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 IB : "Ma vraie histoire"

 

 
 
 samedi 12 janvier 2008 - Par Autres

    

Rumeurs d`arrestation du Mentor de Unir au Bénin - Ibrahim Coulibaly saisit le président du Conseil National de la Presse
© Partis Politiques par Unir
AM - Il aurait renversé Konan Bédié en 1999. II serait I`instigateur des événements du19septembre2002. Nous I`avons rencontré, en exil à Cotonou. II nous révèle sa vision de la crise ivoirienne... qui n`engage que lui. Interview exclusive d`un homme qui ne renonce pas.

Ibrahim Coulibaly, alias IB, est apparu sous les feux de 1`actualité à 1`occasion du coup d`Etat qui a renversé Henri Konan Bédié, le 24 décembre 1999. D`abord proche de Robert Gueï, le chef de la junte qu`il avait contribuée à installer au pouvoir, il a fini par se brouiller avec lui. Le défunt général 1`avait alors affecté comme attaché militaire au Canada pour 1`éloigner. Mais après une attaque contre le domicile de Gueï, dans laquelle certains de ses amis auraient été impliqués, IB démissionne et se retrouve au Burkina. C`est encore lui que l’on voit derrière le coup d`Etat manqué du 19 septembre 2002 qui donna naissance à la rébellion. Mais il sera éclipsé à la tête de ce mouvement par Guillaume Soro. Sans doute parce que, militaire avant tout, il avait préféré mettre d`autres personnes en avant lorsque les discussions politiques avaient commencé. Erreur fatale, assurément, car, en politique, le pouvoir prêté ne se rend jamais. En 2004, il est accusé par la justice française d`avoir recruté des mercenaires en vue d`assassiner le chef de 1`Etat ivoirien. II est arrêté. Les présidents Gbagbo et Chirac tentaient alors de se rapprocher. IB a probablement été, à son insu, sacrifié au nom de cette récon¬ciliation. Lui pense que la justice française a été manipulée. Apres une détention de vingt et un jours, il sera libéré et se réfugiera au Bénin, où il vit depuis lors. C`est la que nous 1`avons rencontré.

A 43 ans, 1`ancien sergent-chef de 1`armée ivoirienne rêve toujours de changer les choses dans son pays. A Cotonou où il vit, loin de sa famille, restée en Belgique, il se fait plutôt discret, même s`il ne se cache pas. Toujours accompagné de compagnons d`armes, cet homme imposant d`1,92 m pour 120 kg, toujours élégamment habillé d`une chemise en coton et d`un jean, mène une vie tranquille dans la capitale béninoise. II conduit lui-même sa voilure, fait ses courses et n`a pas hésité à venir vers nous pour cet entretien à bâtons rompus.


JE DEVENAIS GENANT POUR LE SYSTEME. IL FALLAIT M`ELOIGNER OU M`ELIMINER

AM : Depuis combien de temps vivez-vous au Bénin ?

Ibrahim Coulibaly : Depuis deux ans et demi. Je suis arrivé ici grâce au président Kérékou, qui est devenu mon tuteur au Bénin. Je lui avais demandé 1`hospitalité, lorsque j`ai été libéré de prison en France, parce que je voulais revenir en terre africaine, me rapprocher de mon pays.

Vous avez été accusé par la justice française de recruter des mercenaires chargés d`assassiner le président Gbagbo. Qu`avez-vous à dire ?

C`est parce que le dossier était vide que je me suis retrouvé ici, au Bénin. La justice française s`est rendu compte qu`elle avait été manipulée. Avec la participation de 1`ancien pouvoir à Paris, aidé de certains hommes politiques burkinabè et de quelques-uns de mes camarades. Je crois que je devenais gênant pour le système, donc il fallait forcement m`éliminer ou m`éloigner, pour que celui qui est aujourd`hui le soi-disant Premier ministre de Côte d`Ivoire puisse être à la place qu`il occupe.

Vous étiez le chef de la rébellion. Pourquoi ne vous êtes-vous pas fait connaître tout de suite ?

Gbagbo affirmait que des mains étrangères dirigeaient la rébellion. Comme je vivais en exil à Ouaga, on pouvait la relier au Burkina. Et Gbagbo aurait pu exiger 1`application des accords de défense qui existaient entre la Côte d`Ivoire et la France. Donc je suis resté dans 1`ombre, et j`ai dirigé les opérations grâce aux satellites Thuraya et autres moyens de communication. Une déci¬sion approuvée par tous mes compagnons.

Pourquoi cette rébellion ?

