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De 1993-2007 - Comment est née la crise ivoirienne

samedi 16 juin 2007 

À la fin du XXe siècle, bien protégée par une économie prospère, assurée sur l’avenir par le très haut niveau de ses cadres, la Côte d’Ivoire semblait à l’abri des turbulences. Or, le pays a basculé dans une partition géographique et politique affichée en septembre 2002 et pas tout à fait cicatrisée depuis l’accord de Ouagadougou

L’impression de sérénité et d’éternité dégagée par la célèbre carte de la végétation (carte ci-dessous à droite), avec l’énigme du "V baoulé" [1] et les nuances qui marquent le passage progressif de la forêt à la savane, s`est trouvée remplacée par la froide présentation du déploiement des troupes étrangères, c’est-à-dire plus de 11 000 hommes chargés d`assurer la sécurité et de protéger la démarcation, elle-même surlignée par un glacis baptisé "Zone de confiance" (carte ci-dessous à gauche). Comme si les moitiés nord et sud ne s’inspiraient plus confiance. Cette carte présente le dispositif militaire qui était en place en août 2006 : 3 500 soldats français de la Force Licorne et 7 800 "Casques bleus", chargés notamment de sécuriser la "Zone de confiance" (ZDC). Le début de la mise en application de l’accord de Ouagadougou a entraîné le repli progressif des militaires étrangers (sous mandat de l`ONU jusqu`au 30 octobre 2007) sur 17 postes d’observation répartis le long d`une ligne de démarcation désormais appelée ‘’ ligne verte’’ et leur remplacement progressif par des patrouilles mixtes comptant chacune 10 soldats loyalistes, 10 soldats issus de l’ex-rébellion, et quatre policiers appartenant à l`Opération des Nations unies en Côte-d`Ivoire (ONUCI). L`opération Licorne est le nom de la participation des forces armées françaises, sous commandement français, à l`ONUCI. D`abord déployée dans le cadre de l`accord de coopération militaire entre les deux pays dès septembre 2002, elle a impliqué jusqu`à 4 000 hommes. Ainsi la Côte d’Ivoire, autrefois "vitrine" ou "modèle", a-t-elle rejoint ses voisins du Liberia et de la Sierra Leone – en attendant peut-être la Guinée et la Casamance – dans cet arc de tensions ouest-africain devenu depuis plus de dix ans le lieu géométrique des guerres civiles, des massacres, des seigneurs de guerre, des trafics de diamants et autres produits illicites, des enfants soldats, et des camps de réfugiés. Fierté de Félix Houphouet-Boigny, le pays n’a pas atteint le niveau de chaos de ses frères anglophones et n’a donc pas été placé sous tutelle internationale. Mais presque [2]. Aux origines de la crise, "l’ivoirité" et la question foncière. À sa mort (7 décembre 1993), l’héritage politique d’Houphouët-Boigny n’avait pas été entièrement clarifié. D’une part, subsistait une ambiguïté sur le nom du successeur intérimaire : ce serait soit Henri Konan Bédié qui, en tant que président de l’Assemblée nationale, devait accéder au poste conformément à l’article 11 de la Constitution, soit Alassane Ouattara, Premier ministre en exercice qui avait pris l’habitude de remplacer le "Vieux" à chacune de ses nombreuses et longues absences. D’autre part, le processus démocratique plus ou moins imposé par la communauté internationale – notamment depuis le discours de François Mitterrand à La Baule en 1990– n’était pas tout à fait achevé. Ainsi, n’avait-on pas jugé bon d’organiser la Conférence nationale qui avait permis à bon nombre de pays africains de se rapprocher des règles occidentales de la démocratie. Qu’on le veuille ou non, le spectre de l’ethnicisme planait sur la succession : Henri Konan Bédié (qui fut finalement investi) était baoulé, donc ivoirien "de souche" alors que son concurrent Alassane Ouattara était originaire du nord, voire voltaïque, donc dioula et à ce titre suspect dans son identité. Cette distinction d’essence communautariste était doublée d’une défiance de nature politique, car l’ancien président Houphouët-Boigny avait pris l’habitude de monnayer son hospitalité contre des bulletins de vote, et les étrangers apparaissaient comme le réservoir électoral de son parti, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Mais, dans ce pays circonscrit comme beaucoup d’autres par des frontières coloniales peu respectueuses de l’identité linguistique ou culturelle, qui était "étranger" ? La carte des familles linguistiques introduit un découpage éloquent :
