« Je ressens comme une certitude, soutenue par mon intuition, que la nouvelle équipe du Dr Boni Yayi va gagner(…) Mon regard porté sur les visages de ces femmes et de ces hommes de qualité, membres du gouvernement (…) me renvoie l’image prophétique de leur réussite et de celle de leur chef »
Nous venons ainsi de citer Stanislas Kpognon, ancien ministre des Finances et fonctionnaire de la Banque mondiale à la retraite, dans sa conclusion à une série de deux articles qu’il a publiés dans L’Autre Quotidien (voir les éditions du vendredi 22 et du mardi 26 juin 2007, 1ère et 2eme partie.)
La première partie de l’étude de Stanislas Kpognon, en manière d’état des lieux, jette un regard synoptique et critique sur les premiers quatorze mois de gestion du pouvoir Boni Yayi. La deuxième partie, de l’aveu de l’auteur, est une réflexion prospective sur les conditions d’un accomplissement heureux du quinquennat du Président de la République. Les deux parties portent le titre question que voici : « Dr Boni Yayi réussira-t-il ? »
Réussite. Voilà le maître mot de cette série de deux articles. Réussite, oui. Mais réussite sans la culture. Celle-ci est complètement occultée, totalement oubliée aussi bien dans le bilan critique des premiers quatorze mois de gestion du pouvoir par Boni Yayi que dans la projection des mille jours qui restent pour un accomplissement heureux du quinquennat de ce dernier.
Le chroniqueur avoue sa perplexité, en raison justement de la hauteur de l’analyse, de la densité de la réflexion. Comment, pourquoi la culture a-t-elle pu être la grande absente d’une si belle élaboration ? Compte-t-elle si peu ou pour si peu ? Et de nous souvenir de cette plaisanterie qui définit la culture comme ce qui reste quand on a tout oublié. Voilà qu’ici même le reste a été oublié.
Comme si l’on voulait nous faire accroire qu’il suffit de quelques avancées, percées et éclaircies sur les plans politique, institutionnel, financier, économique, social et éthique pour que la mayonnaise du changement prenne, et pour que Boni Yayi réussisse. De deux choses l’une : ou la culture n’est pas une priorité dans l’agenda présidentiel, au quel cas elle peut attendre ou la culture est inessentielle, de l’ordre du dérisoire et de l’accessoire, au quel cas elle peut être biffée, sans regrets, de la liste des ingrédients du changement, des ingrédients devant concourir à la réussite de Boni Yayi.
Une telle manière de voir pourrait bien être la confirmation du mépris dans lequel est tombée la culture. Celle-ci s’est longtemps cherchée aux côtés des sports et loisirs dans le gouvernement de Boni Yayi I avant qu’elle ne se retrouve, en bonne compagnie avec l’artisanat et le tourisme dans le gouvernement de Boni Yayi II.
Au demeurant, la loi des finances exercice 2007, en l’occurrence le budget national, ne réserve que 0,13 % à la culture contre près de 20 % pour la santé, 17% pour l’éducation, 10 % pour l’armée. Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Ils traduisent à suffisance des choix prioritaires dans la politique globale du gouvernement.
Est symptomatique de ce mépris l’absence d’une politique culturelle nationale. Surtout que l’on ne nous ressorte pas, en guise de document de politique, la vielle Charte culturelle des années 90. Il reste qu’on aurait bien voulu connaître la vision du gouvernement, ses ambitions, les actions qu’il compte conduire en matière de législation culturelle, de mécénat culturel, de conservation, de protection, de sauvegarde et de valorisation du patrimoine, de formation, de promotion de l’action culturelle, en termes d’industries culturelles, avec une valeur ajoutée à l’économie nationale, de récompense et de distinction des plus méritants, de coopération culturelle.
Rien de tout cela ne balise les horizons des centaines, des milliers de nos compatriotes qui s’activent à être et à mériter d’être des travailleurs de la culture, soit comme gestionnaires, administrateurs, planificateurs, promoteurs de la chose culturelle, soit comme créateurs qui s’efforcent d’enrichir le patrimoine national si ce n’est le patrimoine universel de leur part de beauté et de vérité.
Voilà cette foule de nos compatriotes rendus soudainement impotents, inutiles pour eux-mêmes, parasitaires pour les autres et de trop pour leur société. Ou la culture mérite d’être oubliée et voilà qui fait d’eux des oubliés du changement. Ou la culture est vue comme une activité élitiste, un produit de luxe, l’a côté du développement, le beurre après lequel ne saurait courir une société qui a toujours faim d’un pain encore rare et voilà qui fait d’eux des marginaux du changement.
Si nous restons bloqué sur une telle conception de la culture, autant reconnaître qu’il y a danger en la demeure, que quelque chose s’est brisé dans notre système de référence et des valeurs, car la culture reste pour nous et fondamentalement, le lieu du sens. La culture, en effet, signifie. La culture donne sens à ce que nous pensons, à ce que nous vivons, à ce que nous entreprenons. Il nous importe de savoir qui sommes-nous avant que nos aspirations au changement ne nous portent à savoir qui voudrions-nous être.
Nous ne sommes pas des êtres de hasard, même si nous nous hasardons, pour ne prendre que ce seul exemple, à ne plus être choqués ou à ne plus trouver choquant de savoir que la seule et unique structure, de facture professionnelle, qui abrite et valorise l’essentiel de la création culturelle, artistique des Béninois dans notre capitale économique, censée être la vitrine du Bénin, est une maison étrangère. Et cela dure depuis 47 ans. « On ne fait pas du feu, assure James Baldwin, avec des braises éteintes »
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 27 juin 2007
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