Le processus politique avait échoué. J`étais en poste à Ottawa, comme attaché militaire auprès de notre ambassade, lorsque j`ai démissionné, après les agissements du général Gueï. II avait liquidé certains de mes collaborateurs et en avait mis d`autres en prison. Je ne voulais pas cautionner ce pouvoir tortionnaire. C`est ainsi que je me suis retrouvé au Burkina, où le président Blaise Compaoré m`a offert 1`asile. J`ai commencé à regrouper tous mes amis qui avaient réussi à sortir de prison ou qui se trouvaient en exil dans d`autres pays comme le Mali. Moussa Koné, 1`ancien commandant du secteur de Ferkessédougou, est arrivé le premier. Puis j`ai fait venir Tuo Fozié [membre des Forces nouvelles, qui fut ministre dans le premier gouvernement d`après Marcoussis, ndlr], caché à Tafiré. Guillaume Soro, qui était à Abidjan, est venu me rendre visite à deux reprises, avec Louis Dacoury-Tabley [ancien proche compagnon de Laurent Gbagbo, aujourd`hui membre des Forces nouvelles et ministre]. Ils m`ont dit qu`ils soutenaient ma lutte et étaient sur la même longueur d`ondes que moi. Je ne connaissais pas Soro. II m`avait été présenté par Serge Kassy [chanteur de reggae, membre de la « galaxie patriotique», soutenant le président Gbagbo] et Thierry Légré [autre membre de cette même organisation et ancien militant du parti d`Alassane Dramane Ouattara], pendant la transition. Plus tard, il m`a dit qu`il avait des difficultés à Paris, et qu`il ne pouvait pas s`inscrire à 1`université. Je lui ai alors proposé de venir me rejoindre, après les événements des 7 et 8 janvier2001, qu`on a appelés le « complot de la Mercedes noire ». Voici comment les choses se sont mises progressivement en place.

Vous avez parlé des événements des 7 et 8 janvier 2001. De quoi s`agissait-il ?

On devait renverser le pouvoir. On avait pris la radio el la télévision, à Abidjan, en moins de trente minutes, et moi, j`avais tout ratissé, depuis la frontière jusqu`à Bouaké. Mais, malheureusement, au moment où j`atteignais cette ville, j`ai appris que mes hommes avaient été délogés de la radio. Tactiquement, je ne pouvais plus avancer, parce que je ne connaissais plus la position de mes troupes à Abidjan. Et ceux de Bouaké, qui devaient venir m`attendre à 1`entrée de I`agglomération, n`étaient pas au rendez-¬vous, à 1`heure indiquée. Nous avons donc rebroussé chemin, malgré la menace des Alpha Jet de l’aviation ivoirienne.

C`est donc bien vous qui étiez dans la fameuse Mercedes noire ?

J`étais dans le convoi de 4x4, mais cette Mercedes, appartenant au commandant de la brigade de gendarmerie de Niakaramandougou et que nous avions prise au passage, était conduite par un de mes hommes.

Qui a fourni les moyens pour vos coups de janvier 2001 et de septembre 2002 ?

C`est un secret militaire que je ne peux pas vous dévoiler en détail. Nous avions des amis au sein des. forces de défense et de sécurité de Côte d`Ivoire...

Mais vous vous entraîniez au Burkina ?

Ca, ce n`est plus un secret. S`entraîner, c`est beaucoup dire ! Nous étions des militaires, et nous avions déjà reçu une formation au sein de I`armée ivoirienne. On n`avait pas besoin de s`entraîner. Nous ne cherchions pas non plus spécialement à faire la guerre. Nous avons commencé par des discussions. C`est l`echec de la classe politique qui nous a poussés à prendre nos responsabilités. Moi, j`ai personnellement essayé de discuter avec le ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi. II était venu à Ouaga. Le président Compaoré lui avait confié qu`un certain nombre de militaires ivoiriens se trouvaient dans son pays, et il lui avait demandé de discuter avec moi. Lida Kouassi m`a d`abord prié de rejoindre mon poste à Ottawa, puis m`a dit que j`étais « fini». II m`a sous-estimé. II aurait pu nous demander ce que nous reprochions au pouvoir en place, et pourquoi nous avions choisi l`exil... Plus tard, à notre grande surprise, le Front populaire ivoirien nous a pourchassés, comme si nous étions des ennemis. Et pourtant, s`il y a des gens qui devraient prier pour nous, c`est bien ceux du FPI, parce que, sans notre action de décembre 1999, le parti ne serait jamais arrivé au pouvoir. Lida Kouassi est allé plus loin. II a envoyé des gendarmes humilier mes parents, à Bouaké. Et il a fait arrêter trois de mes hommes, qui étaient rentrés au pays. II fallait que je prenne mes responsabilités. Voici pourquoi j`ai décidé d`agir, le 19 septembre.

