Pour peu qu'on soit responsable et avisé, on ne peut se lasser de parler de la démocratie en Afrique. Chaque jour que Dieu fait, laisse voir des failles, des manquements tellement récurrents que la seule réalité qui voudrait que la démocratie ne soit jamais parfaite, ne suffirait pas à justifier, encore moins à légitimer. Les interrogations sont nombreuses, car les inquiétudes, les déceptions, les espoirs déçus et les rendez-vous manqués le sont tout autant. Partout en Afrique, à des degrés divers - il est vrai - la démocratie est durement mise à l'épreuve. Au point qu'on peut se demander sans honte ni esprit d'auto suffisance maladroit, si le président Chirac, en déclarant à Abidjan il y a quelques années, que l'Afrique n'était pas mûre pour la démocratie, n'avait pas raison ! S'il ne disait pas tout simplement la vérité qui, alors, comme toute vérité, n'avait pas manqué de choquer, voire de blesser. Certains y ont vu l'effet d'une insulte sinon d'un mépris raciste vis-à-vis de l'Afrique et des Africains ... Un peu comme aujourd'hui, on est en train de réagir à la conférence de Sarkozy à Dakar en juillet dernier.
En attendant, l'analyse des réalités et du fonctionnement de la démocratie, là où elle existe encore en Afrique, prédispose à la déception ou, dans le meilleur des cas, à un sursaut de dignité ou d'exigence d'authenticité pour payer le prix fort exigible de la démocratie ou renoncer à la démocratie made in Occident, à charge pour nous d'imaginer, de concevoir et de mettre en oeuvre le régime socio-politique le plus compatible avec ses réalités objectives et subjectives. Celui que nous pouvons gérer en toute souveraineté, parce qu'émanant de nous-mêmes et en rapport avec nos moyens humains et matériels. Autant on ne peut pas se développer en singeant le modèle d'autrui ni en quémandant à autrui les moyens nécessaires, (il faut se les donner et assumer le modèle qu'on a délibérément choisi), autant la démocratie ne saurait s'imposer ni dans sa conception, ni dans les moyens de son opérationalisation. Ainsi, par exemple on ne peut pas installer durablement une démocratie viable à partir de financements étrangers ni de conseillers techniques étrangers.
Des élections libres et transparentes, symboles visibles de la démocratie occidentale, ne peuvent s'appuyer régulièrement sur des dons et autres subventions venant de l'extérieur. Ils seront nécessairement et invariablement utilisés au bénéfice partisan de ceux qui les auraient négociés.
On dirait donc que le ver était déjà dans le fruit et qu'on n'a pas les moyens pour exercer et vivre la démocratie, à l'occidentale au moins, en attendant peut-être de se demander si l'Afrique veut la démocratie. Ce qui du reste serait une question légitime dès lors que la démocratie est un phénomène de culture, une réalité historique et en tant que telle, relative et non la même partout et en tout temps. Il n'est même pas démontré qu'il s'agirait du meilleur régime que l'humanité puisse créer !
Et le même Occident présente une diversité de "démocraties"", preuve, s'il en était, qu'elle est adaptable et doit être adaptée, conceptualisée. Sinon c'est la catastrophe, les échecs, les illusions et la démagogie.
L'échec de la démocratie semble manifeste partout sur le continent : Darfour, RD Congo, Centrafrique, Burundi, Rwanda, Afrique du Sud, Nigeria, Togo, etc.
Si les problèmes et les figures de cet échec sont multiformes et relativement différents les uns par rapport aux autres, la fragilité structurelle de la démocratie est assurément le plus grand commun dénominateur en Afrique au Sud du Sahara notamment.
Même en laissant de côté, les pays comme le Soudan ou la RDC pour lesquels la situation de conflits (cause et/ou effet de mauvaise gouvernance) expliquerait la gestion peu démocratique des affaires de l'Etat, il reste bon nombre d'Etats africains où la démocratie, quoi que clamée, est régulièrement menacée, déniée ou extravertie depuis sa conception jusque dans la pratique. Presque partout, les élections sont des parodies, des mascarades qui trompent de moins en moins les populations qui s'en détournent de plus en plus, si elles n'en profitent pas fort malicieusement.
Les "unions nationales" et les gouvernements qui en sortent ne résistent guère à la réalité d'une déficience structurelle de la démocratie : le Burundi, le Togo et dans une certaine mesure la Côte d'Ivoire. Les velléités hégémoniques par les grandes puissances interposées, justifient les conflits entre Etats au grand dam des différents peuples rwandais et congolais par exemple, tandis que des pays naguère cités en exemple de démocratie tels que l'Afrique du Sud et le Sénégal viennent comme pour renforcer la thèse selon laquelle la démocratie ne serait pas "africaine". Et ce n'est pas l'Union africaine qui pourrait la nier : la lourdeur et l'inefficacité pratique des institutions comme le mécanisme de prévention et de gestion des conflits trahit l'incapacité des Etats africains à gérer leurs problèmes en matière de conflits inter-Etats. N'est-ce pas en partie pour cela que le président de la Commission de l'Union africaine a refusé obstinément de briguer un autre mandat, désabusé, déçu et découragé qu'il est, de l'absence de volonté politique en faveur de la paix et de la démocratie sur le continent ?
Les conflits armés (inter ou intra étatiques) et la crise de gouvernance constituent des menaces objectives de la démocratie. Le décor est presqu'endémique et même là où toutes les institutions républicaines sont créées et fonctionnent, le spectre de l'autocratie, du culte de la personne ne disparaît pas pour autant : justice muselée ou aux ordres ; responsables d'institutions directement et exclusivement nommés par un seul et même individu ;activités parlementaires vidées de leur contenu du fait que le parlement est trop dépendant de l'exécutif, mieux du chef de l'Exécutif qui, du reste, n'a aucun compte à rendre à l'Assemblée nationale, symbole le plus représentatif de la démocratie...
Au point qu'il n'est pas rare qu'on regrette l'ère des partis uniques dont le discours de la Baule a exigé la fin. Dix-sept ans plus tard, on est encore à se demander ce que l'Afrique a compris de la démocratie.
Faudrait-il aller jusqu'à préconiser qu'elle essaie une autre forme de régime socio-politique qui soit à sa mesure et qu'elle pourrait gérer après l'avoir assimilée au plus profond d'elle-même ? Ce ne serait pas trop lui demander car l'histoire en compte d'expériences, plus ou moins inédites de gestion démocratique des affaires publiques : le triumvirat à la Dahoméenne, les monarchies constitutionnelles comme celle du Maroc, etc.
En tout état de cause, elles ne sont pas plus mauvaises et moins "démocratiques" que les démocraties bananières qui sévissent dans certains Etats africains contemporains. Elles auraient en sus l'avantage d'être plus honnêtes, et surtout de coïncider avec les cultures des peuples, les moyens qu'ils s'en donneront pour vivre leur culture politique parce qu'émanant de leur génie à un moment de son évolution.
La démocratie occidentale ne semble pas faite pour nous et maintenant, encore que même là, elle est plutôt plurielle, diverse selon les Etats, leurs cultures et leurs peuples. Une démocratie "africaine" est concevable. Et la pression occidentale souvent évoquée pour expliquer certaines aberrations (exemple, la Baule, l'ONU...) ne pourra s'y opposer tout le temps.
L'exemple du Sénégal (avec la douche froide de Bolloré dans l'affaire de gestion du Port de Dakar) et même de la Côte d'Ivoire de Laurent Gbagbo sont là pour dire que l'Afrique peut oser être souveraine et responsable comme l'y invite d'ailleurs Nicolas Sarkozy.
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