24 août 2009 par La Presse du Jour
En ce moment de bilan à mi parcours du régime du changement votre quotidien a voulu prendre l’avis d’un homme bien connu de la politique nationale et des Béninois: Pierre Osho. Ce choix, nous le devons à trois choses.
La première, c’est que l’homme est connu pour son honnêteté dans les analyses. Il sait apprécier les événements sans passion. Quand c’est blanc, il le dit avec aisance. La deuxième raison est que Pierre Osho jusque là n’est pas identifié comme étant de l’opposition ou de la mouvance. A ce litre, il pourra avoir toute la latitude de s’exprimer, de dire ce qu’il pense réellement sans crainte de représailles de qui que ce soit. La dernière chose enfin est que pendant longtemps, il a été au cœur du système Kérékou. C’est dire qu’il a une bonne connaissance de la gestion des affaires de l’Etat. Enfin vous êtes nombreux à vous demander s’il sera vraiment de la course pour 2011. Une préoccupation à laquelle il n’a pas manqué de répondre dans la seconde partie de l’interview que nous réservons pour demain mardi 25 août 2009. Lisez donc avec plaisir.
Bonjour M. le ministre Pierre Osho. L’heure est au bilan du régime du changement. Pour vous qui avez une longue expérience de la gestion des affaires d’Etat, quelle appréciation faites-vous de ce bilan ?
Tant de choses ont déjà été dites ces dernières semaines, ces derniers mois, qu’une appréciation venant de moi à pareille date pourrait donner l’impression d’une redite sans intérêt. L’appréciation globale que je peux porter sur le régime actuel n’est pas très différente de ce qui en a déjà été dit par l’opposition de façon générale, et même par certaines personnalités de la mouvance présidentielle elle-même. Je retiens que ce bilan est assez nettement terni par l’actualité récente qui a projeté au devant de la scène une situation triste et affligeante. C’est le scandale de la Cen-Sad qui donne la mesure de la mauvaise gouvernance dont notre pays aujourd’hui subit les effets. Souvenez-vous de l’appréciation critique portée par le président Soglo déjà le 12 mars 2008 à Kouhounou ! Souvenez-vous de la réunion de Bohicon, en novembre 2008, et des déclarations très dures et très sévères, faites par les chefs de file de l’opposition réunis au sein des G et F ! Souvenez-vous, tout récemment encore, de la déclaration que vient de faire le président Soglo lors de sa tournée dans les structures de base de la RB, et qui stigmatisent un certain nombre de dérives et de déviances du pouvoir en place ! N’oublions pas le jugement sans appel porté par un ex-ministre du président Boni Yayi, en la personne du professeur Roger Gbègnonvi. La cause étant ainsi entendue, je constate tout simplement que, d’une manière générale, les appréciations portées sur le bilan à mi-parcours de ce gouvernement sont négatives. Il n’empêche qu’étant interpellé, je dois dire ma propre vision de la situation qui prévaut aujourd’hui dans notre pays.
On admet généralement que le bilan, c’est le tableau récapitulatif des actions et des résultats d’une entreprise, sur la base de projections et d’objectifs prédéterminés, pour une période donnée. L’Etat est comparable à une entreprise. Le gouvernement est une institution dont le fonctionnement est comparable à celui d’une entreprise. Sous ce rapport, on peut dire que le bilan de l’action gouvernementale, c’est l’inventaire quantitatif et qualitatif, secteur par secteur, des actions menées. Mais comment peut-on apprécier un tel inventaire, face à une absence totale de termes de référence, c’est-à-dire des objectifs prédéfinis, des projections prédéterminées par rapport auxquels on peut mesurer le chemin parcouru, les réalisations faites et les résultats obtenus ? Je dis cela parce que je me souviens que le président Boni Yayi, après la mise en place de son gouvernement, avait énoncé, au lendemain de la fête nationale du 1er août 2006, un certain nombre d’orientations cardinales pour la conduite de son action gouvernementale. Ayant eu l’honneur de le rencontrer peu après, je m’étais permis de lui suggérer de décliner ces orientations en forme de programme pour que l’action de son gouvernement puisse se déployer dans le temps et dans l’espace pendant la durée de son mandat. Mais, comme tous les citoyens, et comme vous-mêmes, hommes des médias sans doute, j’ai attendu, et à ce jour, je n’ai jamais vu un document portant en objet «Programme d’action gouvernementale du président Boni