Icare était un personnage de la mythologie grecque. Observant les oiseaux dans le ciel, il fit le projet de voler comme eux. Il fixa alors des ailes sur ses épaules avec de la cire et prit son envol. Mais la cire fondit quand il s’approcha du soleil. Il périt dans la mer Egée. Icare, c’était l’avion avant la lettre, plusieurs siècle à l’avance. Mais le rêve d’Icare n’a pu aboutir parce que les conditions de la matérialisation d’un tel rêve étaient loin d’être réunies.
Face à la modernité, nous sommes souvent des Icare ou nous nous comportons comme Icare, en ce que nous abordons à cent à l’heure le virage des progrès récents de la science et de la technique, sans préparation, sans dispositions particulières préalables, sans maîtrise suffisante, sans aucune idée quant à la capacité de notre monture à réaliser un tel exploit.
On ne peut blâmer celui ou celle qui affirme la volonté d’aller vers la modernité, de faire le choix de se moderniser, de s’organiser d’une manière conforme aux besoins et aux moyens modernes. Mais l’option pour la modernité a des exigences. Elle implique automatiquement une autre option, celle d’une saine préparation, à la fois mentale et pratique à vivre ce qui est neuf, à s’adapter à ce qui est nouveau, loin de toute singerie, loin de toute imitation ridicule et caricaturale.
La modernité est une nécessité. Elle est à l’image d’une locomotive en pleine course. Elle entraîne nécessairement à sa suite des dizaines de wagons. Et si nous devions être entraînés, de gré ou de force, dans la modernité, faisons au moins l’option d’être et de rester dans le mouvement en toute connaissance de cause, avançons avec intelligence, avec pédagogie. Voici quelques exemples par lesquels nous nous sommes laissés entraîner dans la modernité comme des automates ou que nous avons vécu la modernité sur le mode passif.
Premier exemple. La commune de Ouidah se dote en ce moment même d’un véritable joyau avec la construction, à l’entrée de la cité, d’un marché flambant neuf. On peut déplorer les dimensions plutôt modestes de l’ouvrage. Ce qui donne le sentiment que l’on a davantage construit pour aujourd’hui que pour le long terme. Mais on doit reconnaître qu’il s’agit d’un chef d’œuvre, à ceci près que c’est une belle pelouse d’un beau gazon vert qui vous accueille à l’entrée de ce marché.
Que l’architecte, sur la maquette de l’ouvrage, ait accolé à ce dernier cette jolie entrée en matière pourrait-on dire, c’est bien. Mais dans l’exécution de la maquette, on aurait dû se dire qu’une pelouse est un espace culturellement chargé. Elle ne peut avoir sa place, dans notre pays, pour le moment, dans un marché, un marché qui plus est devrions-nous préciser. Engageons le pari : le sort de la pelouse du marché de Ouidah est scellé par avance. L’esthétique moderniste de l’architecte se fracassera tôt ou tard contre le réalisme utilitariste des usagers du marché de Ouidah.
Le deuxième exemple n’est pas loin du premier. Il concerne les grands pots de fleurs qui ont accompagné, à certains carrefours, la livraison de la nouvelle voie Cotonou-Porto-Novo. Des pots de fleurs qui ont un coût, à faire valoir sur la valeur estimée de cette infrastructure. Des pots de fleurs pour apporter la touche esthétique souhaitée par le maître d’œuvre à son travail. Des pots de fleurs dans un contexte où on ne sait pas entretenir les arbres. On connaît, depuis, le sort réservé à ces pots de fleurs. Pourtant, toutes nos références montraient l’inutilité totale et complète de ces éléments destinés à faire beau pour des gens plus enclins à faire bof.
Le troisième exemple, c’est la brève, l’éphémère expérience de l’alcootest, alors initiée par le Ministère de l’Environnement. On a cru bien faire, et surtout, on a cru ancrer solidement le Bénin dans le monde moderne, en lançant, du jour au lendemain, sans crier gare, une brigade spéciale de contrôle du taux d’alcool dans le sang des usagers de la route.
Non que l’intention ne fût pas bonne, dans l’esprit de prévenir les accidents de la route. Mais que, dans les conditions où l’alcootest était parachuté au Bénin, ce dispositif, qui ne valait pas plus alors aux yeux des Béninois qu’un simple gadget, venait comme un cheveu sur la soupe, c’est- à- dire à contretemps et mal à propos. Rien ne l’avait annoncé. Rien n’avait préparé les esprits à l’accueillir et à l’accepter. Rien n’avait sensibilisé qui que ce soit sur l’utilité de l’alcootest dans la panoplie des moyens déployés pour une grande sécurité routière. On comprend pourquoi l’acharnement moderniste du ministre de l’Environnement n’a pu aller au bout de sa logique : il s’est piteusement fracassé contre la résistance de ceux qui ne voulaient pas être réduits au statut de simples cobayes d’une modernité forcée.
Le quatrième exemple, c’est l’habitude prise par nos forces de sécurité de ne savoir organiser, aujourd’hui, que des rondes motorisées, comprises comme un progrès sur les rondes à pied, comprises, également, comme une manière d’être dans l’air du temps, à l’ère des véhicules à moteur. La modernité qui est passée par là a certainement renforcé les moyens d’intervention de nos forces de sécurité, sans toujours garantir à celles-ci l’efficacité dans leurs actions sur le terrain. Le retour aux rondes à pied, par les éléments de nos forces de sécurité, dans des villes bien quadrillées, voilà la clé de notre sécurité. Pour dire que la modernité ne saurait être vécue sur le mode d’une fuite en avant, et qu’une recette ancienne n’est pas forcément une mauvaise recette. Car, le vieil homme assis voit toujours plus loin que le jeune homme debout.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 10 octobre 2007
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