Ce jour-là, vous décidez donc de renverser le pouvoir. Mais, contrairement à ce qu`on avait vu auparavant, vous ne cherchez pas à prendre la radio et la télévision.

Les artistes de zouglou chantent que si le pouvoir était à la radio et à la télé, ils seraient au palais depuis des années! Chaque période a son scénario.

Quel était donc votre plan ?

Ca, c`est mon secret.

Pourquoi il n`a pas marché ?

Je pense que certains de mes hommes n`ont pas joué leur rôle. Ils ont eu peur d`assumer la mission qu`on leur avait confiée, ce qui a conduit, par « contagion », à la défection d`autres éléments. Mais, avec le recul, je remercie Dieu que les choses se soient passées ainsi. Imaginez que cela ait marché. Vous me voyez en train de gérer le pays, avec ces gens qui avaient déjà l`intention de me trahir ? Moi, j`étais prêt, moralement et psychologiquement, à assumer mes responsabilités, mais je constate aujourd`hui qu`il n`y avait autour de moi que des ambitieux. C`est ce que Dieu a du voir, et il a fait capoter la prise d`Abidjan.

Vous étiez prêt à diriger le pays, en cas de succès ?

Oui, je l`étais. Si cela avait marché, vous m`auriez vu apparaître au grand jour. Vous avez l`exemple du président Bozizé. II n`était pas sur place, mais il dirigeait les opérations, à six mille ki¬lomètres de là.

Pourquoi Robert Gueï a-t-il été éliminé?

C`est le pouvoir en place qui l`a tué. Nous n`avions aucun problème avec lui. Nous n`avons pas non plus supprimé Emile Boga Doudou. A mon avis, il y a eu des règlements de compte au coeur du pouvoir.

J`ai du mal à croire que ce ne sont pas vos hommes qui ont exécuté Boga Doudou...

Croyez-moi! Je vous affirme sincèrement que je n`avais pas donné d`instructions pour le tuer. Nous n`avons pas la culture du meurtre de sang-froid. II y avait, à l`interieur du pouvoir, une « machine » qui, pendant les cinq ans du mandat, devait nettoyer, la classe politique. Quand le 19 septembre s`est présenté, ils ont sauté sur l`occasion.

A AUCUN MOMENT, GUILLAUME SORO N`A ETE NOMME NUMERO DEUX...»


Vous avez donc décidé de rester dans I`ombre. Mais pourquoi avoir choisi Guillaume Soro ?

Je ne voulais pas discuter avec les journalistes. C`est Soro qui est venu vers moi, et je l`ai chargé des rapports avec les politiques et les journalistes. C`est tout. Je ne l`ai présenté à Blaise Com¬paoré qu`une semaine avant d`infiltrer mes hommes. A aucun moment, il n`a été dit qu`il était mon numéro deux, ou quelque chose de ce genre. Puis, il m`a poignardé dans le dos, pour occuper la place qu`il occupe aujourd`hui.

Le public a découvert Guillaume Soro à la veille des négociations de Lomé. II était secrétaire général du MPCI (Mouvement patriotique de Côte d`Ivoire, premier nom de la rébellion). Qui I`a nommé secrétaire général ?

Je ne vais pas vous mentir. II n`a pas été nommé secrétaire général. II n`était que le porte-parole du mouvement. Mais ceux qui me connaissent savent que je n`aime pas humilier les gens. Je n`ai pas voulu créer une polémique, en lui demandant pourquoi il s`était autoproclamé secrétaire général. Et puis, j`étais dans une logique. Je savais que ces discussions n`allaient pas aboutir, parce qu`elles n`étaient pas basées sur la vérité. Enfin, nous n`étions pas très portés sur les titres.

C`est aussi a cette occasion qu`on a découvert Dacoury-Tabley dans le MPCI.