Yayi». Je sais qu’il existe dans certains départements ministériels des programmes sectoriels, des stratégies sectorielles. Mais les programmes sectoriels des ministères ne peuvent tenir lieu de programme d’action du gouvernement. Je dirais même qu’au plan méthodologique, il n’est ni possible, ni rationnel qu’un ministère ait un programme sectoriel, qui ne soit l’application dans son domaine de compétence des objectifs nationaux, globaux déterminés par l’équipe gouvernementale, sous l’autorité du Chef de l’Etat, à qui la Constitution confère la prérogative de déterminer et de conduire la politique de la Nation. Donc, à ma connaissance, le Président n’a pas de programme d’action. Mais ça ne signifie pas que le gouvernement ne fait rien. Le gouvernement travaille ; il mène des actions. Il pose des actes dans les divers secteurs. Mais ces actions n’obéissent pas à un plan d’ensemble cohérent. Ces actions ne suivent pas un fil conducteur. Et on n’a pas de repère pour apprécier si ce qui se fait s’inscrit dans une vision cohérente, en fonction des ressources nationales disponibles et dont l’utilisation permet de réaliser les objectifs déterminés, en liaison avec les acteurs concernés dans les divers secteurs d’activités, notamment, les collectivités locales, les organisation représentatives des différentes catégories socioprofessionnelles. J’ai constaté que ce qui se fait par le gouvernement, d’une façon générale d’ailleurs, c’est un peu la continuité de certains grands projets initiés et même ficelés par le gouvernement du président Kérékou, mais sans que l’actuel gouvernement le dise de façon explicite, ne serait-ce par courtoisie pour tirer le coup de chapeau qui convient à son illustre prédécesseur.
Est-ce qu’on peut avoir des exemples précis de projets initiés et ficelés par le régime Kérékou que le Dr Boni Yayi est venu voir et dont il réclame la paternité ?
Il y en a au moins deux. C’est le passage supérieur de Houéyiho et le passage supérieur de Steinmetz. Ce sont des dossiers qui avaient été initiés par le gouvernement Kérékou, qui étaient déjà en cours de bouclage et qui n’attendaient que le démarrage sur la base du financement dont le complément était en cours de recherche. Il y a également le projet de construction de la route carrefour de Godomey-Calavi. Et il y a bien d’autres projets qui étaient déjà en cours. Il faut d’ailleurs souligner que les deux passages supérieurs cités tantôt ont été réalisés dans un temps record. Il est impossible, lorsqu’on a une expérience des dossiers de l’Etat et de la manière dont les projets sont conçus, élaborés, préparés, étudiés techniquement, financièrement suivis de recherche de financement, de bouclage de financement, de lancement des appels d’offres, dépouillement, adjudication, sélection des sociétés et réalisation, il est impossible qu’en moins de deux ans, de tels projets aient pu être réalisés, si c’est le gouvernement actuel qui les a initiés et mis en œuvre de bout en bout.
Est-ce à dire que c’est une économie de vérité que de dire qu’on est venu trouver 200 millions de F Cfa seulement dans les caisses de l’Etat après le départ de Kérékou ?
Ayant été membre du gouvernement du président Kérékou, j’ai entendu cette déclaration à l’époque et j’en ai été profondément choqué. Il est politiquement malsain et indigne de proclamer des contre vérités pour flétrir le gouvernement qu’on a remplacé et faire croire que c’est à partir de rien qu’on a pris en main la direction et la conduite des affaires de l’Etat. Il eut été possible de commettre un audit et d’en assurer les conditions de transparence et de clarté, de rendre public cet audit pour qu’on sache quel est le fondement de véracité d’une telle affirmation. Mais je peux déjà faire une remarque. Le même gouvernement qui prétend avoir trouvé les caisses de l’Etat vides, si vous vous souvenez, dans les semaines qui ont suivi son installation a été capable d’opérer un décaissement d’environ 13 milliards de F Cfa pour solder le dossier des cotonculteurs et des fournisseurs d’intrants qui n’avaient pas encore été payés. Le simple bon sens justifie que l’on s’interroge sur le point de savoir où le gouvernement a-t-il trouvé cet argent, puisqu’il n’a pas révélé à l’époque avoir bénéficié d’un financement exceptionnel pour faire face à cette exigence ? Je referme cette parenthèse pour revenir aux actions menées pour rappeler que c’est le propre d’un gouvernement de travailler.
