volonté d'éradication des cultures régionales. Leur intériorisation est jugée nécessaire pour construire
l'unité nationale. Toute autre valeur ne convergeant pas vers cet idéal républicain est combattue.
La politique d'assimilation doit prévaloir.
Tous ces hommes et ces femmes appartenant à différentes régions françaises ou venant des quatre coins du monde doivent se reconnaître comme appartenant à un
même pays, comme concitoyens. Ils doivent se fondre dans un même moule culturel. Car ne nous y trompons pas, derrière l'identité nationale, nous parlons aussi d'identité culturelle et donc
d'une certaine conception de l'homme. Et justement, aujourd'hui, ce qui est implicitement sous-tendu par Eric Besson est que la diversité culturelle, réalité de la France, est un
danger pour l'identité française et donc pour l'unité nationale.
Cette diversité est d'autant plus perçue comme menaçante qu'elle ne se limite plus aux populations européennes chrétiennes. En effet, le discours récurrent est
que les valeurs portées par les populations migrantes extra-européennes sont incompatibles avec les valeurs républicaines. Partant de là, elles sont jugées inassimilables. Une position qui fait
la part belle à l'idéologie de choc des civilisations (S.P. Huntington), qui pose la rencontre entre cultures comme un affrontement, chacune cherchant à anéantir l'autre afin de
s'imposer.
Or que nous disent les études portant sur les rencontres interculturelles ? Que toute rencontre se traduit par du paradoxe alliant ouverture et fermeture,
assimilation et différenciation, transformation et maintien de l'identité de chacun ; qu'elle génère aussi, par synthèse originale des éléments culturels des uns et des autres, la création
de nouvelles réalités culturelles englobant leurs apports réinterprétés (Clanet).
En quoi cette approche nous aide-t-elle à penser la question de l'identité nationale ? En ce qu'elle souligne que les identités se construisent dans des
cultures continuellement modifiées dans ce jeu incessant de constructions actives, et surtout interactives de la part des individus qui les partagent. Des cultures-processus qui seraient le
résultat de co-constructions intersubjectives.
Ainsi donc, les personnes d'origines étrangères ne s'assimilent pas à la culture de l'autochtone, mais à une culture qu'elles ont elles-mêmes contribué à
façonner, à partir de leur propre dynamique subjective, de leurs expériences existentielles, de leur créativité. Mais ce que laisse entendre aussi cette approche est que les identités, qui,
aujourd'hui, se (re)structurent dans la diversité culturelle, ne peuvent être appréhendées comme unes et indivisibles (Morin). Ce sont des identités plurielles (Clanet), des identités
composites (Glissant ; Laplantine), qui s'inscrivent non dans l'enracinement mais dans la relation (Glissant).
"Nous sommes tous des êtres poly-identitaires" écrivait Morin en 1987. Affirmation qui trouve un écho dans notre monde culturellement hétérogène. L'homme
moderne, être composite, appartient à plusieurs groupes, dont aucun ne suffit à le définir. Il est cet "être tissé de fils de toutes les couleurs" (Maalouf ). La France d'aujourd'hui
est métissée, elle se nourrit des apports des uns et des autres, et les jeunes l'ont bien compris en réinventant leur langage et leur musique. L'identité nationale ne peut être substantialisée,
elle procède d'un ajustement continuel et se reconstruit inlassablement dans le changement et la continuité.
La capacité d'un pays à intégrer la différence est gage de stabilité mais encore faut-il que celui-ci accepte l'altérité. Encore faut-il que cet autre
ne soit pas stigmatisé. Encore faut-il que cet autre ne soit pas désigné comme la cause de tous les maux que traversent le pays et surtout comme venant mettre à mal la pureté du groupe qui,
dans un réflexe défensif, fonctionne sur le fantasme d'une origine à reproduire à l'infini.
