| Le Bénin des paradoxes Le Bénin, terre de paradoxes. Il ne faut pas y voir un compliment. Loin s’en faut. Car le paradoxe, c’est quelque chose qui heurte le bon sens, c’est une proposition qui est à la fois vraie et fausse, un nœud de contradictions difficile à débrouiller, sinon impossible à dénouer. C’est toujours à y perdre son latin ! Il ne nous déplaît pas cependant de laisser le paradoxe gouverner notre vie publique, le paradoxe sur lequel nous aimons surfer avec un art consommé, le paradoxe que nous savons cultiver avec un soin jaloux, le paradoxe que nous excellons à entretenir comme un art de vivre. Mercredi 19 septembre 2007, le Bénin du changement qui multiplie depuis des actes à grande portée symbolique, en a ajouté un à son tableau de chasse : le conseil des ministres a fait le voyage de Porto-Novo pour s’y tenir, brisant du coup un monopole tacite, mais effectif que Cotonou, notre capitale économique, n’a cessé exercer depuis des lustres. Le premier paradoxe ici, c’est de disposer d’une capitale administrative et politique constitutionnellement reconnue telle, en l’occurrence Porto-Novo et de faire remplir les fonctions d’une capitale par une autre localité que nous saturons ainsi par cumul d’activités, en l’occurrence Cotonou. L’habitude s’est installée de faire politiquement et administrativement à Cotonou ce que nous aurions dû faire à Porto-Novo, la capitale politique et administrative. Le deuxième paradoxe, le voici. Nous commençons par prendre la bonne décision de réhabiliter Porto-Novo en tant que capitale politique et administrative de notre pays, en lui faisant recouvrer, par promesse de transfert de toutes nos institutions, les attributs et les prérogatives qui y sont liés. Mais chemin faisant, nous prenons une autre décision, celle d’ériger à Cotonou un nouveau Palais présidentiel. Ce qui ne peut avoir pour effet que de renforcer la Marina dans son rôle de siège du gouvernement de la République et Cotonou dans sa fonction, de facto, de capitale politique et administrative de notre pays. Le troisième paradoxe, c’est de réunir le conseil des ministres à Porto-Novo, comme de juste ou comme un juste retour des choses, ce qui laisse croire que le propriétaire légal et légitime reprend possession de son bien. Mais il est de plus en plus attesté que d’autres escales sont prévues, les jours prochains, dans d’autres localités de notre pays, pour accueillir le conseil des ministres. Dans cette éventualité, le déplacement du gouvernement à Porto-Novo n’aurait rien fixé de clair pour cette ville. On lui aura seulement fait arborer les signes et les insignes de capitale, le temps d’un conseil des ministres. Sur un autre plan, nous avons officiellement douze départements pour six capitales départementales. Le paradoxe, c’est d’avoir pris la décision de multiplier le nombre de nos départements par deux, les faisant ainsi passer de six à douze, avant que nous ne nous rendions compte de toute la complexité de la situation ainsi créée et surtout de la difficulté à promouvoir et à désigner six localités devant tenir lieu de chefs lieux pour les six nouveaux départements. Une manière de se presser de faire ce qu’on n’est pas prêt à faire. Joli paradoxe ! Depuis au moins sept ans, nous traînons cette situation manifestement peu catholique, une situation que nous gérons en acrobate, genre funambule, c’est à –dire une personne qui marche et qui danse sur la corde raide. Si le paradoxe tuait, comme le ridicule, nous serions tombés depuis de notre corde. La terre, le foncier constitue un autre terrain sur lequel nous passons le plus clair de notre temps à faire décoller et à faire atterrir notre sens inégalable et inégalé du paradoxe. Le Béninois, comme on le sait, est solidement et viscéralement attaché, de par sa culture, au fait d’avoir sa maison, de se donner un toit. Il en a même fait un principe de vie, tout s’ordonnant et tout se justifiant pour lui par rapport à cet objectif fondamental qui gouverne son existence entière. On travaille donc pour se construire, à la fin, sa maison. On vit pour s’abriter, à la fin, sous un toit, fruit de ses efforts et de ses sacrifices. « Avoir son chez », voilà une expression bien béninoise, une locution inventée par nos compatriotes pour exprimer toute la valeur attachée à sa maison, celle-là construite à la sueur de son front, pour se convaincre qu’on n’a pas vécu inutile. Mais il se trouve que c’est au Bénin, pays où l’on vit et meurt pour se faire au moins propriétaire de sa maison, que l’on a le moins généralisé le régime du titre foncier, que l’on malmène le plus la propriété. Quel paradoxe ! En lieu et place de ce document qui fait de vous propriétaire légal et légitime, c’est un vague permis d’habiter qui est de règle. Il vous expose à l’incertitude et à la précarité. Il fait de vous un acquéreur provisoire nanti d’un statut aléatoire de demi propriétaire, mutable et déracinable à tout instant. Drôle de manière d’être Béninois ! Et pourtant, les Béninois qui croient dur comme fer que Dieu les aime et aime leur pays d’un amour si fort qu’ils sont ses seules et uniques créatures, des anges aux mains pures. Il reste qu’ils veulent bien reconnaître que le Bénin, leur pays, est terre de « Béninoiseries », un pays où les nuits ne sont pas peuplées que d’étoiles, un pays où le silence bruit de voix d’outre-tombe et où l’invisible a souvent rendez-vous avec le visible. Nous voilà en plein paradoxe. Et c’est finalement Pascal qui nous sort d’affaire. « L’homme n’est ni ange ni bête, écrit-il, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » Jérôme Carlos | |||
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Le Bénin des paradoxes
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