Comme il convient de rendre ce brouet plus consistant, promesse est faite "de poursuivre nos efforts (dans la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose) afin de fournir au moins 60 milliards de dollars dans les années à venir". Point de délai, ni de cadence pour les dépenses de cette somme au premier abord impressionnante, mais que le président sénégalais Abdoulaye Wade considère avec méfiance. "L'Afrique n'est pas malade, même si des Africains le sont, a-t-il déclaré au Monde. Au Sénégal, nous ne dénombrons pas plus de 0,7 % de Sénégalais atteint par le virus du sida. Que fera le G8 pour les autres, pour ceux qui demandent du travail et du développement, alors que rien ne s'est passé depuis Gleneagles ?"
En effet, les chiffres publiés, en mars, par le Comité d'aide au développement (CAD) de l'OCDE réduisent à peu de choses la crédibilité des déclarations des Huit. L'aide publique mondiale s'est contractée, en 2006, de 5,1 %, revenant de 106,8 milliards de dollars à 103,9 milliards. D'où le commentaire diplomatique du président du CAD, Richard Manning, à propos de la déclaration de Heiligendamm : "C'est bien de confirmer les engagements pris ; ce serait mieux de les tenir. Nous saurons, cette année, si nous raterons ou non l'objectif du doublement de l'aide à l'Afrique."
Jean-Jacques Gabas, maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris et à Paris XI, est plus critique. "Cet objectif supposerait une augmentation de l'aide de 12 % par an, dit-il. Si elle a progressé de 23 %, en 2006, c'est en raison de l'annulation de la dette du Nigeria. Hormis celle-ci, la progression n'est plus que de 2 %. Dans certains pays, l'effort a même régressé. On est loin du compte !"
Le cas de la France illustre la difficulté des grands pays contributeurs à tenir leurs promesses. Elle donnera ou prêtera 9 milliards d'euros, en 2007, ce qui devrait lui permettre de conserver sa cinquième place mondiale - en chiffres absolus - derrière les Etats-Unis, le Japon, le Royaume-Uni et l'Allemagne. Dans ces comptes figurent des annulations de dettes des pays pauvres qui commencent à se raréfier. Autrement dit, si l'aide française évolue, d'ici à 2012, au seul rythme de l'inflation, elle reculera à 7 milliards d'euros, soit 0,32 % du produit intérieur brut contre 0,47 % cette année.
Il ne faut pas oublier l'objectif de l'ONU de porter l'aide des pays riches à 0,7 % de leurs PIB, d'ici à 2015. Quand il était président, Jacques Chirac s'était engagé à ce que la France atteigne ce pourcentage dès 2012, ce qui supposerait 1,5 milliard d'euros supplémentaires, dès l'an prochain. Prudent, Nicolas Sarkozy, son successeur, a d'ores et déjà choisi de reporter à 2015 l'objectif de 0,7 %.
"EFFORT PLANÉTAIRE DE RÉGULATION"
La responsabilité de ces retards n'est pas seulement imputable aux pays donateurs. Il n'est pas si facile de dépenser ces fonds dans des pays dépourvus d'infrastructures, de personnels qualifiés et parfois d'administrations. Construire une route suffisamment bien étudiée pour créer de vrais courants d'échanges et résister aux intempéries demande du temps, surtout quand il est préférable qu'une partie des fonds ne soit pas détournée par des prédateurs locaux. Lancer un programme d'alphabétisation suppose un délai durant lequel seront organisées une formation des maîtres et une phase de pédagogie pour persuader les parents de se priver de l'aide de leurs enfants aux champs.
M. Wade le reconnaît. "Les carences sont en partie de notre côté, souligne-t-il. Le Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique), que nous avons créé en 2002, est défaillant. Il nous manque des mécanismes de mise en oeuvre de l'aide. Quand José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, nous dit en 2006 que l'Union européenne affecte 6,5 milliards d'euros aux infrastructures africaines, nous avons du mal à décider quels sont les projets qui doivent en profiter les premiers."
Ces difficultés n'exonèrent pas les pays développés de leurs promesses. Or, on sent chez eux la tentation de s'y soustraire. Au temps de la "guerre froide", il y avait urgence à accorder une aide à l'Ethiopie ou à l'Egypte pour éviter que ces pays ne passent dans le camp soviétique. Aujourd'hui, cette motivation a cédé la place à une nouvelle politique, définie par Olivier Charnoz et Jean-Michel Severino dans leur ouvrage L'Aide publique au développement (La Découverte, 2007), comme "un effort planétaire de régulation de la mondialisation". Hélas, la mondialisation suscite moins de crainte que l'empire soviétique !
Il n'est pas étonnant que le G8 insiste sur la croissance que connaît l'Afrique depuis quelques années ; cette heureuse conjoncture lui permettra d'avoir moins mauvaise conscience si ses aides n'atteignent pas les montants annoncés. C'est pourquoi il est salutaire que le "Davos africain", réuni au Cap (Afrique du Sud) par le Forum économique mondial (WEF), ait fait, dès son ouverture le 13 juin, quelques rappels. Comme l'a observé Jennifer Blake, économiste du WEF, l'économie du continent "va de mieux en mieux", avec un taux de croissance de 5,5 % en 2006 et 6,2 % pour 2007, mais "malheureusement, malgré ces améliorations, le reste du monde avance encore plus vite". En l'absence de volontés fortes, l'exclusion de l'Afrique de l'économie mondiale persistera.
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