Filiation et affiliation ne doivent pas être pensées comme s'excluant mais comme complémentaires. Se sentir d'ici et d'ailleurs est le lot d'une grande partie de
l'humanité. Considérons-le comme une richesse et non comme un handicap. Ne laissons pas croire à ces millions de français venus d'ailleurs qu'ils ne sont pas d'ici. Ne brisons pas leur désir
d'affiliation au groupe national en les renvoyant à leur filiation.
Je terminerai en citant E. Glissant : "Un pays est ouvert s'il n'érige pas ses propres valeurs en valeurs universelles mais essaye de faire la synthèse
entre ses valeurs et les valeurs de l'autre" (Le Figaro, 27 et 28 juillet 2002).
Zohra Guerraoui, MCF de Psychologie interculturelle Université Toulouse 2
CLANET C. (1990). L'interculturel. Introduction aux approches interculturelles en éducation et en sciences humaines. Toulouse,
PUM.
GLISSAND E. (1999). Métissage et créolisation. In S. Kandé (éd.), Discours sur le métissage, identités métisses, Paris, l'Harmattan, 47-53.
GLISSANT E. (1996). Introduction à une poétique du divers, Paris, Gallimard.
HUNTINGTON S.P. (1997). Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob.
LAPLANTINE F. (1999). Je, nous et les autres, Paris, Le Pommier-Fayard.
MAALOUF A. (1998). Les identités meurtrières. Paris, Grasset.
MORIN E. (1987). Penser l'Europe, Paris, Gallimard.
Les atouts oubliés de la France, par Patrick Lozès
On prétend que Clemenceau aurait dit : "Quand la maison brûle, on ne regarde pas qui passe les seaux d'eau."
La France dispose avec sa diversité d'atouts considérables. Elle a le monde chez elle. Le paradoxe, c'est qu'elle ne se sert pas de ces atouts pour conquérir
l'économie mondiale.
D'après un sondage publié en avril 2009 par l'institut CSA, à la question "Avez-vous déjà envisagé de créer votre entreprise ?", 49 % des Français des
minorités visibles répondent "oui". Ce chiffre monte à 59 % parmi les moins de 30 ans. Ce dynamisme montre que, contrairement à ce que l'on entend parfois, les minorités
visibles sont une chance pour l'économie française. Elles sont un levier de la croissance économique.
Les Etats-Unis, pour ne prendre qu'un seul exemple, l'ont compris. Aux Etats-Unis, la diversité est développée par la Minority Business Development Agency,
l'Agence pour le développement du commerce des minorités.
Le jour de sa création, le 5 mars 1969, Richard Nixon, un président républicain, a expliqué que la MBDA répondait : "Au besoin de stimuler particulièrement
ces entreprises qui peuvent donner aux membres des groupes minoritaires confiance dans le fait que les opportunités ne sont pas fermées, ni limitées, pour eux, dans notre pays."
Cette politique a connu un succès phénoménal. De 100 000 entreprises détenues par les minorités en 1969, les Etats-Unis sont passés à 800 000 en 1980, puis à 3
millions en 1997. On estime aujourd'hui à 4,7 millions le nombre d'entreprises détenues par les minorités, soit plus de 20 % des entreprises du pays, pour un chiffre d'affaires de 495 milliards
de dollars, en croissance de 343 % sur 10 ans. Le pouvoir d'achat des minorités visibles aux Etats-Unis est estimé, de son côté, à 1 trillion de dollars.
Selon la MBDA, si le taux de création d'entreprise au sein de la population générale était égal à celui des minorités, on créerait 16 millions d'emplois supplémentaires, générant 2,5 trillions
de dollars de chiffres d'affaires, ce qui se traduirait par 100 milliards de dollars supplémentaires de recettes pour l'Etat.
Il est urgent de prendre conscience de ces enjeux, en France.
