Famille et roman : l’amour, la haine...
Françoise Bousquet-Lamiscarre [*]
Quand il est question de « familles », comme le titre de ce numéro l’indique, il est toujours question de tout : d’éducation, d’affection, de transmission, mais aussi de conjugalité, de filiation, de parenté et de choses plus compliquées encore, plus enfouies, plus feutrées, indicibles : la rivalité, la haine, l’oubli, la souffrance, l’inceste, le refoulé. Sans cesse à l’affût de l’un ou de l’autre sujet, le poids d’une transmission inconsciente et apprenante où chaque nouveau-né se prend, malgré la pureté et la virginité originelle, à l’orée d’un avenir possible et impossible, paradoxalement offert et interdit, donné et repris. Finalement, tout a toujours été dit sur les familles depuis Sophocle. Quel effort peut-on faire aujourd’hui si ce n’est de percevoir une évolution, des mutations superficielles ou profondes ? Georges Duby dit : « En vingt ans, plus de choses se sont transformées que pendant les deux cents précédentes années. » Sans doute sur le plan sociologique, économique, éventuellement éducatif, et cela permet de penser différemment de nouveaux repères, de nouvelles pratiques. Mais, au fond, dans l’intimité du groupe familial, qu’est-ce qui se passe et qu’est-ce qui change, depuis l’Antiquité, dans les actions et les émotions fusionnelles et défusionnelles, dans les impératifs de la demande d’amour, entre la peur et le désir, Œdipe et Narcisse, Éros et Thanatos ? La littérature est un océan d’illustrations sur ce thème. De Sophocle à nous, il se décline dans toutes les langues avec une richesse infinie et décourageante, à la moulinette de la mythologie, de la sociologie, de la psychologie, de la génétique et de l’imaginaire individuel de chaque écrivain.
P. Alexis, ami d’Émile Zola qui soumit les lois familiales à celles de la génétique et de l’environnement, la définit comme « la marmite où mijotent toutes les pourritures familiales et tous les relâchements de la morale ». Les Rougon-Macquart, de Zola, avec leurs vingt volumes, sont souvent considérés comme le roman de la pourriture familiale généralisée. Les cuisines sont sales, les lits sont souillés, les pères sont faibles, les mères pulsionnelles, l’éducation des enfants est pervertie, les domestiques manipulent, les femmes sont victimes du mariage, privées de droit, vouées à l’oisiveté, au sexe, poussées à l’infanticide, leurrées par leurs lectures, toutes sont des Emma Bovary égarées, dégradées. Frustration, haine, tromperie, indifférence, appât du gain ou du pouvoir, l’œuvre de Zola est une cruelle illustration de la faillite des valeurs fondatrices. Telle est « la comédie humaine » universelle ; de Rubempré à Nana, les personnages sont des portraits-caricatures pour lesquels le trait est grossi à l’excès. Si la famille est d’abord le nom du père, voici le père Goriot, toujours surnommé « le Christ de la paternité ».
Balzac a le génie des « types » et celui-ci touche au mythe. Dans La maison Vauquer, mystérieux microcosme, miroir du monde, terrain d’investigation et d’expérience pour les personnages et leur auteur, Balzac met en scène un pitoyable vieillard, ancien commerçant cossu qui se ruine jusqu’à la mort pour satisfaire deux filles, ingrates mais belles, séductrices et parvenues enfin au plus haut degré de l’aristocratie : la contesse de Restaud et la baronne de Nucingen. Impuissant à régler leurs dettes croissantes, épuisé par leur égoïsme, il sombre dans une hébétude où il les maudit et les exauce tour à tour. Chaque élan de vie le pousse à fondre ses derniers couverts, à vendre ses derniers habits, effort pathétique à combler un gouffre qu’il avait ouvert. Veillé par le jeune Rastignac, il finira par mourir dans l’indifférence générale et en leur absence, soutenu par le jeune homme, seul derrière le convoi funèbre.