- au sud-est se trouvent les Akan (dont font partie les Baoulé, ethnie de Konan Bédié), pratiquant la langue kwa. Ce groupe s’étend tout au long du Golfe de Guinée, jusqu’au Nigéria ;
- au sud-ouest est implanté le groupe kru (auquel sont rattachés les Bété, ethnie de Laurent Gbagbo), qui déborde sur la côte du Liberia ; - au nord-ouest, s’étend très largement sur la Guinée, le Mali et jusqu’au Sénégal le groupe mandé, plus connu sous le nom générique de dioula (extension des Malinké, ethnie commerçante dont la langue est devenue véhiculaire) ;
- et au nord-est, se trouve le groupe gur (autrefois appelé voltaïque) qui occupe un vaste territoire sahélo-soudanien, couvrant le Burkina Faso et le nord du Ghana, du Bénin et du Togo. On imagine que, dans ces conditions, la notion d’unité nationale à l’intérieur des limites issues du partage colonial manquait de pertinence. En outre, les colonisateurs français avaient cru bon de modifier ces frontières pendant plus d’une décennie (entre 1933 et 1947) pour faciliter les transferts de main d’œuvre entre la Côte d’Ivoire et ce qui était la Haute-Volta. Ainsi était apparue, sur les cartes d’Afrique de l’Ouest, la Haute-Côte qui rassemblait les trois quarts de l’ancienne Haute-Volta et le nord de la Côte d’Ivoire. Ce redécoupage était moins artificiel mais sa réactivation serait suicidaire. De telle sorte que le débat sur l’origine géographique d’un grand nombre d’Ivoiriens du nord est faussé pour tous les ascendants nés dans ce territoire entre ces deux dates. Mais pourquoi des transferts de main d’œuvre ? Parce que les possessions françaises dans cette partie du continent étaient inégalement peuplées : les densités de population étaient plus élevées dans les savanes, pourtant soumises à la précarité des récoltes, que dans les zones forestières, certes climatiquement inhospitalières mais ouvertes sur la mer et, naturellement, riches en bois. Une vaste opération de déplacement de populations a donc été entreprise du nord (le Soudan français) vers le sud, portant au moins sur 420 000 Voltaïques entre 1932 et 1946, date de l’abolition du travail forcé, puis sur 265 000 entre 1947 et 1959. Quand on sait que la Côte d’Ivoire, dans ses frontières actuelles, ne comptait que 1,9 million d`habitants en 1936, on mesure mieux le poids historique de cette immigration. Celle-ci s’est poursuivie avec régularité après l’indépendance (1960) car, si les besoins en main d’œuvre étrangère portaient au début sur l’exploitation des forêts et la construction du chemin de fer, ils ont rapidement évolué vers les plantations de café et de cacao, notamment sur les fronts pionniers très peu peuplés du sud-est et du sud-ouest. Ainsi les recensements qui se sont succédé depuis ont-ils régulièrement fait état d’une proportion d’étrangers située entre le 1/5 et le 1/4 de la population totale du pays (18% en 1965, 22% en 1975, 28% en 1988, 25% en 1993 et 26% en 1998). La répartition apparaît clairement à l’issue du recensement de 1998, qui nuance sensiblement une idée reçue : les étrangers sont proportionnellement moins nombreux dans le nord que dans le sud, où ils représentent, dans certains départements du sud-est et du sud-ouest, plus de 40%. Dans les régions frontalières du Liberia et du Ghana, ils sont même majoritaires. Avec le temps, le statut de cette forte présence étrangère a évolué. Lorsqu’il était au pouvoir, Félix Houphouet-Boigny avait encouragé ses "frères" africains à s’installer, notamment en laissant s’appliquer le droit coutumier selon lequel la terre