Seulement, à observer la façon dont les choses se passent chez nous, on dirait que le travail gouvernemental quotidien obéit aux pulsions de la frénésie et de l’improvisation. Je prends quelques exemples. La gratuité de l’enseignement primaire. Je me souviens que la décision d’instaurer la gratuité de l’enseignement au primaire et à la maternelle a été prise par le Chef de l’Etat à l’issue de la visite d’une école dans la zone de Sèmè-Kpodji, mais au mois de janvier ou février, c’est-à-dire postérieurement à la rentrée de 2007. Je ne comprends pas que cette décision soit prise au début de l’année scolaire plutôt qu’avant, pour en permettre la bonne préparation, cerner et maîtriser toutes les implications, les moyens à mettre en œuvre au niveau des écoles, au niveau du ministère de tutelle, que les parents d’élèves le sachent et s’y préparent. Il y a eu quelques cafouillages à l’époque. Les parents d’élèves qui avaient déjà payé les contributions scolaires ont demandé à être remboursés. Je ne sais pas si à ce jour, tous ont pu être remboursés puisqu’on continue encore d’enregistrer des plaintes. Le problème de la gratuité de la césarienne ne semble pas avoir été correctement mûri à mon avis. La césarienne a été proclamée gratuite, mais c’est seulement il y a quelques mois, donc plus d’un an après son annonce par le gouvernement que les modalités d’application ont commencé à faire l’objet de plusieurs séances de travail, de recherche de financements, d’autant que le budget général de l’Etat n’avait pas prévu l’incidence financière de cette mesure, en tenant compte par exemple du ratio de femmes enceintes qui subissent la césarienne sur 1000 accouchements dans notre pays. C’est à se demander si cette annonce gouvernementale ne procédait pas d’intention ou de visée ouvertement populiste ayant pour but de s’attirer les faveurs et le soutien de la gent féminine de notre pays. Mais à l’application et jusqu’à ce jour, ce problème de la gratuité de la césarienne continue de se poser. Le problème de la filière coton. A mon avis, la filière coton n’a pas fait l’objet d’une étude d’ensemble pour voir, par rapport à l’évolution générale, ce qu’il y a lieu d’envisager pour corriger ou rectifier les choses, au regard des réalités du terrain liées à l’appauvrissement des sols, à la baisse de rendement, au financement de la filière, au remboursement des cotonculteurs et des fournisseurs d’intrants, à la réorientation de la filière, en ce qui concerne notamment la privation de l’outil industriel de la Sonapra. Du jour au lendemain, on a enregistré l’annonce d’une privatisation avec la Sodéco, décision aussitôt remise en cause pour être reprise, réactualisée et remise en vigueur. Toutes ces actions montrent que le fonctionnement de l’équipe gouvernementale n’obéit pas aux exigences de rigueur, de méthode et de sérieux dans la préparation des dossiers de l’Etat.
Qu’est-ce qui peut être, selon vous être à l’origine de ce constat que vous venez ainsi de faire ?