Christ de la paternité, atteignant le sublime dans la mort, amoureux fou de ses filles, Goriot n’hésite pas, pour jouir par procuration, à jeter Rastignac dans les bras de sa fille, à meubler et payer le logis de leurs amours clandestines où il rêve de vivre. Il meurt épuisé d’amour et de souffrance, confondant les deux, épuisé comme son or, amour incestueux pourvoyeur de leurs plaisirs, éteint dans le désespoir. Mort tragique et pathétique, la seule leçon possible est celle tirée par Rastignac sur les ravages de la passion. La mort du père Goriot, c’est aussi la dernière étape initiatique du jeune homme.
Mort du père et défi à la capitale : « À nous deux ! » Rastignac rejoint l’autre père initiatique, Vautrin, celui qui lui offre le monde au prix du crime et de l’argent. Et le roman passe d’un mythe à l’autre.
De la pension à la capitale, la famille est comme la société, microcosme, jungle où on expérimente des codes, des clés, des prédateurs, des victimes, des pertes, des gains, des rôles, et où l’affectivité reste un piège permanent.
Du père à la mère, il y a moins d’un pas. En écho à ce Christ de la paternité, il est difficile de résister à l’attraction de cette horrible mère d’Hervé Bazin, sa « Folcoche », contraction de folle et de cochonne, surnom imposé par ses fils, interdits de maternage.
L’auteur refuse de voir ici un récit autobiographique, mais il en reconnaît cependant d’étonnantes correspondances avec sa propre famille.
L’enfant ennemi de sa mère est aussi celui qui lui ressemble le plus. C’est lui qui déclenche son roman d’apprentissage, « une vipère au poing » avec des yeux de topaze brûlée, piqués noir au centre et tout pétillants d’une lumière que je saurai plus tard s’appeler la haine et que je retrouverai dans les prunelles de Folcoche, une gueule en corolle d’orchidée avec, au centre, la fameuse langue bifide – une pointe pour Ève, une pointe pour Adam.
Enfance innocente et désarmée, choyée par une grand-mère trop tôt décédée ; l’arrivée de la mère déclenche un processus d’apprentissage de la souffrance et de la haine, mais aussi de l’autonomie et de l’intelligence.
Mère tortionnaire, Folcoche installe un régime de détention, de sanctions, de brimades, la délation dans la fratrie, les privations, la faim, le froid, la confession publique, familiale, quotidienne, tout cela sous couvert d’une éducation rigoureuse, religieuse, raisonnée, celle d’une grande famille bourgeoise, fière de grands hommes héroïques et catholiques, au cœur des marais du Craonnais, dans un vieux manoir austère, Belle Angerie : trente-deux pièces, des écuries, une fermette, une chapelle « où la foi est lourde et encombrante comme le mont Blanc », dit le jeune héros.
Hervé Bazin présente cette famille, avec cynisme et férocité, comme « l’extrême branche d’un arbre généalogique épuisé, d’un olivier stérile complanté dans les jardins de la foi. Grand-mère mourut, ma mère parut ». Et ce récit devint un drame. Tous les personnages sont surnommés : le Vieux, Folcoche, Brasse-Bouillon, Chiffe, Crapette. Face à une mère tortionnaire, à un père plus lâche qu’aveugle, les enfants ne grandissent pas, les précepteurs terrorisés se succèdent, les échanges se tissent de défis silencieux, les sens s’aiguisent, le machiavélisme prospère dans une lutte sourde et exaspérée, l’atmosphère est empoisonnée comme la nourriture, jusqu’au passage à l’acte : accident, fugue, tentative d’assassinat.
« Je ne suis pas ton enfant… t’es moche, ma mère… si tu savais comme je ne t’aime pas… cet homme qui n’était pas un père… » Du refus de la filiation à l’expérience de la puberté avec Madeleine, Folcoche instruit, initie et dresse ses fils.
Brasse-Bouillon, dans la recherche sexuelle, perçoit sourdement aux dépens de la jeune fille que l’homme qui souille une femme souille toujours un peu sa mère, et c’est alors qu’il finit avec l’apprentissage familial de la cruauté. Il gagne à force de lutter l’internat, l’élan vers sa vie, même s’il reste conscient d’être forgé : « Tu as forgé l’arme qui te criblera de coups mais qui finira par se retourner contre moi-même… la mentalité que j’arbore, tu en as tissé tous les fils… Aimer c’est abdiquer, haïr c’est affirmer. » La conclusion boucle l’introduction : « J’avance une vipère au poing, merci ma mère. »
Si Balzac et Bazin nous fournissent de remarquables exemples familiaux pour les rôles paternels et maternels, c’est à Yves Cabrol, dans L’enfant aux abeilles, que nous prendrons celui de l’enfant.