Dacoury-Tabley n`était pas un membre actif du MPCI. Aujourd`hui, il est numéro deux des Forces nouvelles, nom donné par Bédié, à Marcoussis, en 2003. Je ne me sens pas concerné par cette appellation. Dacoury-Tabley m`a été présenté par le président Compaoré, qui pensait qu`il pouvait nous apporter son expérience politique. J`avais dit au président que je ne le connaissais pas assez, qu`il ne m`inspirait pas confiance, et que j`avais l`impression qu`il avait un problème personnel à régler avec le président Gbagbo. Et je ne voulais pas qu`il se serve de mon combat pour assouvir sa vengeance. Gbagbo n`est pas mon ennemi, mais mon adversaire. Blaise Compaoré m`a assuré que Dacoury-Tabley allait s`investir totalement dans la lutte. Voila pourquoi nous lui avons donné le statut de représentant du MPCI en France. Et c`est ainsi que je 1`ai appelé, lorsque Soro m`a dit que les officiers qui 1`accompagnaient lors des négociations de Lomé, à savoir les colonels Soumeïlou Bakayoko et Michel Gueu, ne faisaient pas le poids devant feu Eyadema, et qu`ils tremblaient quand ce dernier parlait. J`ai donc décidé d`envoyer Dacoury-Tabley à Lomé. Mes amis qui étaient à Paris, à savoir Roger Banchi [ancien ministre des Forces nouvelles dans le premier gouvernement post-Marcoussis] et Faya Doumbia Major [ancien membre de la Fédération estudiantine et scolaire de Cote d`Ivoire], m`avaient aussi suggéré le nom de Sidiki Konaté [actuel porte-parole des Forces nouvelles et ministre du Tourisme et de 1`Artisanat], que je ne connaissais pas. Ils m`ont dit qu`il était en Allemagne, qu`au début, il avait manifesté contre la rébellion, mais que, finalement, il nous avait compris et nous avait rejoints. Ils me disaient qu`il était décidé à aller appuyer Soro dans les discussions de Lomé. J`ai donné mon accord, et je lui ai envoyé un billet d`avion pour qu`il aille rejoindre Soro.

APRES LMARCOUSSIS, C`EST MOI QUI Al DRESSE LA LISTE DES MINISTRES


Au moment de Marcoussis, vous êtes toujours dans I`ombre...

Le moment n`était pas encore venu. Mais, après chaque dis¬cussion, Soro me rendait compte. On a su que nous avions obtenu neuf postes ministériels. Quand on a demandé à Soro de donner des noms pour ces postes, il a répondu que ce n`était pas en son pouvoir de les proposer, que c`était de la compétence du major IB. L`ancien Premier ministre, Seydou Diarra, en a été témoin. Deux de ses conseillers sont venus me voir, et j`ai dressé la liste des ministres. C`est ainsi que j`ai fait de Soro un ministre d`Etat. II avait insisté pour que je prenne un poste, 1`Information ou 1`Intérieur, mais je lui ai répondu que je n`avais pas pris les armes pour obtenir un maroquin. Je leur ai dit d`y aller, et que moi, j`allais rester en arrière, pour m`assurer que tout ce qui avait été décidé à Marcoussis serait exécuté à la lettre.

C`était quoi, le MPIGO (Mouvement patriotique ivoirien du Grand-Quest) et le MJP (Mouvement pour la justice et la paix) ?

C`étaient des tactiques de combat, seulement des noms. Ils ont été créés quand on nous a empêchés d`avancer à partir de Tiébissou. II fallait ouvrir le front de 1`ouest, pour pouvoir progresser, malgré 1`accord de Lomé, que Tuo Fozié avait signé sans mon assentiment, parce qu`il avait eu la «trouille ». C`étaient les mêmes combattants que je transférais du centre vers 1`ouest.

Comment les Libériens sont-ils entres dans la danse ?

Quand il y a des combats dans une zone, il n`y a plus de contrôle aux frontières. Ils sont venus nous voir et nous ont déclaré qu`ils nous apportaient leur aide. Comme nous n`étions pas en grand nombre, nous avons accepté.

Ce n`est pas vous qui êtes allés les voir ?

Non ! Ce sont eux qui sont venus. Comme ils avaient faim, ils se sont dits qu`ils auraient de quoi manger, en se battant à nos cotes.

C`est Charles Taylor qui vous a contacté ?

Non, ce sont les combattants eux-mêmes. Je n`ai jamais ren¬contré Taylor.

Et Sam Bockarie (ancien homme de main de Charles Taylor) ? Comment a-t-il «atterri» dans la guerre ?

Après coup, je me suis rendu compte qu`il faisait partie de ceux qui nous avaient rejoints. C`est d`ailleurs à ce moment-là que les choses ont mal tourné. Nous avons compris que les Libériens n`étaient pas venus pour nous aider, mais pour se rééquiper chez nous. J`ai alors pris mes responsabilités, et nous avons procédé à un nettoyage.

Pourquoi Félix Doh, N`Dri N`Guessan de son vrai nom, chef déclaré du MPIGO, a-t-il été éliminé ?

Je ne peux pas vous expliquer exactement comment cela s`est passé. On m`a rapporté qu`il avait été supprimé par les hommes de Sam Bockarie, pendant le « nettoyage » des Libériens.

On a dit que ce sont vos propres hommes qui I`ont tué...

C`est ce que l’on m`a effectivement raconté. On m`a même donné des noms, mais je veux voir clair dans cette histoire, avant de me prononcer.