L’expérience que j’ai personnellement de la gestion des dossiers de l’Etat m’amène à dire que le déterminant fondamental du bon fonctionnement d’un gouvernement, c’est d’abord le Chef lui-même. Lorsqu’on a un Chef qui est soucieux de rigueur, de méthode, de planification, de sérieux dans le travail, de précaution de tous ordres dans la conduite d’un dossier, un Chef qui se soucie de maîtriser tous les paramètres, toutes les données, toutes les implications avant que le gouvernement prenne une décision ayant un caractère engageant pour l’ensemble de la Nation, on est assez naturellement enclin à s’imposer les mêmes principes, les mêmes règles, les mêmes exigences au niveau ministériel, dans la manière traiter les dossiers. Le Chef est un modèle et le disciple est à l’image du maître. La deuxième chose qui me paraît aussi être une évidence universellement admise, c’est que, la gestion des affaires d’Etat est une entreprise d’une telle complexité, d’une telle exigence, qui requiert tant de qualités, d’aptitudes et de compétences que lorsque, d’une manière ou d’une autre, on n’y a pas été préparé par une bonne imprégnation au sein de l’administration publique, à travers ses rouages, son fonctionnement, ses pesanteurs et ses circuits, les cadres qui l’animent, la manière dont ils travaillent, dont ils traitent les dossiers, dans cet environnement socioculturel qu’on appelle les réalités béninoises, si on n’a pas un minimum d’expérience des services publics, qu’on n’a pas eu l’expérience d’un mandat administratif, d’un mandat politique soit à la députation, soit au niveau d’une collectivité locale, soit à un poste de Directeur général d’une société, ou de Directeur de cabinet, ou de Directeur technique d’un ministère, la garantie du succès dans l’exercice dune charge étatique est assez aléatoire. L’administration des hommes et la gestion des choses qui caractérisent le fonctionnement général de l’Etat sont si complexes que la bonne volonté ne suffit pas, le désir de réussir n’est pas suffisant, les prestigieuses références qui figurent en mention dorée sur les CV, les séjours exquis dans de grandes institutions internationales ne peuvent se substituer au parcours du combattant de l’administration béninoise, au savoir-faire et au savoir-être spécifiquement béninois qui s’apprennent et s’acquièrent avec la pratique des réunions interministérielles, des commissions interministérielles, de la préparation des communications en conseil des ministres, les mille et une précautions qu’on prend avant d’entraîner le gouvernement et son Chef dans des décisions majeures pour le pays.
Est-ce à dire que le Président Boni Yayi doit retourner à une école pour apprendre tout ce que vous venez de dire ?
Ce serait outrecuidant et irrévérencieux de ma part de dire une telle chose ! En tant que citoyen béninois, je me dois d’être respectueux du choix souverain porté par l’électorat national sur la personnalité qui a été jugée digne de présider à ses destinées. Cette décision, le peuple béninois l’a prise en toute connaissance de cause, en choisissant celui qui paraissait présenter à ses yeux le meilleur profil, dans les conditions de 2006, pour être porté à la magistrature suprême. Ce que je dis aujourd’hui, exprime le regard rétrospectif que je porte sur l’expérience acquise après trois années de pratique gouvernementale. Outre ce que j’ai appelé les improvisations, il y a également le style de travail et la méthode de direction qu’on observe dans la manière de gérer les relations interinstitution-nelles. Voyez-vous, dès le départ, n’oubliez pas qu’on avait enregistré, au sein de la mouvance en gestation effervescente autour du Chef de l’Etat, des proclamations d’ostracisme, à savoir : «il faut balayer de la classe politique et de l’entourage du Chef de l’Etat tous les anciens, tous ceux qui avaient participé aux équipes gouvernementales antérieures et ne retenir que des visages neufs à la tête de l’Etat». Déjà, cet état d’esprit, cette disposition mentale dans la manière de concevoir la gestion des affaires publiques posaient problème. De toute évidence, cette prétention procédait d’une volonté de marginalisation, d’exclusion et d’appropriation exclusive du pouvoir de la part de ceux qui se considèrent comme les seuls acteurs de la victoire de Boni Yayi. Ce qui n’était pas le cas puisque les 75 % réalisés par le président Boni Yayi, c’est l’addition des scores réalisés par un grand nombre de candidats qui se sont ralliés pour le soutenir au second tour. Ces forces politiques, légitimement, s’attendaient à être associées à la gestion du pouvoir. Faute de cela, et constatant au contraire une volonté de main mise exclusive et monopolistique sur le pouvoir fraîchement acquis, bon nombre d’alliés potentiels et disponibles ne pouvaient que ressentir des frustrations.
Mais on a remarqué que le Chef de l’Etat s’est repris plus tard en appelant à ses côtés des gens comme Amos Elègbè, Maxime Houédjissin, Martin Dohou Azonhiho qui n’étaient pas au début d’accord avec lui et qui l’avaient même pourfendu.