appartient à celui qui la cultive. Moyennant quoi, ceux qui étaient d’abord venus pour être employés dans les plantations sont progressivement devenus eux-mêmes planteurs, profitant des terres vierges de la grande forêt ivoirienne. Lors du recensement de 1998, ils étaient quasiment majoritaires sur les filières café-cacao. L’on remarque que les autochtones (descendants des premiers occupants du sol) sont minoritaires dans le centre-ouest (la "boucle du cacao") où les migrants ivoiriens sont les plus nombreux, alors que dans le sud-est et dans le sud-ouest, les étrangers sont majoritaires. Cette situation de cohabitation tranquille, où les intérêts des uns et des autres étaient préservés, aurait pu perdurer. Mais trois facteurs nouveaux sont venus perturber cette sérénité. D’une part, au plan politique, on avait mis fin au droit de vote des étrangers, faisant du même coup naître la suspicion au moment de l’établissement des listes électorales. D’autre part, le régime de Konan Bédié, se sentant menacé par l’ascension d’Alassane Ouattara (qui avait fait sécession du PDCI en 1994 pour fonder le Rassemblement des Républicains / RDR), avait entrepris une vaste campagne tendant à le faire passer pour "étranger", fondant pour cela un corps de doctrine xénophobe ("l’ivoirité") qui allait sérieusement ébranler l’unité nationale. Enfin, croisant en les renforçant les deux orientations précédentes, la Banque mondiale exigeait dans le même temps la "sécurisation" des terres, c’est-à-dire le retour au droit foncier de type occidental avec cadastrage et titres de propriété en bonne et due forme. La loi foncière, votée dans ce sens en 1998, fut appliquée sans trop de précautions. Faisant prévaloir le droit du sang, elle oubliait ceux qui avaient cru acheter leurs terres en échangeant des "petits papiers" contre de l’argent lorsque les descendants des premiers occupants se montraient exigeants. Un grand nombre de conflits, souvent meurtriers, entre "autochtones" et "non-autochtones", c’est-à-dire étrangers (allochtones) et/ou migrants ivoiriens s`en suivirent. Parallèlement, un sentiment de xénophobie s’instillait dans les esprits jusqu’à devenir omniprésent dans la vie sociale du pays. Car en dehors du monde rural, le débat sur la nationalité avait également pris un tour éminemment polémique autour des conditions d’éligibilité d’Alassane Ouattara. Déjà, pour l’élection présidentielle de 1995, une disposition avait été ajoutée au code électoral pour que sa candidature soit écartée, au motif qu’il n’était pas "né de père et de mère ivoiriens de naissance". À partir de 1996, le concept d’ivoirité se répandit largement ce qui créa un climat de plus en plus tendu entre les communautés : on y exaltait l’Ivoirien "de souche multiséculaire" et on jetait l’opprobre sur les Dioula. Parmi les ultra-nationalistes, certains crurent bon d’y ajouter l’ingrédient religieux, laissant accréditer l’idée selon laquelle le conflit latent opposait également "les chrétiens du sud aux musulmans du nord", ce qui constitue une autre idée fausse. En effet, l’islam prédomine dans la plupart des régions, aussi bien dans le nord que dans le sud-est et le sud-ouest. Il faut évidemment rapprocher cette donnée de la très forte proportion d’étrangers – pour la plupart originaires du Burkina Faso et du Mali – vivant dans ces deux dernières régions. Ce contexte trouble accoucha inévitablement d’un coup d’État : le 23 décembre 1999, pour la première fois en Côte d’Ivoire, un général putschiste (Robert Guéï) s’empara du pouvoir en renversant Henri Konan Bédié (l’héritier de Félix Houphouet-Boigny), et entreprit de "balayer la maison" avant d’organiser les élections présidentielles initialement prévues pour l’année 2000. Le dévoiement du processus démocratique. Fortement teinté de "nordistes", le gouvernement militaire de Robert Guéï donna, dans un premier temps, l’impression que le problème de l’ivoirité allait être réglé pour solde de tout compte : "En