A quel moment avez-vous senti qu`on vous écartait de la tête du mouvement ?

A ma sortie de prison, à Paris.

Pourquoi êtes-vous allé à Paris ?

On m`a obligé à y aller. A 1`origine, je voulais rentrer définitivement en Côte d’Ivoire, pour prendre les choses en main. De loin, je voyais que ça n`allait pas. J`ai dit au président Compaoré que je voulais profiler de 1`amnistie pour retourner à Abidjan. Mais les autorités n`ont pas voulu que je parte directement du Burkina. Elles ont insisté pour que j`aille d`abord en France ou en Belgique, ou se trouvait ma famille. Je me suis mis à méditer dans 1`avion. Je me suis dit qu`on ne voulait peut-être pas que le Burkina soit accusé, encore que je ne voyais pas pour quels motifs on pouvait 1`incriminer, puisque aucun militaire burkinabé n`avait participé aux combats. Et ce n`était pas la première fois que cette nation accueillait des réfugiés étrangers. Même en Côte d`Ivoire, il y avait des exilés angolais. Les problèmes ont com¬mencé à mon arrivée à Paris. J`ai été arrêté une semaine plus tard. J`avais pourtant annoncé à toute la presse que je rentrais au pays. Comment pouvait-on m`accuser, dès lors, de recruter des mercenaires ? J`ai compris qu`on voulait m`écarter. II y avait effectivement des désaccords, mais je ne pensais pas que cela pouvait aller aussi loin.

Des problèmes avec qui ?

Avec des collaborateurs de mon tuteur burkinabé. Je n`avais aucun problème avec Soro.

Quels collaborateurs de votre tuteur ?

Permettez-moi de taire leurs noms. Mais ils se reconnaîtront. Ils n`étaient pas nombreux, ceux avec qui j`étais en contact.

Quel a été le rôle des autorités françaises ?

Elles ont été induites en erreur. On leur a dit que j`étais un antifrançais, un chien de guerre, et que j`étais opposé aux accords de Marcoussis. Or, pour la France, ces accords étaient capitaux. Paris croyait qu`ils régleraient tous les problèmes. Et, effective¬ment, ils réglaient les problèmes sur le fond, c`est pour cela qu`ils n`ont jamais été appliqués. Voici pourquoi j`ai fait vingt et un jours de prison. Je ne regrette pas. Ce «séjour » m`a permis de comprendre beaucoup de choses.

Mais encore ?

J`ai compris que je gênais beaucoup d`hommes politiques en Côte d`Ivoire, en 1`occurrence ceux du RDR [Rassemblement des républicains], que je gênais mes anciens tuteurs, parce que je ne voyais pas les choses de la même manière qu`eux. Que je gênais mes propres hommes, ceux que j`avais formés et que je croyais être des hommes de conviction, mais qui, finalement, étaient seulement des gens qui voulaient manger, être comme ceux qui sont au pouvoir: avoir des grosses voitures, des postes ministériels, de 1`argent.

Pourquoi dérangiez-vous le RDR ?

J`ai empêché certains hommes d`affaires maliens de prendre le coton de nos parents du nord, sans rien leur donner en échange et j`ai compris que ces gens étaient en affaire avec le RDR. De plus, quand ma cote de popularité a commencé à monter, certains conseillers, autour du leader du parti - en 1`occurrence les Ama¬dou Gon Coulibaly, Amadou Soumahoro, Hamed Bakayoko -, lui ont fait croire que je le menaçais, que j`allais lui faire de I`ombre. Amadou Gon et Amadou Soumahoro sont venus me voir à Ouagadougou, pour me demander si je voulais être candidat aux élections. Je leur ai dit que je n`avais pas de comptes à leur rendre, et qu`on n`avait pas les mêmes missions. Nous, on voulait mettre de 1`ordre, on ne courait pas derrière le pouvoir comme les politiciens. Vous avez vu les journaux qui me traînaient dans la boue ? II s`agissait de la presse proche du RDR. Aujourd`hui, ces leaders, ils ne sont plus rien, et ils sont obligés de se raccrocher à ceux qui, hier, avaient fait d`eux des étrangers.

Qu`avez-vous décidé, quand vous avez compris qu`on vous avait écarté ?