Oui ! Si nous prenons l’exemple de M. Amos Elègbè que vous venez de citer, je ne sais pas l’appréciation pertinente qu’on peut porter sur son cursus. Il est un camarade à moi, un ami personnel. Mais l’amitié ne vous dispense pas de dire la vérité et d’être honnête. C’est une exigence d’honnêteté intellectuelle. Amos Elègbè a été un haut cadre sous le régime du Prpb, Directeur général de l’Onatho sous le régime du Prpb. Il a été aussi député à l’Assemblée Nationale au cours de la 2è législature. J’ai le souvenir très net des critiques virulentes qu’il portait contre le président Kérékou. Mais une fois le président Kérékou revenu aux affaires en 1996, il a opéré un nouveau rapprochement Il est devenu conseiller technique ou chargé de mission avant d’être nommé ministre du commerce. Quand il est sorti du gouvernement, il a continué de collaborer avec le gouvernement du président Kérékou. Mais depuis l’avènement du président Boni Yayi, le même Amos Elègbè se trouve aujourd’hui être l’un des zélateurs du nouveau régime, un des nouveaux thuriféraires du nouveau pouvoir. Et on l’entend disserter et gloser abondamment comme un expert en conseil politique. Je ne sais en quoi peut être positif ou contributif un tel personnage qui n’est pas constant dans ses opinions, qui n’est pas constant dans ses prises de position, qui n’est pas constant et rigoureux dans ses choix politiques. La fidélité en politique est une vertu rare. C’est une vertu à laquelle personnellement je suis très attaché et quand elle vient à manquer, on ne peut pas parler alors de personnalité crédible.
A suivre tout le développement que vous venez de faire, est-ce que vous ne voyez pas que la classe politique, la société civile, les médias et d’une manière générale l’ensemble des composantes de la Nation a eu chacun sa part de responsabilité dans ce déclin que nous amorçons ?
La vie politique nationale est animée par les partitions à la fois diverses et spécifiques que jouent les différentes institutions de la Nation. La classe politique joue son rôle. La société civile aussi. Les hommes des médias, vous autres, également. Donc la réponse est oui. Mais le tout est de savoir comment ces composantes ont joué leur rôle, et avec quel résultat. Pour porter une appréciation aussi pertinente que possible, je pense qu’il faut retourner à la Constitution du 11 décembre 1990. Que dit cette Constitution ? La Constitution nous dit que la classe politique, c’est l’ensemble des membres, des acteurs et des animateurs des organes du pouvoir, des institutions de l’Etat et des partis politiques. N’oubliez pas qu’une disposition formelle de la Constitution dit que les partis politiques concourent à l’expression du suffrage. Donc la classe politique c’est l’ensemble de ces acteurs là. La société civile, c’est une grande nébuleuse qui a un caractère inorganique et informel, mais qui est en quelque sorte l’agrégat de toutes sortes d’associations qui ont fait usage des libertés fondamentales affirmées dans la Constitution pour s’investir dans un secteur de leur choix. Et généralement ce sont des organisations non gouvernementales qui s’organisent autour des questions aussi diverses que variées telles que l’enfance déshéritée, la promotion de la femme, la scolarisation, la santé de la reproduction…Les médias, c’est vous autres. Depuis 1990, depuis la Conférence nationale, nous avons fait l’option que le monde des médias va s’autorégir selon les règles de la liberté de presse, de la liberté d’expression et que les organes de presse, les médias doivent fonctionner comme un contre pouvoir, comme le 4è pouvoir. Si nous récapitulons ces définitions sommaires, je m’interroge sur le point de savoir si la classe politique a bien fonctionné dans notre pays. Globalement, tout le monde s’accorde à dire, y compris le Président que la situation actuelle de ce pays est assez préoccupante, caractérisée par une morosité ambiante, un réel malaise politique, l’explosion des frustrations et des mécontentements, des critiques toujours acerbes portées par l’opposition, les commentaires désenchantés du commun des citoyens, les tensions récurrentes qu’on observe à l’hémicycle depuis deux ans, la cristallisation d’un mécontentement consécutivement à l’interdiction d’une marche qui ne menaçait en rien l’ordre public et la sécurité d’Etat. Les informations qui me parviennent font état de ce que la presse est menacée de strangulation, d’étouffement, de garrottage, de privation de liberté dans la mise en œuvre de ses règles internes de fonctionnement conformément à la déontologie qui est la sienne, c’est-à-dire la non affiliation à des forces politiques. Il paraîtrait que bon nombre de nos organes de presse émargent auprès du trésor public avec des contrats alors que l’Etat, pour faire connaître son action et ses réalisations dispose sans limite des prestations de l’Ortb et du quotidien la Nation. On peut se demander quelle est la motivation d’un gouvernement qui cherche ainsi à s’assujettir les organes de presse privés ! Je me pose la question de savoir si l’information qui est servie dans ces journaux, dans ces médias sous contrat est une information crédible et saine, c’est-à-dire non partisane ? Cette méthode qui consiste à clientéliser la presse privée est l’une des pires illustrations des déviances éthiques de la gouvernance politique que vit notre pays.