semant le vent, vous avez récolté la tempête", déclara d’emblée le général président, dont le programme politique fourmillait de petites formules de bon sens. Mais le mal était profond, et la détestation dont le principal opposant Alassane Ouattara faisait l’objet dans le sud du pays allait continuer à plomber le climat pré-électoral. C’est ainsi que la nouvelle Constitution devant être soumise à référendum polarisa l’attention sur un seul article : celui qui définissait les conditions d’éligibilité du futur président de la République. Devait-il être né de père ET de mère, ou bien de père ou de mère ivoiriens de naissance ? La conjonction de coordination avait son importance dans la mesure où Alassane Ouattara ne pouvait réellement démontrer l’origine ivoirienne que de l’un de ses deux ascendants. Après de multiples revirements, le "ET" fut finalement inscrit dans le texte. Ces deux petites lettres, auxquelles la communauté internationale fit mine de ne pas prêter attention, allaient plonger le pays dans une crise dont il aura du mal à sortir. D’autant plus qu’en appelant – contre toute attente – à voter OUI au référendum validant cette Constitution, le parti d’Alassane Ouattara (Rassemblement des Républicains / RDR) brouilla encore davantage les cartes, puisqu’il semblait accepter d’avance la mise à l’écart de son leader. Certes, il se murmura que le RDR avait appelé sous le manteau à voter NON, mais le résultat de la consultation des 23-24 juillet 2000 fut sans appel : 86,5% de OUI avec une forte participation (65,05%) (…). L’étape suivante promettait d’être agitée. D’abord, parce que le général Guéï, contrairement à ce qu’il avait affirmé pendant l’état de grâce du putsch, avait finalement décidé de se présenter à l’élection présidentielle. Faute d’obtenir le soutien de l’ancien parti unique PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire), il s’afficha comme "candidat du peuple". Ensuite, parce que le RDR continua à s’enferrer dans sa logique suicidaire en confirmant la candidature d’Alassane Ouattara, prenant ainsi le risque d’une invalidation. Enfin, parce que le vieux PDCI, orphelin d’Henri Konan Bédié, en exil à Paris, ne put s’entendre sur un candidat unique et en présenta quatre. Seul, le Front populaire ivoirien (FPI) de l’opposant historique Laurent Gbagbo entreprit la campagne sans inquiétude ni états d’âme. On pourrait presque dire que la Cour suprême trancha, à la place des électeurs, le 6 octobre 2000, en écartant 12 des 17 prétendants. Elle s’appuya pour cela soit sur la lettre, soit sur l’ "esprit" de la Constitution. Sur les cinq candidats considérés comme éligibles, il y avait le général Robert Guéï et le leader du FPI Laurent Gbagbo, mais plus aucun représentant des autres grands partis (RDR et PDCI). Au séisme politique ressenti à l’intérieur du pays, notamment du fait de la mise à l’écart de l’ancien parti unique, toujours très bien implanté – et probablement encore majoritaire – dans le pays, ne répondirent que quelques timides protestations de l’étranger, même si aux Etats-Unis, le Département d’État parla de "mascarade". Peut-être eût-il fallu lire attentivement la Constitution plus tôt. La position française, dictée par le principe du "ni ingérence ni indifférence" prôné par le gouvernement de Lionel Jospin au moment du coup d’État de décembre 1999, ne fut jamais claire, sinon au lendemain du référendum constitutionnel de juillet 2000 où le ministre, Charles Josselin, fit état de ses inquiétudes quant à l’évolution du processus démocratique. Ses propos déclenchèrent des manifestations de rue et le siège de l’ambassade de France par les "Jeunes Patriotes". Le Quai d’Orsay devint alors silencieux. Logiquement, le RDR appela au boycott, pendant que le PDCI se déchirait entre ceux qui "n’avaient pas la culture d’opposition" et qui rallièrent le général Guéï, et ceux qui craignaient une dictature militaire. Dire que les opérations de l’élection présidentielle organisée le 22 