J`ai essayé de faire comprendre à mes hommes qu`ils commettaient une grave erreur, que la division ne pouvait que nous affaiblir. Je leur ai dit que s`ils se laissaient manipuler par des politiques, ils le regretteraient. J`ai tout essayé. J`ai tendu la main à mes jeunes frères, en vain. Au contraire, ils ont simulé des fausses attaques et ont éliminé beaucoup de personnes qui m`étaient fidèles. Fofié, de son côté, en a arrêté d`autres, et il les a enfermées dans des conteneurs, à Korhogo [Fofié Kouakou Martin, actuel commandant de la zone de Korhogo, est sous le coup de sanctions des Nations unies pour cet acte, qui a provoqué la mort d`une soixantaine de personnes]. Moi, personne ne peut dire que j`ai tué ou fait tuer quelqu`un au nom du pouvoir. Même voler ne faisait pas partie de notre éthique. Ceux qui, aujourd`hui, pillent, volent, tuent, doivent savoir qu`a notre époque, on poursuit encore les anciens nazis, les anciens Khmers rouges. La justice des hommes et celle de Dieu les rattraperont aussi un jour.

Avez-vous tenté de reprendre votre pouvoir ?

Ma position ne me permettait pas de le faire.

L`ACCORD DE OUAGA NE REGLE RIEN SUR LE FOND. CE N`EST QU`UN ARRANGEMENT


Que faites-vous ici, au Bénin ?

Je me retape. J`essaie de me cultiver, je suis des cours de sciences politiques et de droit, je fais du sport.

De quoi vivez-vous ?

Je vis grâce à des amis. Je me suis fait de bonnes relations quand j`étais en poste à Ottawa. En France aussi, tout comme en Côte d`Ivoire.

Quelles sont vos ambitions ?

J`ai créé un parti politique, 1`Union nationale des Ivoiriens du renouveau (UNIR), qui existe légalement depuis deux ans. Je ne suis pas né avec les armes. Je peux aussi faire de la politique comme eux, et je peux les dépasser dans cette course.

Vous avez donc renoncé à chan¬ger le pouvoir par la force ?

Oui, parce que mon message est passé. Le monde entier connaît aujourd`hui le problème de la Côte d`Ivoire.

Pourtant, en Côte d`Ivoire, on vous accuse régulièrement de fomenter des complots...

Certaines personnes prétendent que je suis un lâche, un poltron, parce que je n`ai pas montré ma tête les premiers jours. Et pourtant, ce poltron empêche les gens de dormir. C`est lui qu`on voit derrière tous les faux coups d`Etat. II y a des braquages à tous les carrefours, il y a des viols, les voleurs entrent dans les maisons, les gens n`arrivent pas a se soigner, 1`école est sinistrée, il y a des grèves partout, les routes sont abîmées. Au lieu d`y faire face, ils passent leur temps à accuser IB de préparer un putsch...

Que pensez-vous de I`accord de Ouagadougou, signé en mars dernier ?

Pourquoi les accords antérieurs ont-ils échoué, et pourquoi celui de Ouagadougou marcherait-il ? Les précédents portaient sur les racines de la crise. En revanche, celui de Ouagadougou ne règle pas le problème de fond, ce n`est qu`un deal passé entre Gbagbo, Soro et Compaoré..

Quel deal ?

Soro est là pour dissimuler certaines choses que les Ivoiriens ne doivent pas savoir. Pourquoi IB a-t-il été exclu de la rébellion ? Pourquoi des gens ont-ils été tués à Bouaké ? Qui a dirigé les pillages de banques ? Et où a disparu cet argent ? Comment a-t-il été utilisé ?

Où cet argent est-il parti ?

Ils vous le diront un jour... Aujourd`hui, tout le monde se plaint. Même 1`ONU souligne que la mise en place de I`accord de Ouaga traîne. J`entends le gouvernement affirmer qu`il faut qu`on 1`aide financièrement, pour que les choses aillent plus vite. Mais enfin ! Les pays nantis ont mis sur pied les accords de Marcoussis qu`ils étaient prêts à financer, et on les a rejetés ! Les parties en conflit sont allées signer un nouvel arrangement ailleurs, en disant qu`elles n`avaient besoin de personne. Cela veut dire qu`elles ont les moyens de financer tout cela. J`ai honte, lorsque je les entends quémander de 1`argent à des gens qu`ils ont exclus ! Que le parrain de leur accord leur donne donc les moyens ! Leur plan est de maintenir ce statu quo jusqu`en 2010, parce que chacun tire parti de la situation. Ils cherchent à endormir le peuple avec des concerts par-ci, des événements par-là. On nomme des gens qui ont pillé des banques, qui ont égorgé des jeunes filles à Bouaké, qui ont mis des gens dans des conteneurs. II ne pourra pas y avoir d`élections avant 2010, parce que ce qu`ils veulent, c`est endormir le peuple, pour leur permettre de bien piller le pays. C`est ça, le deal.

Et vous, qu`allez-vous faire d`ici à 2010 ?