Pour me résumer, je dirai que le déterminant du bon fonctionnement des différentes composantes de la Nation que sont la classe politique, la société civile, les syndicats et les médias doit nous permettre de cerner deux éléments fondamentaux. Le premier élément, c’est la qualité et l’éthique du leadership de chacune de ces composantes. Si le leadership de notre classe politique nationale, de notre société civile, des médias, si la qualité des dirigeants qui les animent, leur éthique, leur force de caractère, leur indépendance d’esprit, leur esprit patriotique les met au-dessus de toute compromission, et les amène à refuser tout assujettissement, ces différentes institutions fonctionneraient mieux. Le 2è élément, c’est ce que j’appellerais les effets induits sur ces différentes composantes par la gouvernance politique qui est aux commandes de l’Etat. Si la gouvernance du pays ne se soucie que d’avoir à sa botte la société civile, si la gouvernance du pays n’a d’autre souci que de contrôler et manipuler la presse privée, si le souci de la gouvernance, c’est de grossir à l’infini le nombre de ses sympathisants, y compris par le débauchage politique des autres formations politiques, cela ne peut que compromettre le fonctionnement de ces composantes. Dans le premier cas, si la relation qu’entretient la gouvernance aux commandes du pays avec ces composantes, est saine, positive et exempte de toute visée phagocytaire ou monopolistique, alors les résultats seront stimulants, synergiques et épanouissants. Mais si par contre, la relation entre le pouvoir et ces composantes est une relation d’assujettissement, d’embrigadement, de monopole ou de phagocytose, alors les résultats sont pervers, déstructurants et déstabilisants pour ces composantes-là. Je pense que c’est ce qu’on observe aujourd’hui. Dans le premier cas, si la gouvernance se soucie du respect des règles du jeu démocratique, du respect de contre pouvoir, du respect de l’autonomie de la société civile, du respect des dispositions organiques des autres formations politiques différentes de la mouvance, cela renforcera la cohésion nationale, la paix sociale, le consensus national : la démocratie apaisée sera alors le terreau fertile du progrès et du mieux-être de l’ensemble du pays. Mais dans le 2è cas, lorsque cette relation est perverse, c’est-à-dire dominatrice et manipulatrice, alors cela n’engendre que le malaise politique, des dysfonctionnements institutionnels, la crispation, les tensions politiques, la fracture sociale, la mise en péril du consensus national.
Tout à l’heure, vous avez parlé de garrottage de la presse, de strangulation, de restriction des libertés syndicales, de tensions politiques créées par les débauchages…Vu ce tableau sombre renforcé par tout le développement que vous avez fait, est-ce qu’on peut dire que la démocratie béninoise constitue toujours un modèle ?
L’éclatant succès de la Conférence des forces vives de la nation de février 1990, la conduite efficace du régime de transition qui, à l’époque, fut assurée par une sorte de triumvirat à la béninoise, à savoir Mathieu Kérékou, Chef de l’Etat, Mgr Isidore de Souza, président du Haut conseil de la République, et Nicéphore D. Soglo, premier ministre, Chef du gouvernement de transition, constitue un des événements les plus marquants de toute notre histoire nationale depuis 1990. Pour la première fois, nous avons eu à la tête de l’Etat un trio d’hommes de grande valeur qui, en travaillant ensemble, dans un esprit de conciliation, de responsabilité et de réel consensus, ont su redonner espoir et confiance au peuple béninois. Et c’est cela qui, ajouté au patriotisme ardent de tous les délégués ayant participé à la Conférence nationale, a permis d’opérer de manière harmonieuse et pacifique la délicate transition du régime unique du Prpb à un nouveau régime dont les fondements et les principes de fonctionnement ont été définis sur une base authentiquement démocratique et consensuelle. Cela a concrètement abouti à la mise en forme d’un projet de Constitution qui sera adopté le 11 décembre 1990. Dans ce nouveau contexte, le président Soglo a mis en place un gouvernement. Il s’est mis au travail. Le pays s’est remis au travail. Il avait un programme d’action. Ce programme a été mis en œuvre. Des résultats concrets et tangibles ont été obtenus. Même si sous son mandat il y avait une opposition, on n’a jamais connu une crispation de même gravité que celle qui caractérise les tensions actuelles à l’hémicycle. Il y avait une opposition contre le président