La diversité française, ce sont des millions d'enfants bilingues, disposant de plusieurs codes culturels et motivés. Ces enfants sont un atout pour la conquête de
marchés extérieurs et pour l'exportation française. Ils sont un levier pour relancer la croissance. Ils pourraient être notre avenir.
La diversité constitue une priorité en temps de crise, précisément parce qu'elle permet d'en sortir. Alors pourquoi ne l'exploitons-nous pas ? Pourquoi
tolérons-nous que des milliers de projets de création d'entreprise portés par les Français des minorités visibles ne voient pas le jour, chaque année, faute de pouvoir obtenir des prêts
bancaires, faute de formation professionnelle, ou faute de réseaux ?
Pourquoi tolérons-nous qu'un très grand nombre de Français de la diversité soient contraints de s'expatrier, chaque année, pour pouvoir trouver un travail ou pour
créer leur entreprise ?
Il n'est pas acceptable que ces Français, ces bac + 5 ou + 6 en finances, en commerce ou en marketing, enrichissent, à l'heure où nous écrivons ces lignes, les
économies américaine, anglaise, ou australienne. Des économies qui ne s'arrêtent pas à la couleur de leur peau ni à leur nom de famille ni à leur origine géographique. Des économies
qui les embauchent ou qui financent leurs projets, sur la base de leurs seules compétences. Nous avons su former ces jeunes. Pourquoi ne savons-nous pas les retenir ?
Il est temps de dire, également, que les minorités visibles constituent un marché. Un continent inexploré en termes de consommation ou de marketing, pour les
entreprises françaises. Arrêtons de nous mettre la tête dans le sable. Et disons-le : oui, on peut faire du marketing pour les minorités visibles, oui, on peut développer des produits pour les
minorités visibles. Non seulement, nous pouvons le faire, mais nous devons le faire.
Des succès comme celui du pansement couleur chair, spécialement adapté aux minorités, doivent nous faire réfléchir. Un pansement couleur chair ne doit pas avoir la même couleur pour un Blanc
que pour un Noir. C'est une évidence.
Et pourquoi ne voit-on jamais de Noirs, d'Arabo-maghrébins ou d'Asiatiques prendre leur petit déjeuner en famille, dans les publicités françaises, pour vanter une
marque de café ou de cornflakes ?
Les Français des minorités visibles ne sont-ils pas, eux aussi, des consommateurs ? Si, bien sûr que si. Alors, qu'attendons-nous ?
Pour sortir de cette situation, nous proposons un plan à quatre étages.
Nous proposons, tout d'abord, la création d'une agence d'information et de promotion de l'emploi et de la création d'entreprise au sein des ZUS (zones urbaines
sensibles). Elle sera multilingue, formée aux difficultés spécifiques des habitants des ZUS, et centralisera toute l'information disponible sur les dispositifs, publics et privés, facilitant le
retour à l'emploi ou la création d'entreprise. Elle complétera l'action du Pôle emploi et de l'APCE, sur le terrain de la diversité.
Nous proposons, ensuite, la création d'un fonds d'investissement public, baptisé France Diversité, orienté vers le financement des entreprises et des commerces
créées dans les ZUS.
Nous proposons, en troisième lieu, la création d'une agence nationale de la lutte contre les discriminations, dotée d'un corps d'inspecteurs, disposant d'un
pouvoir d'investigation et de sanction.
Nous proposons, enfin, que la politique publique en matière de diversité soit rassemblée dans un seul ministère de la diversité économique, au lieu d'être
éparpillée, comme c'est le cas aujourd'hui, entre un très grand nombre d'administrations et de ministères.
Une politique active en faveur de la diversité économique dopera la consommation et l'économie françaises. Nos entreprises, notre commerce extérieur, l'emploi, et
les finances publiques en bénéficieront. La France en bénéficiera.
Patrick Lozès, président du CRAN, sera auditionné le 18 novembre par la Commission dite de l'emprunt national, coprésidée par MM.
Alain Juppé et Michel Rocard.