Restons calmes. Bien que nous ayons des raisons de ne pas le rester, de ne pas le rester trop longtemps. Un expatrié, inspecteur de la Douane française, vient d’être nommé à la Recette des Douanes de Cotonou-Port. Il est investi de la mission d’y conduire la lutte contre la fraude. Avec, espérons-le, un résultat bien meilleur que celui enregistré, jusqu’ici, par ses prédécesseurs béninois. Autrement, rien ne justifierait que quarante-sept ans après nos indépendances, nous en soyons réduit à croire que nous sommes si nuls que notre salut dépend des autres.
Ceux qui ont pris la décision de nommer un expatrié à un poste de responsabilité aussi névralgique que stratégique, ont posé un acte dont nous ne doutons point de la sincérité. Malheureusement, on peut vouloir bien faire et tout défaire. La nomination d’un expatrié à ce niveau de l’Administration de la Douane est un acte politiquement, professionnellement et moralement dommageable pour l’image de notre pays.
Il est des décisions qu’on commettrait une faute à réduire à leur seule dimension technique ou technocratique. Aucun souci d’efficacité ne peut justifier une démarche aussi réductrice. Aucune forme d’obligation de résultat ne peut nous conduire à tant simplifier les choses au point d’en édulcorer la portée ou d’en diluer le contenu et le sens. Mao Tsé Toung a dit que peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape des souris.
D’accord. Seulement voilà. Nous n’avons pas affaire ici à une colonie de chats. Mais nous parlons d’un pays, qui s’appelle le Bénin, un pays souverain qui plus est, et ceci depuis quarante –sept ans, nous parlons de l’espace public de souveraineté de ce pays, à travers l’Administration des Douanes, nous parlons du personnel de cette Administration, des hommes et des femmes, à différents niveau et échelons de responsabilités. Sur ce terrain-là et à ce niveau, la couleur du chat appelé à attraper les souris nous importe. Pourquoi ?
Parce que d’une part, nous voulons nous assurer que, nous sommes encore bien chez nous, que notre pays nous appartient et que nous y disposons de droits inaliénables, tout comme les autres affirment légitimement les leurs sur leur terre. La preuve, c’est qu’ils protégent bien cette terre, faute de pouvoir porter sur leurs épaules toute la misère du monde. La preuve, c’est qu’ils tiennent toujours plus à verrouiller leurs frontières.
Parce que d’autre part, nous voulons savoir si tous nos efforts sont vains, alors que nous nous échinons, année après année, ceci bien avant l’accession de notre pays à l’indépendance, à former des cadres dans tous les secteurs, notamment dans le secteur des Douanes.
Nous aurions bien voulu savoir pourquoi avons-nous jugé nécessaire, pour diriger la Recette des Douanes Cotonou-Port, d’aller dénicher l’oiseau rare loin de nos bases, en dehors du périmètre de nos responsabilités nationales ? De deux choses l’une. Soit que tous les douaniers béninois, dans notre entendement, sont des incompétents notoires, incapables, techniquement parlant, de mener à bien une telle mission. Soit que tous les douaniers béninois sont des corrompus notoires, incapables, moralement parlant, d’avoir le profil éthique qu’il faut pour une mission de moralisation.
En tout cas, dans un cas comme dans l’autre, il y a doublement problème. C’est insulter toute l’Administration des Douanes que d’estimer qu’un seul agent de ce corps n’est ni professionnellement apte, ni techniquement éprouvé pour diriger la Recette des Douanes de Cotonou-Port. Dans cette hypothèse, il serait plus simple et plus juste que l’autorité de tutelle prenne immédiatement ses responsabilités et nettoie de fond en comble la maison. Alors, tout le monde dehors !
C’est aussi insulter toute l’Administration des Douanes que d’estimer qu’un seul agent de ce corps n’est moralement propre pour prendre les commandes de la Recette des Douanes de Cotonou-Port. Dans ce cas, il serait plus simple et plus juste que l’autorité de tutelle prenne immédiatement ses responsabilités et nettoie de fond en comble la maison. Alors, tout le monde en prison !
Et quand bien même il en serait ainsi, à savoir, tout le monde incompétent, tout le monde corrompu, l’Administration des Douanes, à travers son personnel, à travers ses agents, tous niveaux et tous échelons confondus, garde et conserve encore l’avantage, de retrouver les chemins perdus aussi bien du savoir professionnel que de la bonne conduite morale et éthique. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas. Ainsi, au lieu de jeter notre enfant avec l’eau du bain, faisons en sorte qu’il grandisse compétent et intègre. Cela vaudra toujours mieux que de nous faire l’insulte de décréter implicitement, par une nomination inopportune à tous égards que la compétence technique et la rigueur morale et éthique sont blanches, sinon françaises et que l’ignorance et la relativité morale sont noires, sinon béninoises.
Jamais il ne doit nous arriver, dans l’œuvre grandiose de construction d’un pays émergent, de perdre ainsi confiance en nous-mêmes au point de nous auto flageller, de nous auto déprécier pour ne plus valoir le moindre kopeck, à nos propres yeux. Le colonisateur français avait usé, hier, de cette stratégie pour asseoir son système de domination et d’exploitation. Voici que, par une tragique ironie de l’histoire, l’ancien colonisé rachète la vielle corde dont le colon s’était servi pour entraver et asservir son grand- père. Aucun cours d’eau ne retourne à sa source.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 12 octobre 2007
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