octobre 2000 furent transparentes, serait mentir. La participation fut faible (37,4%) et, après quelques péripéties de dépouillement et une gigantesque manifestation de rue, Laurent Gbagbo fut déclaré élu au premier tour avec 59,3% des voix, contre 32,7% à Robert Guéï qui prit la fuite. On a distingué les zones où la participation fut inférieure à 20% afin de mieux souligner les régions où le général putschiste obtint une majorité significative : le grand ouest, c’est-à-dire son "pays" natal. Ailleurs, la majorité accordée à Laurent Gbagbo provenait largement d’un réflexe "républicain" de dernière heure, de la part d’électeurs du RDR et du PDCI qui ne souhaitaient pas la prolongation du régime militaire. Des troubles sérieux suivirent, notamment dans la capitale économique où l’on déplora de nombreuses victimes, dont une cinquantaine découvertes dans un charnier à Yopougon. À l’étranger, la communauté internationale continuait de bégayer son inquiétude, rappelant que "toutes les sensibilités" devaient être représentées dans une démocratie bien comprise, exhortant les Ivoiriens à respecter ce principe lors des élections législatives à suivre. Ce troisième scrutin aurait effectivement pu clarifier le paysage politique, et les trois grands partis traditionnels (FPI, PDCI et RDR) s’y préparèrent ardemment, de même qu’un groupe d’ "indépendants" constitué de partisans du général Guéï. Hélas, la Cour suprême écarta, le 30 novembre 2000, la candidature d’Alassane Ouattara dans son fief familial historique de Kong, au motif qu’il n’était pas fils d’Ivoiriens de naissance. Cette décision fit l’effet d’une bombe : "Trop c’est trop" titra le quotidien Le Patriote dans son édition du 4 décembre 2000, illustrée d’une carte figurant la Côte d’Ivoire – déjà – coupée en deux. De fait, dans le nord du pays, on estima que si Alassane Ouattara n’était pas un vrai Ivoirien, aucun Dioula n’était réellement ivoirien, et les populations locales entreprirent de chasser les fonctionnaires, considérés comme des représentants d’un Etat "étranger". Les élections législatives furent donc difficiles à organiser. Malgré plusieurs tentatives de médiation, notamment de la part de la France et des Etats-Unis, le RDR retira tous ses candidats et appela de nouveau au boycott. Dans un premier temps (10 décembre 2000), le scrutin ne put avoir lieu que dans le sud du pays ; puis les circonscriptions dissidentes du nord revinrent à la légalité (14 janvier 2001) mais enregistrèrent des taux d’abstention très élevés, partout supérieurs à 80%. Certains députés y furent élus avec quelques centaines de voix seulement. Néanmoins, l’image de la présidentielle était, sensiblement, corrigée : le FPI de Laurent Gbagbo voyait son territoire réduit à ses fiefs traditionnels du centre-est et surtout du centre-ouest, région où les Bété (ethnie de Laurent Gbagbo) étaient majoritaires. Le vieux PDCI avait reconquis ses terres habituelles de l’est, de populations akan, et recouvrait largement le nord à la faveur de l’absence du RDR. Les "indépendants" se réclamant du général Guéï (qui n’avait pas repris la vie politique) conservaient le grand ouest. Avec une participation globale très faible (31,5%), les élections législatives dessinaient une assemblée nationale qui n’était pas réellement représentative et qui n’affichait pas de majorité marquée : 96 députés pour le FPI, 94 pour le PDCI, 22 pour les "indépendants" (dont plusieurs retourneront au PDCI), et 9 sièges pour divers petits partis. À l’issue de trois scrutins biaisés, le processus démocratique paraissait fort grippé. Il convient de préciser que chaque consultation fut précédée et suivie d’incidents plus ou moins graves, et de manifestations parfois durement réprimées, toujours sur fond d’ivoirité et de xénophobie anti-dioula. Le climat était loin d’être apaisé. Il était néanmoins prévu un quatrième acte : les élections municipales. Certes, elles ne concernaient que les électeurs des communes constituées, soit