J`ai dit que j`allais rentrer pour bousculer les hommes poli¬tiques qui n`ont pas joué leur rôle. Ce n`est pas leur faute. Ils sont dans ce gouvernement et ils mangent comme les autres. Un membre du RDR, qui est ministre de 1`Agriculture et qui reste silencieux quand on parle d`un détournement de cent milliards de FCFA dans le secteur qu`il gère, c`est une opposition, ça ?

Quand rentrez-vous ?

Très bientôt.

La flamme de la paix, à Bouaké, n`est-ce pas un signe fort ?

C`est la première fois que je vois une affaire pareille ! Regardez comment les choses se sont passées en Sierra Leone, au Cambodge, au Mozambique, au Libe¬ria... La flamme de la paix vient clore le processus, quand tout le monde est d`accord, quand le pays est réunifié. En Côte d`Ivoire, aucune solution réelle n`a été trouvée, et on parle de flamme de la paix ! On dit que la guerre est finie. Est-elle terminée dans les coeurs ? La crise est toujours là. II y a encore deux Etats. On parle de redéploiement de 1`administration, mais, jusqu`a présent, nos jeunes combattants, qui n`ont pas à manger, sont encore armés. Et ils mènent la vie dure aux populations. Ils sont obligés de racketter pour survivre, et on nous dit que la guerre est finie ! Le chef des Forces nouvelles est le Premier ministre de Côte d`Ivoire, c`est-à-dire le patron de toute 1`adrninistration. Mais il est incapable d`imposer son autorité dans la zone qu`il dirige. Les préfets sont sur place, mais ils n`ont aucun pouvoir face aux commandants de zones et de secteurs. Que l’on arrête de jouer avec les Ivoiriens. C`est pour cela que je dis que I`accord de Ouaga, ce n`est que du tape-a-1`oeil.

Charles Blé Goudé et Guillaume Soro à Gagnoa, n`est-ce pas un symbole important ?

Même 1`ONU 1`a dit, on ne peut pas sortir de la crise avec uniquement des symboles. Blé Goudé n`a pas changé d`un iota. II est constant dans ce qu`il fait. II a décidé de soutenir une personne, et un système. Et il travaillé de façon à ce que tout ça ne soit pas ébranlé. Moi, je 1`admire, ce garçon. Soro, lui, a failli à sa mission. II est devenu un suiveur, une marionnette. On l’utilise. Lui-même sait qu`il n`a aucun pouvoir. II n`est Premier ministre que de nom. Même pour prendre une décision, il est obligé de sortir du pays, d`aller voir ailleurs, pour qu`on lui dicte ce qu`il doit faire.

Avez-vous déjà rencontré Laurent Gbagbo ?

Non. Jamais. On a dit qu`il est venu ici, au Bénin, et que vous vous êtes vus.

Non, mon tuteur béninois, Mathieu Kérékou, 1`a rencontré, mais pas moi. II ne vous a pas envoyé d`émissaires ?

Si, mais ça n`a rien donné.

Qu`est-ce qu`il voulait ?

Que j`accepte les mêmes conditions que Soro. Mais j`ai refusé, parce que le problème, ce n`est pas moi. Ce qu`il faut, c`est être de bonne foi. On parle d`audiences foraines. Mais tout ça, c`est trop long ! Ce qu`il faut, c`est qu`on donne des cartes d`identité aux gens, qu`on fasse un recensement, qu`on établisse un nouveau fichier électoral, c`est tout. Le problème n`est pas que IB occupe tel poste. Ca, c`est mineur, par rapport à la crise ivoirienne. IB n`est qu`un petit pion dans cette crise.

Vous avez des contacts avec le Premier ministre ?

Non. Depuis qu`il m`a poignardé dans le dos, je ne 1`ai plus rencontré.

II a essayé de vous contacter ?

Non. II n`a rien à me dire.

Et Alassane Oramane Ouattara, dit ADO, le président du RDR?

Depuis que je suis sorti de prison, on ne s`est pas revu. On s`est appelé au téléphone, quand il a perdu sa mère.

Vous avez été très proche de lui. On a dit que le coup d`Etat de Noël 1999, c`était pour son compte. Tout comme celui de 2002, d`ailleurs...