Une enfant absente, enfermée en elle-même, produit final de plusieurs générations, de plusieurs souffrances, enfance volée ou envolée avec ses abeilles et ses papillons. Le roman se poursuit comme un kaléidoscope, éclaté, diffracté – tout est désuni, la chronologie se reconstruit dans la complexité et la douleur des souvenirs enfouis, comme les images gangrène d’une mémoire trouée qui peuvent réveiller et persécuter. Le style du récit, en ondes concentriques, en poupées gigognes, accompagne le travail du lecteur mais aussi le portrait et l’évolution de l’enfant enfermée.
Les images jetées tissent progressivement des fils entre les générations, entre les morceaux d’histoires individuelles. Le sens se construit peu à peu, les générations se démêlent, de la mort d’un grand-père à l’avènement d’un enfant. Tout est tellement brouillé, indicible, tabou, qu’il ne serait pas possible que naisse un enfant aux contours clairs et précis.
Donc, Marine, enfermée dans une institution pour infirmes moteurs cérébraux, parle des « grands papillons » voletant dans sa tête, « jaunes, mauves, rouges, tachetés d’argent, parfois s’y mêlaient des abeilles, traçant autour de leurs maisons coloriées des cercles fluides ». C’est le seul langage à peu près cohérent qu’elle tient, jusqu’au jour où elle se tait. Le grand-père paternel, la seule personne qui venait la voir, ne vient plus…
En deux pages initiales, le lecteur est déjà dérouté : il rencontre Marine et ses abeilles ; le paragraphe suivant, son père et sa compagne, lointains, indifférents ; encore le paragraphe suivant un chauffeur routier et une aventure sexuelle dont on comprendra par la suite qu’il s’agit de la grand-mère paternelle.
Pour la première fois, l’enfant pleure et, pour la première fois, comme par effet du hasard, les parents séparés, éloignés, convergent vers elle ; le père à la rencontre de son propre père dans le coma ; la mère entre deux liaisons, « la nostalgie au placard à balais ! C’est décidé, je descends voir Marine ce week-end ». Le père, Léonard, dont le père meurt, au grand chagrin de la fillette, est photographe en blanc et noir ; c’est lui qui va reconstruire l’histoire en alignant et en recomposant les instantanés de sa mémoire. À qui la faute ?
Au vieux mari trompé, paysan oublié, passionné par ses abeilles, par une Espagnole débarquée et, plus tard, par une petite fille enfermée ? À une mère qui frayait avec un « Boche » puis avec un « Ch’timi » au gré des allers-retours de son camion et de ses pulsions sexuelles, épiée par qui, le mari douloureux, l’enfant meurtri ? Pourquoi cet enfant n’aime-t-il pas ce père ? Est-ce que ce père pourrait lui révéler sa bâtardise ?
Seul, le nom fait le dénominateur commun, comme une marque au fer rouge qui oublie cependant de faire sens et de faire lien.
Progressivement, tout se met en place au rythme des visites muettes d’un père à son père, vrai père, faux père, présence, absence à l’autre, à soi. Les souvenirs s’organisent en reconstitution à son chevet, celui du suicide de la mère, du départ de la femme.
Pour l’enfant espion de la mère, du camion qui l’enlevait ou de l’hôtel qui l’abritait, devenu père d’une fillette murée, l’enfance a perdu ses couleurs, le monde a viré au blanc et noir pour montrer les atrocités du monde. L’enfant, devenu photographe, contamine le monde par cette perte et cette souffrance.