environ 60% du corps électoral. Mais elles allaient donner l’occasion – enfin – à toutes les sensibilités de s’exprimer puisque les mesures d’ostracisme contenues dans la Constitution ne pouvaient s’appliquer à ce type de scrutin. Organisées le 25 mars 2001, les élections municipales furent marquées par une participation sensiblement plus forte : 39,3%. L’on indique des écarts de participation particulièrement marqués dans le nord, manifestement frustré par les précédents rendez-vous électoraux, avec + 24% dans la région de Korhogo, + 30% dans le Worodougou et + 37% dans le Denguélé. Ouverte à tous, cette consultation donna lieu par ailleurs à des affrontements triangulaires, voire quadrangulaires, qui profitèrent au RDR. Ce dernier rassembla 27,2% des voix, contre 26,9% au PDCI, 25,2% au FPI et 21,1% aux "indépendants" et à l’UDPCI (parti de Robert Guéï). Le RDR occupait presque sans partage le nord du pays, tandis que le PDCI se repliait sur son territoire d’origine (le centre-est) et que le territoire du FPI se rétractait encore davantage. Le parti au pouvoir avait notamment perdu ses capitales historiques (Gagnoa et Daloa) en raison de triangulaires désavantageuses. Les taches "indépendantes" représentaient parfois les partisans de Robert Guéï, mais parfois aussi de véritables dissidents de chacun des trois autres partis. À ce stade, il a semblé intéressant de mesurer l’évolution de l’audience des quatre principales forces politiques du pays en ne comparant que ce qui était comparable, c’est-à-dire, d’une part, des circonscriptions concernées par la présidentielle, les législatives et les municipales (les 10 circonscriptions d’Abidjan-ville, soit plus de 1,1 million d’électeurs), et d’autre, part, des circonscriptions rurales concernées par les législatives et les municipales (24 circonscriptions de l’intérieur, soit près de 900 000 électeurs), soit au total 34 circonscriptions ayant le même découpage pour chaque scrutin. Cet échantillon représentait donc plus de 2 millions d’inscrits, soit 40% du corps électoral ivoirien. On constate que les pertes du parti au pouvoir (FPI) en quelques mois étaient considérables. On aurait pu penser que cet épisode allait marquer l’aboutissement heureux d’un processus démocratique jusque-là plutôt chaotique, puisque chaque sensibilité avait enfin retrouvé sa véritable représentativité. Il n’en fut rien. Dès le lendemain du scrutin, la presse proche du pouvoir en place (FPI) – qui venait de perdre ces élections – réactiva le concept d’ivoirité en dénonçant le "vote étranger", c’est-à-dire en prétendant que les électeurs du RDR étaient majoritairement des Dioula, donc potentiellement des étrangers. Les listes électorales furent alors stigmatisées, et le gouvernement de Laurent Gbagbo décida de les réviser, dans un sens restrictif, et de délivrer de nouvelles cartes d’électeur dites "sécurisées". Le débat fut vif pendant plus d’un an, car la délivrance des nouvelles cartes se faisait surtout sur critère de faciès ou de patronyme, écartant systématiquement les originaires du nord. Lorsque les Ivoiriens furent invités à participer aux élections départementales (7 juillet 2002), il manquait plus d’un million de cartes, soit 20% du corps électoral. Dernier acte du processus électoral avant une longue période sans consultation, les élections départementales furent donc marquées par une abstention record (participation : 28,1%), mais ne pourrait-on pas plutôt parler de non-participation contrainte ? La lisibilité des résultats fut, en outre, compliquée par la mise en place, partout où le RDR avait gagné les municipales à l’issue de triangulaires, de listes de coalition FPI-PDCI-UDPCI qui remportèrent 19,9% des suffrages. Dans leur version monocolore, les listes FPI rassemblèrent 20,6% des voix, les listes PDCI 20,6% et les listes RDR 24,8%. Nul ne pouvait tirer de véritable enseignement de cette consultation, qui contribua plutôt à brouiller les cartes. Il restait