Je rappelle qu`à un moment de ma carrière militaire, j`ai été affecte au service de 1`ancien Premier ministre de la Côte d`Ivoire. C`était une collaboration professionnelle. Et de cette collaboration est née une certaine amitié. Parce qu`autrefois, il accomplissait un travail que tous les Ivoiriens avaient trouvé formidable. Après, il y a eu sa démission, son départ au Fonds monétaire international. Moi, je suis retourné en caserne, et j`ai ensuite été affecté aux sapeurs-pompiers. Concernant le coup d`Etat de 1999, le problème de Bédié, c`était que son programme de gouvernement semblait se résumer à une chasse à l`homme. Mais en voulant s`attaquer à un individu, il s`est attaqué à toute une région. Ce n`était plus le problème d`ADO, mais de tout le Nord. Puis la frustration s`est étendue à 1`ensemble de la Côte d`Ivoire. Le coup d`Etat de 1999, ce n`était pas un putsch accompli pour le compte d`un individu. Si cela avait été le cas, on aurait mis ADO au pouvoir. Même Gueï n`a pas été choisi. C`est quand nous avons eu la situation en main que certains camarades, et moi-même, avons été consulter le général Lansana Palenfo. C`est lui qui nous a conseillé Gueï.

Arrêtons-nous sur ce coup d`Etat. Etait-ce une mutinerie, au départ ?

Non, c`était un coup d`Etat. Préparé. II a fallu qu`on procède ainsi pour éviter qu`il y ait trop de grabuge, trop de sang versé.

On dit que Bédié avait accepté toutes vos revendications, à l`exception de la libération des prisonniers du RDR...

Nous voulions la stabilité pour la Côte d`Ivoire. J`ai demandé qu`on libère tous les prisonniers politiques, du RDR et les autres. Même s`ils avaient été du FPI ou du PIT (Parti ivoirien des travailleurs). Le problème était que 1`atmosphère dans le pays était devenue trop lourde et la vie trop chère, exactement comme aujourd`hui. Le système excluait une partie de la population. Je prends 1`exemple de mon secteur, 1`armée. Pour faire un stage, il fallait être proche de Bédié. Seuls ceux qui étaient de son clan avaient des promotions. L`aide de camp actuel de Gbagbo peut en témoigner. Ce n`était pas une affaire entre Bétés, Baoulés, Dioulas. Non. C`était 1`affaire d`une seule personne, qui pensait peut-être qu`il fallait procéder ainsi pour se maintenir au pouvoir.

C`était quand même une lourde responsabilité que de faire un coup d`Etat dans un pays comme la Côte d`Ivoire...

On n`avait pas le choix. Avec le concept de 1`ivoirite, tout était pourri, sur tous les plans. Que ce soit au niveau de la fonction publique, de l`armée, dans la société civile, dans la rue, on avait classé les Ivoiriens en catégories. Et quand les gens se sont plaints de la cherté de la vie, Bédié leur a dit de faire des plantations de bananes dans leurs jardins... II n`écoutait plus le peuple. Nous avons décidé d`assumer nos responsabilités. Nous avons été le choix de Dieu.

Mais qui devait diriger le pays, après la chute de Bédié ?

Nous, notre problème principal était de mettre Bédié hors jeu. Mais nous savions pouvoir trouver des hommes pour diriger le pays. Parce que 1`armée ivoirienne avait des gradés à tous les échelons, et que 1`on avait des aînés en qui nous avions confiance pour jouer ce rôle. Sur quelque continent que ce soit, aucun géné¬ral ne se lève de lui-même pour faire un coup d`Etat. Ce sont les soldats qui le font, et qui le « confient» à un général.

Avez-vous des contacts avec Blaise Compaoré ?

Je n’ai pas de contacts, mais, apparemment, il n’y a plus de soucis.

Et les autorités françaises ?

Elles m`ont laissé sortir de France, et tout va bien. On n`a pas de contacts, mais il n`y a pas de problème entre nous.

Le clan du président Gbagbo dit que c`est la France qui était derrière votre rébellion.

Si M. Gbagbo était un homme sérieux et reconnaissant, il remercierait chaque jour Paris dans ses prières. Parce qu`il sait que si les Français ne nous avaient pas bloqués à Tiébissou, nous serions arrivés à Abidjan !

On vous a accusé d`avoir attaqué I`avion du Premier ministre, à Bouaké, le 29 juin 2007...

Soro sait très bien qui est 1`auteur de cet attentat. II sait que les moyens qui ont été déployés ne sont pas à la portée d`un simple individu. Ce sont des moyens d`Etat. Mais comme il est aveuglé par le pouvoir, il ne peut pas parler. II sait que s`il parle, il sera déposé le lendemain.

Avez-vous encore des hommes, à Bouaké ?

Bouaké est ma ville natale. Tout Bouaké, c`est IB. Ils le savent. C`est ce qui leur pose problème.

Propos recueillis par Venance Konan,
envoyé spécial à Cotonou
Source : Afrique Magazine n°267/268 décembre 2007 / janvier 2008
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Tag(s) : #Politique Africaine
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