Soglo. Mais, on n’a pas connu de morosité aussi grave. Le président Soglo a conduit son mandat jusqu’à son terme. Il s’est représenté aux élections et mon Chef, le président Kérékou a été élu contre lui en 1996. Le président Kérékou, de 1996 à 2006 a exercé deux mandats entièrement couronnés de succès. Les réalisations ont été nombreuses. Il n’y a pas de comparaison entre les infrastructures réalisées par les présidents Soglo et Kérékou avec ce qu’on nous chante aujourd’hui comme les grandioses réalisations de l’ère du changement. En importance, en quantité et en qualité, il n’y a pas de comparaison possible. Pour moi, les bilans incontestablement positifs des quinquennats exercés par les présidents Kérékou et Soglo ont contribué grandement à assurer le rayonnement de la démocratie béninoise sur l’ensemble du continent africain et ailleurs dans le monde. Notre pays a conquis une place de choix dans le concert des nations libres et démocratiques de la planète. Notre pays a été souvent cité en exemple, en modèle et cela déjà par le président François Mitterrand, au sommet de la Baule en 1990. La démocratie béninoise, du fait de la bonne marche du processus du renouveau démocratique qui a été amorcé il y a 20 ans a permis à notre pays d’être auréolé d’un grand prestige et cela a été unanimement reconnu. Mais peut-on dire encore autant aujourd’hui en 2009, avec le spectacle de mauvaise gouvernance, de tensions interinstitution-nelles, de transhumance politique, de liquidation et de sabordage des acquis du renouveau démocratique auquel on assiste, devant les atteintes graves aux libertés, bref face au concert de critiques et de griefs inondant l’arène politique nationale que la démocratie n’est pas en danger au Bénin ? Il m’est difficile personnellement de dire ou de croire, malgré l’amour que j’ai pour mon pays, malgré la fierté que j’ai d’être béninois, que la démocratie béninoise est seule à briller au firmament de la démocratie africaine. Le Bénin d’aujourd’hui conserve certes encore une part de l’auréole qui l’a entourée depuis 1990, mais pendant que s’opère sous nos yeux le gâchis des acquis de la conférence nationale, pendant que les règles du jeu démocratique sont délibérément faussés, que des atteintes graves sont ouvertement portées aux dispositions constitutionnelles et légales, que les dispositions électorales sont bafouées et que des violations de la Constitution s’opèrent avec une fréquence de plus en plus inquiétante, d’autres pays de la sous région se construisent dans le respect des règles du jeu démocratique, réalisent des avancées notables dans le processus démocratisation et s’auréolent d’un prestige de plus en plus marqué et de plus en plus reconnu par la communauté internationale. Regardez dans notre sous région ce qui se passe, et vous verrez que des pays voisins du nôtre sont en train de se remettre en ordre de marche, de se réorganiser, de rétablir les bases d’un bon fonctionnement démocratique : leur courage, leurs efforts et leurs performances sont salués par la communauté internationale. Ils sont d’ailleurs les nouveaux exemples d’un système démocratique apaisé où la recherche de consensus national, la fin de crise constituent une grande priorité. Je pense à nos frères de la Côte d’ivoire qui déploient de grands efforts et de grands sacrifices pour mettre fin à la crise et marcher vers la réconciliation nationale et l’organisation d’élections libres. Il en est de même des efforts que déploie inlassablement le président Faure Gnassingbé du Togo pour que son pays revienne à un ordre de fonctionnement démocratique normal, pour que l’apaisement et la réconciliation nationale deviennent une réalité. Il y a le Ghana voisin dont les performances à la fois économiques et démocratiques en font le nouveau fleuron de la démocratie africaine dans notre sous région, saluée et reconnue comme telle par l’ensemble de la communauté internationale. Par conséquent, cela signifie que nous ne devons pas continuer de croire que nous sommes les meilleurs. Nous avons été le point de départ, l’épicentre du séisme démocratique qui a ébranlé l’ensemble du continent africain, mais nous ne sommes plus seuls à bien fonctionner démocratiquement. Cela interpelle l’ensemble de la classe politique béninoise, de la société civile pour que dans un sursaut patriotique et d’orgueil national légitime, nous nous donnions comme exigence impérieuse de sauver le renouveau démocratique, de le remettre sur les rails pour que notre pays reconquiert sa place au firmament de la démocratie africaine.