toutefois dans les esprits que près de quatre millions d’électeurs (72%) ne s’étaient pas rendus aux urnes, dont une bonne partie des habitants du nord pour des raisons d’exclusion "identitaire". De telle sorte que, dans la journée du 19 septembre 2002, une nouvelle tentative de coup d’Etat lancée du nord du pays secoua la Côte d’Ivoire et, sans réussir tout à fait puisqu’Abidjan ne tomba pas, conduisit à sa partition. L’Histoire recopiait la fiction publiée à la Une du Patriote, vingt mois plus tôt. Et le leader de la rébellion, Guillaume Soro, était très clair dans l’une de ses premières déclarations : "Donnez-nous des cartes d’identité, et nous rendrons nos kalachnikov !". Ni guerre, ni paix, ni démocratie. La "guerre" ne dura que 29 jours. Les troupes loyalistes et rebelles ne s’affrontèrent jamais frontalement, mais les premières tentèrent de reprendre Bouaké, tandis que les secondes firent mouvement vers le port stratégique de San Pédro. Présentes sur le terrain pour "assurer la sécurité des ressortissants français", les troupes françaises de la Force Licorne, soit plus de 3 000 hommes des troupes d’intervention rapide dépêchées en urgence sur place, figèrent la ligne de démarcation au niveau où le premier accord de paix (Accra I, 3 octobre 2002) avait stabilisé les forces antagonistes : entre les 10 départements du nord tenus par les rebelles et les 48 départements du sud contrôlés par les loyalistes, une ligne de non-franchissement fut tracée, élargie ensuite en une "Zone de confiance" où les soldats français patrouillaient. Cette situation devait durer longtemps, puisque les Nations unies ont envoyé 7 800 hommes pour épauler les 3 500 militaires français et éviter une guerre civile dont l’éclatement n’était jamais bien loin. Au cours des mois et des années qui suivirent, la communauté internationale rechercha, en vain, des modalités de sortie de crise. L’accord le plus important fut celui de Marcoussis, signé en janvier 2003 sous la pression (lourde) de la France. Mais il ne fut pas accepté par le pouvoir ivoirien, donc jamais appliqué. Les accords d’Accra II, Accra III, puis de Pretoria I et Pretoria II, qui reprenaient les termes de Marcoussis, n’eurent pas davantage de succès face à la tendance récurrente du chef de l’Etat ivoirien à contourner une à une toutes les dispositions signées. La seule avancée fut obtenue par le médiateur sud-africain Thabo Mbeki, qui imposa, en avril 2005, à Laurent Gbagbo la possibilité pour tous les signataires de Marcoussis de se présenter à l’élection présidentielle : ainsi Henri Konan Bédié et surtout Alassane Ouattara étaient-ils rétablis dans leurs droits. Mais 2005 devait être une nouvelle année électorale puisque le mandat présidentiel s’achevait le 30 octobre. Comment organiser un scrutin équitable dans un pays coupé en deux, aux listes électorales contestées ? Si les risques de reprise d’un conflit armé étaient limités par la forte présence de troupes impartiales, l’agitation politique interne n’avait rien perdu de sa violence et l’opposition légale avait joint ses voix à celles de l’ex-rébellion pour annoncer qu’au-delà du 30 octobre 2005 Laurent Gbagbo ne serait plus président. Or, s’appuyant sur la Constitution, ce dernier affirmait qu’il ne se retirerait que lorsque son successeur aurait été élu. Toujours aussi indécise, la communauté internationale adopta aux Nations unies une première résolution (n° 1633, fin octobre 2005) prorogeant, pour un an maximum, Laurent Gbagbo à la tête de l’Etat mais le flanquant d’un premier ministre, consensuel en principe, doté de pouvoirs élargis. Ce fut Charles Konan Banny, qui ne parvint jamais à imposer son autorité face au chef de l’Etat. En octobre 2006, une nouvelle résolution (n° 1721) reconduisit le même dispositif ... pour un an maximum ! Le même immobilisme prévalut de nouveau sur les principales clés de sortie de crise : identification des Ivoiriens pour établir les cartes d’électeur et désarmement des ex-rebelles