Le désordre des sexes, les violences conjugales font basculer le monde de son enfance et déterminent la répétition du scénario adulte « Pour seul héritage, le père avait légué au fils son incapacité à aimer, son pouvoir de fabriquer du malheur. Tous les deux identiques. » En rencontrant Marianne, la mère de Marine, il sera coupable de cécité, incapable d’aimer, incapable de paternité. Quand elle partira, il ne saura pas la retenir. S’il s’est cru un bâtard, comment pourrait-il être père et Marine autre chose que le fruit d’un « cocufiage » ? Léonard Kieffer fait le chemin, en même temps que sa fillette privée de grand-père, de la conscience de sa propre folie, « coupable d’avoir ordonné le monde à sa façon. Et si la folie de sa fille n’était que la projection de la sienne, comme une absurde filiation ? »
De la culpabilité à la folie, le puzzle se reconstitue, celui d’une enfance trouée, déchirée comme la mémoire. La mort lente du père et les pleurs de l’enfant oubliée, perdue, reconstruisent l’unité, celle du roman, celle du sujet et, surtout, celle de la paternité, que Léonard réconcilié accepte enfin.
Le choix littéraire de ce travail illustre le contexte familial avec un effet de loupe incroyablement efficace. La littérature est un monde de personnages dont un grand nombre pourraient servir de cas cliniques à observer. Même en littérature, il existe des familles bonnes, heureuses, celles où l’enfant est choyé par des familiers connus et aimants, capables de stimuler son désir et sa curiosité. Il va alors grandir en observant leurs actes, en écoutant leurs paroles. Il s’exercera en sécurité et deviendra alors autonome dans un environnement culturel et social accueillant et intéressant. Étayé, construit, digne de son nom, c’est un enfant sujet d’un avenir. Dans l’idéal.
Le roman permet de parler du reste et peut-être de faire les plus beaux romans. D’Électre, « je suis la veuve de mon père », à Poil de carotte, martyr de sa mère ; « Du front, des genoux poussant le mur, les mains plaquées sur ses fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier appel des vibrations sonores, Poil de carotte se rendort dans le grand lit où il repose à côté de sa mère, au fond » ; de l’Antiquité à nos jours, la littérature abonde d’exemples pour illustrer la souffrance familiale. C’est là que le corps se développe, que l’identité se structure, que les modèles d’identification s’ancrent, que l’enfance est protégée ; c’est donc dans la famille, qui est le lieu de germination d’un sujet et de sa préparation à la vie sociale, mais c’est aussi le lieu de toutes les violences initiales, physiques et morales. Cette violence s’exprime par l’agression, la punition, la soumission, mais aussi par la non-délimitation des territoires (aucun refuge, les portes ne ferment pas, les lits changent), la confusion des générations, l’emprise hypnotique, la loi du silence, tous les effets pervers de la loyauté et de la complicité familiale. Alors, l’enfant conçu comme objet, bouche-trous parfois, victime verrouillée, a honte d’être là, sans savoir de quoi, ni pourquoi, marotte du fou ou sceptre du roi.
L’enfant est un produit familial avant d’être un produit social. Sujet ou objet, l’enfant est parfois incongru et déplacé, malgré l’avalanche des discours dont il est le texte ou le prétexte. Cela l’amène, comme Marine, au mutisme, comme Brasse-Bouillon, à la révolte, à l’agression, comme Delphine, à l’intérêt et à la manipulation, comme Poil de carotte, à la soumission. Cette réalité de la violence familiale alors détruit la rêverie, la barrière d’enchantement, contracte le temps et l’espace, réduit le monde. C’est Pulp Fiction ou Titanic en place de Blanche-Neige ou de Peter Pan. Il serait banal, presque trivial, d’insister sur la nécessité de la communication, de l’éducation, de la représentation fiable d’une autorité et des valeurs qui la sous-tendent. D’autre part, pour atténuer un peu l’inquiétante tension qui existe dans les exemples choisis, il faut se rappeler que la violence est aussi une manifestation rivée au principe de vie et que c’est de son élan que Brasse-Bouillon s’engage vers son avenir, armé jusqu’aux dents. Pour le meilleur et pour le pire, du berceau au tombeau, comme dans les romans, chez Sophocle, chez Balzac, chez Proust et les autres, la vie, c’est d’abord la famille.
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