Ne pensez-vous pas que les institutions de contre pouvoir que sont la Cour Constitutionnelle, la Cour Suprême, la Haac…ont une responsabilité dans cette menace qui pèse sur la démocratie béninoise parce que je ne trahis aucun secret lorsque je dis que des Béninois font de moins en moins confiance aux décisions que rendent ces institutions ?
Il n’existe dans aucun pays d’institutions dont le fonctionnement à un moment ou à un autre ne suscite des problèmes. Si vous prenez les pays de vieille démocratie, il arrive que les hautes institutions prennent des décisions qui posent problème par rapport à toute la jurisprudence antérieure. Mais si le problème est résolu sans crise, c’est parce que les dirigeants qui ont été investis d’un mandat pour présider aux destinées de la Nation savent s’imposer le devoir absolu et impérieux de s’y conformer. Le problème sur le plan de la philosophie politique est un peu compliqué, parce que les hommes étant des êtres faillibles, la capacité de jugement des hommes n’étant pas à l’abri de l’erreur, en théorie on peut considérer qu’il peut arriver qu’une Cour Constitutionnelle prenne une décision qui pose problème. Que doivent faire les responsables politiques ? La mort dans l’âme, ils doivent s’y conformer et s’y plier. C’est cela qui assure la stabilité d’un système institutionnel. Ce qui pose problème, ce n’est pas qu’une Cour Constitutionnelle se trompe ou commette des erreurs d’appréciation et de jugement dans une décision. Ce qui à coup sûr pose problème, c’est le refus de l’exécuter, c’est le refus de s’y conformer, parce que, à ce moment là, inévitablement une crise s’installe dans le pays et étant donné que nulle autre institution autre que la Cour Constitutionnelle ne peut dire le droit et interpréter la Constitution, on se trouve très rapidement dans l’impasse. Cela dit, je crois comprendre que vous faites allusion à la situation un peu singulière que nous avons connue en matière jurisprudentielle, au sujet de la question assez délicate et récurrente de la configuration politique de l’Assemblée nationale. Cette question revient tout le temps, et je dois avouer personnellement que je n’ai pas compris. Mais je ne peux pas me permettre de dire que je conteste la décision de la Cour Constitutionnelle. Je n’en ai pas le droit. Mais je dis seulement que je n’ai pas compris comment la décision de la Cour Constitutionnelle qui avait prévalu sous la présidente Ouinsou Conceptia, comment cette jurisprudence là s’est trouvée modifiée avec une nouvelle décision de la nouvelle Cour Constitutionnelle, à propos du même problème de la configuration politique de l’Assemblée nationale. Il y a là un problème. Ce qui pourrait être envisagé (mais il s’agit là d’une approche strictement théorique), c’est que le Chef de l’Etat qui est le garant de l’application de la Constitution dans notre pays, prenne l’initiative d’une concertation interinstitutionnelle avec les responsables des hautes institutions de la République, pour explorer les modalités consensuelles de sauvegarde de l’harmonie et de la continuité fonctionnelle des mandatures qui s’enchaînent les unes avec les autres.
Dans le même esprit, je pense que notre intelligentsia nationale, nos chercheurs, nos professeurs de sociologie politique, de sciences politiques, nos constitutionnalistes, nos doyens qui ont une grande capacité d’analyse peuvent et doivent contribuer à la réflexion nationale en produisant des écrits, en faisant des analyses, en faisant des commentaires et des suggestions. Nous avons d’éminents constitutionnalistes qui ne sont pas tous aujourd’hui à la Cour Constitutionnelle, mais qui peuvent apporter des éclairages contributifs et positifs pour que, dans le fonctionnement de notre système institutionnel national, toutes les conditions soient réunies pour que, avec les années qui passent, avec les mandatures qui se succèdent, il y ait de l’harmonie et de la continuité, et surtout la réalisation des conditions d’un fonctionnement optimal de nos institutions qui permette justement d’instaurer et consolider une démocratie apaisée avec des institutions qui fonctionnent sans rien sacrifier à la légalité constitutionnelle.
Réalisation : Affissou Anonrin et Herbert Houngnibo
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