et des milices gouvernementales. L’impasse était telle que la diplomatie internationale laissa Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, irréductibles ennemis de la veille, entrer dans un dialogue direct pour aboutir à l’accord de Ouagadougou du 4 mars 2007. Ce texte n`annonce rien de nouveau sinon l’annonce symbolique de la suppression de la Zone de confiance. Mais, pour la première fois, il s’agissait d’un accord ivoiro-ivoirien, initié par celui qui avait fait capoter tous les autres et qui pouvait donc, peut-être, se sentir obligé de réussir. Réussir quoi ? S’il s’agit de sa propre réélection à la présidence de la République, et sauf à imaginer que son mandat ait été si populaire qu’il ait pu gagner les centaines de milliers de voix par rapport à mars 2001, cela semble impossible sur la base de listes électorales justes et transparentes. En effet, les simulations qui ont été faites à partir des consultations précédentes, croisant notamment les résultats en voix obtenues et le nombre de candidats présentés dans chaque circonscription, permettent d’établir des cartes d’implantation pour les trois principaux partis. A l’évidence, la carte ethnique n’est pas très éloignée, puisque le FPI domine en pays bété, dans le triangle Gagnoa-Guiglo-San Pédro, alors que le PDCI est très fort en pays akan, dans l’est et le sud-est, tandis que le RDR recouvre tout le nord dioula. Les projections établies à partir des 34 circonscriptions retenues pour les études comparatives permettent d’avancer les fourchettes suivantes, en cas d’élections législatives organisées dans des conditions parfaites : le RDR pourrait compter entre 75 et 90 sièges, le PDCI entre 65 et 80, le FPI entre 55 et 70 et les divers petits partis se partageraient le reste. Dans cette hypothèse, le candidat FPI à la présidentielle aurait peu de chances d’accéder au second tour. La rigueur scientifique à laquelle doit s’astreindre la géographie politique, oblige toutefois à formuler quelques réserves sur cet exercice. Ainsi, dans l’hypothèse où les consultations (présidentielle et législatives) seraient effectivement exemptes de critiques, l’électorat sollicité sera sensiblement différent de ce qu’il était en 2002. En effet, le stock électoral sera renouvelé par l’inscription des jeunes Ivoiriens devenus majeurs, et par celle des "sans papiers". Par ailleurs, il est impossible de mesurer l’évolution des "sensibilités", et notamment d’estimer l’impact des positions de Laurent Gbagbo après toutes ces années de pouvoir en crise. Son nationalisme sera-t-il plus populaire que l’ivoirité sur laquelle il l’a fondé ?

La situation ivoirienne en mai 2007 : vers une sortie de crise ?

Laurent Gbagbo n’a jamais réellement admis que les problèmes de la Côte d’Ivoire puissent être réglés par la communauté internationale. Lorsque la résolution 1721 lui imposa un nouveau cadre de fonctionnement, il manifesta l`intention de proposer lui-même un plan de sortie de crise ivoiro-ivoirien : ce fut le "dialogue direct", c’est-à-dire la main tendue à l’ex-rébellion pour essayer de résoudre les deux gros problèmes en suspens, à savoir le désarmement et l’établissement des listes électorales. Cette stratégie aboutit à l’accord de Ouagadougou (4 mars 2007), puis à la nomination de Guillaume Soro au poste de Premier ministre, enfin à la disparition progressive de la Zone de confiance donc à l’effacement annoncé de la ligne de partition. Soutenue par l’ensemble des acteurs de l’intérieur et de l’extérieur, cette position est actuellement en cours d’application sur le terrain. Elle devra être observée avec attention pour pouvoir juger des conditions d`une réconciliation nationale durable.

Christian Bouquet, professeur de géographie politique, Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3, chercheur à ADES-DyMSET, UMR 5185

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Tag(s) : #Politique Africaine
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